livre qu'elle tenait à la main à Osterwood.) Et VOulcZ-VOUS
que nous montions voir le rocher glorieux que nous a décrit Osterwood î
Osterwoop. — O'.ii, allons voir la tombe de l'homme de la libre Amérique!
La Princesse Eléonore. — Ces dames nous attendent d'ailleurs là-haut. Osterwood, prenez ce sentier.
TUYRA, à Lignièrcs, intentionnellement, en regardant la^ duchesse d'Osquc et Philippe qui causent tout bas. — VOUS
venez, Lignières? Donnez-moi votre bras pour monter.
LIGNIÈRES, se détachant de la duchesse d'Osque et do
Philippe. — Très volontiers.
AlLÉGRA, s'approchant de Thyra. — Je VOUS rapporte
votre lévrier qui s'était mis à courir dans les rochers derrière une perdrix... Il est tout essoufflé.
Thyra. — Merci, Allégra. Yeux-tu dire à Meryem qu'elle porte ces fleurs dans la voiture?
AliLEGRA, en s'en allant, une cigarette à la bouche. —
Du feu, Philippino!
Philippe lui jette une boite d'allumettes. I^lle s'en ' va.
La Princesse Eléonore, < n montant dans les roches. — Ecoutez, on entend des cloches en bas, le son des flûtes des chevriers et la sirène de Cydnus.».
La Duchesse d'Osque, retenant Philippe, — Monsieur Lignières est un très ancien ami de votre maîtresse, n'est-ce pasf
Philippe. — Une ancienne relation à elle, cousine. Pourquoi?
La Duchesse d'Osque. — Voulez-vous me rattacher le cordon de mon soulier, s'il vous plaît? (Elle
appuie le pied sur un pan de ruines.) J'adore ceS noms
de cousin et de cousine que nous nous redonnons après tant d'années d'absence, car je n'ai pas eu de vos nouvelles durant dix années; d'ailleurs, vous nous avez tous abandonnés ! Je parlais de vous, le mois dernier, à Vicense, avec votre oncle et...
Philippe. — Oh! ne parlons pas de ma famille, je vous en prie!
La Duchesse d'Osque. — Alors, parlons de votre petite amieî Nous avons bien le temps de rejoindre Son Altesse. Vous n'avez pas idée comme c'est pitto-
resque, pour quelqu'un qui passe, cette alliance du vieux sang italien avec la jeune esthète tartare ou moldave.
A ce moment Allégra repasse. £lle chantonne et joueexprès avec son écharpe. En passant devant Philippe elle lui lance la boite d'allumettes, en riant d'une façon un peu équivoque.
Allégra. — Merci, carissimo, pour le feu!
Elle s'en va rejoindre les autres en sifflotant. La dû-" chessc d'Osque rit.
Philippe. — Pourquoi rions-nous?
La Duchessse d'Osque. — Débauché!
Philippe. — Je ne comprends pas...
La Duchesse d'Osque. — Jusqu'à quand, Philippe, cette \de va-t-elle durer?
Philippe. — Cette jeune exotique n'est rien dans ma vie, je vous prie de le croire. Une amie de rencontre... Quand elle nous aura quittés... elle ira rejoindre quelque bonne baronne allemande, qui en fera sa lectrice...
La Duchesse d'Osque, vivement. — Vous brûlez votre jeunesse comme il vous plaît. Je vous demande simijlement : quand allez-vous « enrayer », comme vous dites à Paris. Il faut penser à l'avenir.
Philippe. — Quelle recommandation amusante et superflue venant de la future vieille fille qui sera l'un des plus beaux ornements des cours et des soirées moroses d'ambassade...
La Duchessse d'Osque. — Ne parlons pas de moL.. je vous prie. Oii- vous mènera cette passion excentrique? Pensez à l'avenir, Philippe.
Philippe. — Je n'ai pas le droit de penser à l'avenir! L'avenir n'existe pas pour moi... Je ne connais 'que le moment qui passe... comme Faust!
La Duchesse d'Osque. — Au fond, vous êtes raisonnable comme tous les Italiens; chez nous, il n'y a que des passionnés de tout repos, des fous raisonnables. Combien de temps encore? Deux ans, trois ans?
Philippe. — 11 y aura une fin !... Laquelle ? J'ignore... Est-ce lointain, proche... Que dois-je faire ? Pourquoi me le demander ? Nous ne nous verrons pas, cousine, de deux ou trois ans peutêtre...
La Duchesse d'Osque. — Tant que cela !
Philippe. — Par conséquent, ne perdons pas cette journée en propos vains. J'ai plaisir à vous revoir, très grand plaisir.
La Duchesse d'Osque. — Moi aussi, Philippe, très* grand... Vous rappelez-vous que nous avons été amoureux tous les deux l'un de l'autre, quand nous étions tout petits, car c'est un fait.
Philippe. — Incontestable ! Nous avons joué ensemble, nous nous sommes baignés ensemble à la Spezzia... Je me souviens de l'affreux wagon capitonné de bleu qui nous conduisait à la plage?
La Duchesse d'Osque. — Est-ce que nous ressemblons un peu aux enfants que nous étions?
Philippe. — Sur tous les visages dignes de vivre il reste toujours un peu de l'enfance attardée... C'est assez mélancolique, cousine, de penser que vous allez partir à nouveau de ma vie. Je penserai à votre visage... anguleux et charmant...
La Duchesse d'Osque. — Mais il ne tient qu'à vous, mon cher, de prolonger cette rencontre.
Philippe. — Comment comprenez-vous cela?
La Duchesse d'Osque. — Mais vous avez entendu le vœu de la reine tout à l'heure. Pour peu que nous insistions, nous pouvons prolonger l'escale.
Philippe. — Ce ne serait pas avantageux. Nous pourrions difficilement nous voir.
La Duchesse d'Osque. — Eh bien, montez sur notre yacht... Son Altesse, qui a beaucoup de choses à Vous dire, ne demanderait pas mieux que de vous avoir quelques jours à bord : TAtalante suivrait.
Philippe, sèchement. — Je regrette, mais c'est impossible.
La Duchesse d'Osque. — Ce n'est pas aimable de votre part. Faites cela, Philippino.
Phiuppe. — J'en serais ravi, mais je vous assure, ce projet fourmille de difficultés.
La Duchesse d'Osquk. — [desquelles? A propos de M"" de Marliewî...
Philippe. — Peut-être.
La Duchesse d'Osque. — Mais Son Altesse n a plus de préjugés... Ah! vous redoutez le refus de votre petite amie?
Philïppe. — Parlons de vous. Vous m'écrirez?
Je veux que vous m'écriviez.
A ce moment, apparaît entre des amandiers Thyra, qui écarte les branches.
La Duchesse d'Osque. — Tenez. Elle nous cherche visiblement.
Thyra, tenant son lévrier par le collier. — Eh bien,
vous ne venez pas?
PmuppE. — Je redoute un peu les exaltations artistiques de la reine... et je conmaence à me blaser sur la Sicile.
La Duchesse d'Osque. — Mademoiselle de Marliew, ne vous en allez pas!... j'ai une grâce à vous demander.
l^HTLTPPE, bas. — Faites attention à ce que vous allez dire. Je vous en prie.
Thyra. — Me voici.
Elle va sauter le rocher.
La Duchesse d'Osque. — Prenez garde de vous faire du mal.
Thyra, apiès avoir sauté. — Oh! vous ne connaissez pas mon intrépidité, duchesse!
Philippe. — Tiens v,ous avez donc perdu...
Thyra. — Quoi?
Philippe. — Lignières?
Thyra. — Je vous cherchais, vous ne le regrettez pas?
La Duchesse d'Osque. — J'étais en train de former un projet. Philippe me garantissait que vous vous y opposeriez, je ne sais pourquoi. Voulez- \'ous nous faire le plaisir de monter à notre bord jusqu'à Païenne ? Nous serions tous enchantés de vous avoir, et ce serait très gentil, très familial...
Philippe. — Encore une fois...
Thyra, sans sourciller. — Certainement, avec le jilus grand plaisir.
La Duchesse d'Osque, à Philippe. — Eh bien, vous voyez.
^ Philippe, à Thyra. — Vous ne réfléchissez pas!...
Thyra. — Pourquoi?
Philippe, haut et fermement. — Je répète que la fantaisie est séduisante mais absolument irréalisable.
Thyra. — La raison?
La Duchesse d'Osque. — Vous voyez bien, mon cher? Pourquoi vous y opposer. Prenez garde, ce que femme veut !... d'ailleurs je ne fais que devancer le vœu de Son Altesse, car je sais qu'elle avait l'intention de vous le proposer elle-même.
Elle va jusqu'au sentier.
Philippe, à Thyra. — Vous dépassez la mesure de l'inconscience.
Thyra. — Pourquoi?
Philippe. — C'est un défi, alors?
Thyra, doucement. — En serions-nous encore là? ai- je interrompu votre flirt avec votre cousine?' Philippe. — Oh! ce n'est pas la même chose.
A ce moment, tout le monde descend de droite à travers les roches.
La Duchesse d'Osque. — Altesse, j'ai à peu près décidé Philippe à nous accompagner sur le Cydnus jusqu'à Païenne.
La Princesse Eléonore, de loin. — La bonne idée, j'en suis ravie!
La Duchesse d'Osque. — Vous viendrez à bout des quelques hésitations dernières.
Philippe, à Thyra. - - Je vous répète qu'il est inadmissible que votre ironie ou votre orgueil aille jusqu'il m'iniposer la jinsence de ve monsieur, - - à mes côtés.
Thyra. — En serions-nous encore à ces contingences misérables?... Fi !... je ne vous recoiniais plus!
Philippe, se reprenant i't avec un sourire soudain. — ■
Après tout, ma chère, qu'il soit fait exactement selon vos désirs! exactement!
La Princesse Eléonore. — Je suis ravie de cette heureuse nouvelle. Nous allons devenir, prince, en quelques jours, de grands amis.
Philippe, s'inciînant. — Je le souhaite de grand cœur. Je remercie Votre Altesse et lui suis reconnaissant de...
La Princesse Eléonore, l'interrompant. — Ah ! non, prince. J'ai défendu dans l'intimité tout protocole. J'exige qu'on ne me parle pas à la troisième personne. A partir d'aujourd'hui, sou venez- vous-en. Je vous traite comme de mes amis.
La Duchesse d'Osque. — Eh bien, cela valait-il la peine d'examiner ce rocher confortable?..,
Osterwood. — A part le point de vue là-haut, rien d'intéressant. Et rien ne vaut ce village de tombes.
La Princesse Eléonore. — Oui, sur toute la terre, c'est partout la même beauté, les Camposanto, les Aliscamps. Partout les violettes sauvages et. l'âme de la mort! (A Thyra.) Comme votre lévrier ferait bien, Thyra, couché sur cette dalle rectangulaire ! Votre lévrier héraldique, comme on en voit sur certains tombeaux, couchés aux pieds nus de leur maître...
Thyra. — Voulez-vous que j'essaie de lui faire jjrendre cette pose plastique. C'est facile. Sam !...
Klle prend le grechound, la laisse à la main, et essaie de lui faire gravir la pierre tombale.
Osterwood. — Quelle horreur! Ce beau paysage ne parle que de joie et de volupté... Ecoutez la flûte de Pan... La flûte de la danse!... Y a-t-il par ici un vieux laissé pour compte de faunes et de sylvainsf... En cherchant bien !
Thyra. — Mais Allégra peut danser au milieu de ces tombeaux, une danse comme elle seule sait en danser. Vous ne l'avez pas vue... elle est d'une nostalgie extraordinaire... Elle danse tous les pays
Allégra. — Merci! pas sans musique... Chanter tout au plus!... pour accompagner la flûte dans le
ton... (Elle murmure une chanson exotique langoureuse, et effleure presque en dansant les tombes sur lesqelles elle jette par amusement quelques fleurs, puis, brusquement.) NOn ! L'n
bar américain à Java! Pas de poésie!
Allégra se met à chanter une scie en langue anglaise. Elle le fait en parodie, presque en riant, et en imitant l'accent nasal des chanteuses américaines.
Osterwood. — Le viol de notre chère beauté!... Cette femme est une futuriste dangereuse!...
LA PETITE ILLUSTRATION
LlOKIÈRES, se rapproche de Thyra. — De pluS en plus
fortl... VouB montez avec nous sur notre yacht î
(Devant Tattitude nouvelle de Thyra il s'étonne.) Pourquoî
penchez- vous la tête ainsi î Vous êtes souffrante î Thyra. — Oui, je souffre !... Je mentais tout à
llieure en exaltant mon bonheur, Lignières... Sachez
ia vérité, je souffre infiniment...
LiGNiÈRES. — Pourquoi î Thtra- — Ah I il y a des soirs où Ton se sent si
lourde I...
Allégra s'interrompt de chanter en rianL
La Princesse Eléonore. — Osterwood, vous êtes un misérable d'avoir autorisé ce sacrilège...
OsTERWooD. — Une chanson de bar sur le tombeau de Sénèquel
La Princesse Eléonore. — Taisez-vous, monstre. Avant de repartir, pour nous remettre d'aplomb, je demande un vers virgilien... un vers qui soit né par ici... jadis... dans ces myrthes et ces lavandes...
Allégua. — Thyra pourrait vous dire les quelques vers qu'elle a composés l'autre jour sur le yacht, et qu'elle m'a lus; c'était si joli!...
La Duchesse d'Osque. — Tous les talents! Vous écrivez aussi, madame.
Thtra. — Allégra se trompe ou se moque... Je ne sais pas écrire les vers ; quelquefois, je jette en prose une impression, car, maintenant que j'ai abandonné la sculpture, j'écris hâtivement mon journal, des impressions...
Osterwood. — Bah ! Sculpture ou littérature, c'est une autre forme d'expression... voilà tout... Vous sculptez des mots.
La Princesse Eléonore. — El: bien, vous rappelez-vous quelque chose qui efface Ja chanson américaine de cet a;surf
Thyra. — Non... (Se reprenant.) ou plutôt, si... si... Je le dirai en votre honneur. Altesse... J'ai composé, en passant dans un endroit semblable à celui-ci, aux environs de votre Corfou, une sorte de chant que je veux bien dire... mais, tenez, alors, de là-haut... sur le rocher où le poète s'est fait brûler parmi le serpolet, et au-dessus de la prairie des morts...
La Duchesse d'Osque. — Qu'est-ce que c'est î
Thyra. — C'est le chant d'une jeune condamnée qui, un soir, regardait le ciel.
Philippe. — Voulez-vous que je vous prête mon bras pour monter, Thyra?
Thyra. — Non, laissez-moi, Philippe... je vais tâcher, au contraire, là-haut, de vous oublier tous.
Elle s'en va à travers les rochers. On s'assied, en attendant.
Osterwood. — Le chant d'une jeune condamnée qui regardait le ciel? 11 ne peut y avoir de plus beau ciel que ce soir, n'est-ce pas?...
La Princesse Eléonore. — Le fait est que le coucher du soleil a été royal... Et regardez la lune, à droite, qui attend son heure...
Philippe. — Vous verrez, monsieur Osterwood... Elle écrit des choses que je lui conseille de réunir en volume... Si elle était la femme d'un sous-préfet, on lui tresserait des couronnes à Paris... mais ce n'est qu'une aristocrate en voyage.
La Ductiesse d'Osque. — Il va faire nuit très vite; d'ailleurs, le vent se lève, il nous faudra redescendre bientôt...
Philippe. — Le dîner est à huit heures... nos cuisiniers sont habitués à attendre et prennent leurs précautions.
La Princesse Eléonore, montrant Thyra qui i-^t par- '
venue au rocher. — Comme elle fait bien, là-haut, avec le vent qui moule son corps I
Philippe. — Et elle dit la poésie avec expression.
La Comtesse, à iM"* de Mariicw. — Chère amie!... Vous gardez le silence.
M"* DE Marliew. — Je la regarde, ma petite!...
Thyra, du haut du rocher. — Redy !
Philippe. — Play!
On s'est assis. Les uns, sur l'herbe, d'autres sur des pierres. Thyra commence, là-haut, à voix d'abord timide, et une main tendue.
Thyra. — Orion, Gémeaux, Cassiopée, Altaïr.
Nuits lactées, je viens à vous!... Je vais glisser dans le mortel silence!... Je vais me perdre au carrefour de vos étoiles!... Bientôt je chercherai ma route à travers vous !... Mais avant de déployer mes ailes, je veux monter, pour dire l'adieu joyeux, sur le plus haut pic du cap Sumium, et là je briserai ma coupe de vin de Samos en l'honneur de vous, étoiles!... Je suis la fiancée de la mort, Evohé! lo! loi Que tu es belle, ce soir, vieille terre!... £}st-ce pour moi que tu t'es faite si belle et que tu as mis ta, couronne d'étoiles? Ah! que je vous adore, ce soir, collines d'opéra, lourdes de citrons, de mûriers bleus et de dalles de marbre!... Adieu, splendeurs!... Voici le moment de crier les adieux sans échos !... Je suis jeune, je date d'une heure et déjà je vois le gouffre... Ohl je voudrais passer la main sur toutes les roses avant de mourir!... Que la brise vienne à moi ce soir et que je la reçoive à pleins cheveux et dans mes paumes tendues! Réunissez-vous sur moi, désirs, tous les désirs, comme un rendez-vous de colombes î... Oh! choses, je voudrais encore me gor^r de vous pour que je dessèche en moi jusqu'à la racine du désir. Et, sur le roc, je veux clamer l'hymne à la mort, puissant, comme la jeunesse et la musique.
rPeu à peu elle s'anime; son geste, sincère, s'amplifie... On sent qu'elle veut ce soir-là donner à sa voix une expression particulière et eoivrëo.) Vieille terre, je t'ai tellement rêvée et pensée que je pourrai presque te repousser du pied sans regret en m'envolant de toi! Mais je te donne tous les battements de mon cœur... je te les rends, puisqu'ils sont à toi... Je te donne mon corps que tu aimas... Oh! terre, fais-en ce que tu voudras: de la poussière ou des fleurs! Il est à toi puisqu'il fut beau!... lo! Frappez le sol, le sol des morts, pour qu'il s'ouvre... Que disent les dormeurs là-dessous? (( Hélas! le grand trésor est perdu! » N'est-ce pas que la peine est inconsolable, dormeurs î... Sur vos tombes desséchées, je pense à tout le sang înntile qui coule dans les veines du monde, alors qu'il ne faudrait au petit ccnur des morts qu'une goutte pour ranimer les plus beaux rêves disparus!... Une goutte, Nature I... Une goutte humide et vivante pour la sécheresse de nos cendres !... Hélas ! cette rosée de vie, tu nous la refuses, toi qui prodigues toutes les rosées !... Tu ne sais même pas qu'il y a des morts. Il te suffit qu'il y ait le même homme, la même femme, le même chien devant la porte, le même ramier dans la même prairie!... Mais le ciel, mes amis, le ciel!... Il m'attire. Déjà je me sens fondre et dissoudre... Je ne suis plus qu*une goutte de lait dans la mer immense... Ijû-bas, sur l'Océan bougeant d'étoiles, le vieux capitaine hoohe la tête et me fait signe : je te (•omprends, tu veux la fin hardie et tu proscris les pleurs I... Evohé, pour la mort joyeuse !... Orion,. Cassiopée, Gémeaux ! Cheveux de Bérénice !... J'ai frappé le sol comme l'amour me frappa le cœur... Je suis prête!... Et, pourtant, je t'en demande pardon, nuit tendre et transparente qui descends, je ne
veux pas mourir en toi!... Je ne veux pas mourir la nuit!... Je veux dire adieu au soleil, je veux lui ?rier encore Thymne de la mort joyeuse, et, quand d éclatera formidable sur la mer grande, comme je lance cette coupe à la mer, comme Cléopâtre jeta son collier dans la eoupe, je veux jeter mon amour immortel dans l'espace, afin qu'il s'y dissolve avec un goût de perle!... lo! la terre était belle!... En avant î
À peine a-t-elle fini les dernières paroles qu'elle s'enfuit sur la hauteur, dans les rochers. On entend encore deux ou trois lo ! lo ! qui se perdent comme un écho. Alors, les têtes, vag^ueraent inquiètes et songeuses, se relèvent vers le rocher.
La Princesse Eléonore. — Regardez, elle a disparu !...
OsTERWOOD. — C'est vrai. Elle laisse le rocher vide comme si elle s'était envolée... Cela a quelque chose, vraiment d'une ascension sur la montagne...
La Princesse Eléonore. — C'est étrange!... très étrange... Elle nous a émus.
M"® de MaRLIEW, allant à la rencontre de sa fille. —
Thyra! Thyra! mon enfant!...
OSTERWOOD, bas. à Lignières. — Le Cri de Cette
jeune fenmie, vous voyez, nous a tout engourdis. Il me fait penser au vers de Musset :
Et pousse dans la nuit un si funèbre adieu...
Et puis, elle a dit cela d'une voix rauque, étouffée... malhabile...
Thyra arrive, hors d'haleine, les yeux et le teint animés du grand effort.
M"* DE Marliew. — Viens, mon enfant, viens te reposer... tu es haletante...
On s'empresse autour d'elle. On la félicite banalement.
OsTBRWOOD. — Vous avez évoqué, mademoiselle, toute la splendeur de la Mort!
La Duchesse d'Osque. — C'est une poésie dans le goût du jour... Toutes les femmes de lettres écrivent maintenant comme cela... Ce sont des enivrées.
Osterwood. — Mais celle-ci est sincère. Elle m'impressionne, — et j'aime cette mise en scène de la sincérité!... Je pressens un mystère troublant sous tout ceci!
La Princesse Eléonore, tout à coup. — Je désire qu'on me laisse seule avec cette enfant: j'ai quelques mots à lui dire en particulier... Vous la féliciterez tout à l'heure, au dîner. Vous aurez le temps... Je monterai avec elle, M°" de Marliew et la comtesse Stéphanie, dans la voiture. Vous autres, redescendez, vous êtes tous des jeunes gens et vous serez en bas avant nous... Qu'on nous laisse... Je la garde...
Thyra, étonnée, considère la princesse Eléonore. On s'est écarté d'elle avec déférence, sur l'ordre de la princesse Eléonore adressé avec une autorité sans réplique.
La Duchesse d'Osque. — AU rîghtl... (\ Philippe.) Que veut la princesse?
Thyra, retient Lignières et, à voix basse. — LignièrCS...
deux mots. Vous m'avez dit que vous n'aviez pas peur, que vous ne redoutiez aucune situation...
Lignières. — Je suis prêt à vous le prouver!
Thyra. — Eh bien, je ne descendrai pas avec la princesse en voiture. Voulez-vous me rejoindre ici dans cinq minutes?
Lignières. — Comment le pourrai- je?
Thyra. — Revenez sur vos pas.
Lignières. — Je suis à votre entière discrétion, disposez de ma personne. C'est une dette contractée.
La Princesse Eléonore, aux autres. V^ Partez, vous n'aurez que le temps de nous rejoindre en bas.
La Duchesse d'Osque. — Lignières, vous nous accompagnerez, vous nous servirez de cavalier. En route.
Allégra. — Nous serons en bas dans un quart d'heure.
Osterwood. — Laissons Moïse converser avec Dieu.
La Duchesse d'Osque, à Philippe. — Elle est étonnante, votre amie, elle avait l'air d'une tragédienne piémon taise, et puis elle a vraiment cet art de la mise en scène que...
Osterwood, continuant en souriant énigmatiquement. —
Que les danseuses slaves, les millionnaires américaines, les amoureuses du Greco et les lectrices de Swinbume, etc., etc.
Ils disparaissent en causant. Thyra s'est assise à droite, sur une vieille pierre. La princesse s'approche de M de Marliew et de la comtesse Stéphanie et leur parle à voix basse.
La Princesse Eléonore. - Je vous rejoins. Montez dans la voiture. Je désire parler quelques instants à votre fille.
La Comtesse, à m"* de Marliew. — Qu'est-ce que je vous disais?... chère amie...
M"* DE Marliew. — Merci, Altesse, de tout ce que vous ferez pour nous!...
La princesse reste seule avec Thyra.