THYRA, LA PRINCESSE ELEONORE
La Princesse. — Mon enfant, depuis que je vous revois, métamorphosée, vous êtes un mystère pour moi! Ce renoncement à l'art et maintenant cette littérature fiévreuse... vos rires... votre voix triste au milieu de tant de joies apparentes? Il y a un mystère en vous, mon enfant, je veux le connaître... Ditesmoi votre secret, mon enfant T.. . Vous souffrez d'une immense désillusion, n'est-ce pas? Vous vous dites que si cet homme vous aimait, il vous eût donné son nomî Dites-moi votre secret.
Thyra. — Mon mystère tient en trois mots, et je veux hien vous le confier, mais à vous seule et à vois basse à l'oreille. Je n'en ai pas parlé depuis plus d'une année, alors j'aurais peur que le ciel l'entende !...
Elle se penche à l'oreille de la princesse et lui parle à voix basse. I«a princesse a un mouvement de stu* péfaction douloureuse ; elle prend lentement la tête de Thyra et l'embrasse sur le front.
La Princesse Eléonore. — Ma pauvre enfant!
Thyra. — Du reste ne me plaignez pas, Altesse !... Je suis encore à un âge oii l'on trouve de l'ivresse, même à mourir!... C'est vrai... cela m'amuse cette position de condamnée... je contiens un mystère!... Songez donc! la mort m'a touchée du doigt... Je me sens investie d'une sorte de dignité... Ce n'est pas désagréable!... On n'est plus de la terre... un peu comme un rêve d'opium...
La Princesse Eléonore. — Mais vous n'êtes pns perdue, il faut vous soigner... Il faut... arrêter le cours du mal... il...
Thyra. — Penh!... Un vésicatoire, c'est une tache pour un an, je connais !... On met ensuite une touffe de fleurs pour cacher ça!... Jamais! Le nom fatal
LA PETITE ILLUSTRATION
n'est jamais prononcé, ni par Philippe ni par ma mère.
• La Princesse Eléonork. — Est-ce un mot d'ordre? Mais, votre mèref...
Thyra. — Je me suis toujours arrangée pour lui cacher la vérité... Elle a des craintes, peut-être, aucune certitude...
La Princesse Eléonore. — Non!... Ce n'est pas possible I... Une mère ne peut ignorer que sa fille... Je me refuse à le croire 1... Je sais bien que vous êtes resplendissante de beauté,... d'éclat...
Thyra, à voix basse» presque peureuse. — Oui, mais
ça marche, là dedans! (Elle frappe sa poitrine.) La dame est là... là, où les docteurs frappent leurs petits coups... Tenez, quand j'allonge le bras, il prend un caractère atteint: c'est la période intéressante... Les jambes sont encore bien, seulement on commence à voir les muscles du genou... J'étouffe toujours, malgré le ciel bleu, l'air pur!... La fièvre... les prostrations... Mais c'est trop dégoûtant à vous raconter!
Elle éclate de rire.
La Princesse Eléonore. — Et vous riez... Vous avez donc en vous une telle réserve de courage!
Thyra. — Il faut tendre les cordes de sa lyre de toutes ses forces!... Je me suis précipitée dans le seul refuge possible, la volupté de la beauté !... Mais, hélas! hélas! la beauté extérieure, la grande beauté du monde, ah! autant eUe est enthousiasmante pour les cen^eaux qui créent... autant elle est décevante et mesquine pour ceux qui la suivent les mains vides!...
La Princesse Eléonore. — Ah! comme vous venez de bien dire tout le secret de notre tristesse errante!... Notre chère beauté, oui, ainsi que l'appelle Osterwood, comme elle nous trahit! Comme elle n'est rien pour nous lorsque nous ne sommes l)lus rien pour elle!... Alors vous aussi, vous connaissez cette déception-là!... Vous étiez une artiste pourtant!... Mais, heureusement... il y a Dieu... je \ous le jure !... il y a Dieu ! Etes-vous si païenne que vous le dites?
Thyra. — Je n'entends pas grand'chose à Dieu, en effet... Quand l'hiver viendra... ce sera le moment de croire à Dieu... mais après les végliones et les batailles de fleurs, seulement!...
La Princesse Eléonore. — Je comprends maintenant cette ardeur que vous mettez à mourir î Approchez que je vous regarde!... que je voie sur votre visage une des plus hautes expressions du désespoir humain!... Je perce, je devine tout, maintenant, ma chérie, et votre anxieux amour pour ce Philippe énergique et dur... cette détresse qui se change chaque jour en exaltation. On dirait que la mort vous a piquée d'un subit aiguillon... et que vous allez... toujours... toujours...
Thyra. — Vous ne saurez jamais, Altesse, la gratitude que je vous ai de ne pas me plaindre banalement! Je n'aurai donc pas à me repentir d'avoir une fois rompu le silence ! Je vous remercie de comprendre, sans vous apitoyer, ce qu'est le délire de cette minute que je vis, en attendant le jour où plus un souffle ne montera vers le miroir!... Maintenant, Altesse, laissez-moi vous baiser la main, respectueusement, puis renragnez, si vous le voulez bien, la voiture où ma mère vous attend... Je dois rester ici... Oui... je veux rêver encore parmi ces prairies... encore un moment... Vous me retrouverez en bas, tout u l'heure, pour le dîner où je dois étrenner une très jolie robe que l'on vient de m'envoyer de Paris: je compte sur un succès! (Elle rit encore.) Vous verrez...
filet, dentelle,- sur un crcpe orange... c'est très joli...
La princesse fait quelques pas parmi les rochers où elle reprend son livre: Pascal.
La Princesse Eléonore, avec une grande respiration.
— Qu'il est triste, ce soir, le vent de la mer!..; Qu'il est triste, le soir où une pareille confidence s'est échappée de ces lèvTes!... Et moi qui, lorsque j'ai vu votre yacht si brillant, si paré, si joyeux, me disais : n Voilà le bateau du bonheur, de la jeunesse! Voilà ceux qui arrivent avec toute la fraîcheur des premiers enivrements. » Je regardais mon bateau à moi, mon Cydmis, et avec une si égoïste mélancolie !... ce bateau qui devrait s'appeler : Nevermore !... Regardez-les en bas, nos deux cygnes blancs, pour Lohengrins de pacotille!... Alors, c'est donc toujours la même histoire, lès mêmes solitudes tragiques et banales?... Nous sommes les désœuvrés de la mort, que ce soit mon vieux page ruiné, Osterwood, la poitrinaire de l'hôtel... ou la morne souveraine avec son Pascal et son alpenstok... les partisans de l'exil avec devant nous la mer... la mer sur laquelle on rêve éternellement de voir se lever le désir... Ah! mon Dieu!... et tous s'abreuvent donc aux mêmes rivages, aux mîmes collines?... Des arbres, du ciel, des regrets... toujours... in solitudine cordis,,. Toujours, mon Dieu, séparée de notre cœur!... Malheureuse enfant, que je vous plains!;..
On entend des cloches lointaines. Elle s'agenouille.
Thyra. — Que faites-vous?
La Princesse Eléonore, avec élan et foi. — Moi qui n'ai pas désappris la prière, moi qui espère encore désespérément en Dieu... je prie... l'Angélus sonne... et je prie pour la pauvre solitude humaine...
Thyra, impressionnée, commence le signe de croix, mais elle ne l'achève pas et secoue hardiment la tête. On entend maintenant en bas des appels, les voix montent jusqu'à elles; a Hél Hop! Hé! Hopl »
Thyra. — Vous entendez, ce sont nos amis qui descendent et nous appellent.
La Voix de la CoSITESSE, derrière les amandiers, près <lc la voiture dont les grelots tintent — Son AlteSSe et
Thyra veulent-elles venir?... Il est tard déjà...
La Princesse Eléonore, se lève et se recouvre de ses voiles gris. — L'air Semble un peu humide. Vraiment, vous désirez rester ici seule... Ce n'est pas imprudent?... Vous n'aurez pas froid, mon enfant?
Thyra. — J'ai besoin de recueillement. Je descendrai à pied très doucement. Dites-le à ma mère; qu'elle ne s'inquiète pas de moi.
La Princesse Elkonore. — Et, ce soir, voulezvous que nous causions plus intimement dans ma cabine? Vous verrez que je vous donnerai du réconfort et que je i)eux quelque chose pour votre bonheur.
Thyra. — Vous m'avez donné le viatique de votre haute tristesse et je vous en remercie!
^ La Princesse Eléonore. — Alors, restez à rêver... je vous laisse; ne plenrez pas, surtout... D'ailleurs c est une recommandation vaine... Vous savez ne pas pleurer !... En redescendant la rote, dans la voiture, .le ne dirai rien... Je penserai silencieusement à vous, sous mon chnle, je vous le promets... à celle qui est restée là-baut... sur la colline. Et, quand vous vous mettrez à table, ce soir, sur le pont de VAtalanfp, nous nous sourierons, n'est-ce pas, avec une complicité bien à nous... et qui durerai... Qui sait si nous nous reverrons I... Mais vous êtes en moi pour tou- •^ jours... Achevez de rêver... je connais ça!