I. — Choléra (i
Dès que M. AVidal eut imaginé pour la fièvre typhoïde la méthode du sérodiagnostic, on peut dire que l'idée s'imposait d'en faire l'application au choléra. C'est, en effet, sur le vibrion cholérique que les expérimentateurs avaient tout d'abord étudié le phénomène de l'agglutination, qui devait servir de base au sérodiagnostic.
Nous avons pu nous procurer avec M. Achard le sérum de i/i malades atteints du choléra, au cours de l'épidémie qui a régné l'été dernier en Egypte. Ces recherches eussent été impossibles sans le concours obligeant de M. Comanos- Pacha, médecin particulier de S. A. le Khédive, que nous ne saurions trop remercier de l'empressement et du soin qu'il a apportés à répondre à notre demande et qui nous a envoyé le sang de i3 malades du Caire. Nous devons aussi des remerciements à M. Trékaki, médecin de l'hôpital grec d'Alexandrie, qui nous a fourni Je sang et les selles d'un cholérique de cette ville.
(i) Achard et Bensaude. Sérodiagnostic du choléra asiatique chez l'homme. Presse médicale, 26 septembre 1896, p. 5o4. — Achard et Bensaude. Sérodiagnostic du choléra. Société méd. des liôp., 28 avril 1897.
Le sang a été recueilli aussi aseptiquement que possible dans une veine, et nous a été envoyé en tubes stériles soigneusement bouchés. Plusieurs de ces échantillons nous sont parvenus dans un état de conservation parfaite, le caillot n'ayant subi aucune liquéfaction. Dans les autres échantillons, le caillot était dissous, le sang un peu altéré, mais encore parfaitement utilisable, d'autant plus qu'un certain degré de putréfaction, comme nous avons pu nous en assurer pour l'infection typhoïdique et diverses infections expérimentales, n'empêche pas le phénomène d'agglutination de se produire.
Le tableau ci-contre résume les résultats que nous avons obtenus :
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Il ressort de ce tableau que, sauf chez un malade dont le sang a été recueilli au S'' jour et qui est mort ce jour même (cas n° VII), nous avons toujours constaté l'existence de la réaction, dans les formes graves comme dans les formes moyennes ou légères. Elle était particulièrement nette et prompte à apparaître dans les cas VI, XI, XII, XIII et XIV, observés aux 3% 4% 6 '^ jours de la maladie et au 28" jour de la convalescence. Elle existait même chez deux sujets au I'"' jour; mais nous estimons qu'il y a lieu de faire quelques réserves à ce sujet, car nous ne possédons pas les détails cliniques de ces observations ; nous ignorons s'il y avait eu des prodromes, et nous ne savons pas à partir de quel moment précis les jours de la maladie ont été comptés. Cependant s'il était confirmé que la réaction existe dès cette époque, elle aurait une grande valeur pratique.
Chez quelques-uns de ces malades nous avons pu examiner les selles et malgré les difficultés que présente l'isolement du vibrion dans des selles déjà anciennes, nous avons pu y constater nettement sa présence. D'ailleurs, dans le cas V, l'examen bactériologique de ces selles, fait à Alexandrie, par M. Trékaki, lui avait donné, comme à nous-mêmes, un résultat positif. On peut donc dire que le diagnostic bactériologique est venu confirmer pleinement les indications fournies par le sérum.
Dans le but de contrôler la valeur de ces examens, la même recherche a été faite avec le sérum de sujets sains ou atteints d'affections autres que le choléra.
Nous avons eu ainsi des résultats négatifs chez trente sujets, dont six normaux, trois adultes et trois nouveau-nés.
Bensaude. 10
puis chez \Tiigt-qTiatre autres atteints de pleurésie, pneumonie. emphA'sème et bronchite chronique, angine herpétique, gastrite Ëilcoohque. cirrhose alcoohque du foie, cancer du foie. m£Jde Bright, pyélo-néphrite. cancer utérin, méninsrite, hémorragie cérébrale, paralysie générale, asystohe. chlorose, purpura hémorragique, diabète arthritique, fièvre t^-phoïde. infection puerpérale.
Dans 2 cas, chez des urémiques. nous avons eu. avec le sang, des amas peu nombreux, peu volumineux, et qui, en somme, n'étaient point compÊirables à ceux observés avec le sérum des cholériques. Il faut donc, plus rigoureusement encore que pour la fiè^Te typhoïde, n'admettre comme positives que les réactions donnant un résultat absolument démonstratif. De même, pour é\"iter toute erreur, ne doit-on introduire dans le mélange où se fait la réaction qu une proportion assez faible de sérum: i pour lo ou mieux I pour i5.
Grunbaum(i) a \ti chez une nouvelle accouchée le sérum dilué à I pour 8 agglutiner faiblement le Ndbrion cholérique.
Pfeiffer et Kolle ( 2 ) disent même avoir obtenu Fasslutination du vibrion cholérique avec le sérum normal dilué à I pour 20. Si des observations analogues se multiphaient, il sera peut-être nécessaire d'abaisser la proportion du sérum au moins avec certains échantillons de vibrions : ou alors il faudrait employer plusieurs dilutions de sérum faites par
(i) Geusbaum. On the agglutinative action of human sérum in its relation to the sero-diaguosis of enteric fever. Lancet. 19 décembre 1896, p. 1748. (2) Pfziffek et Kolle. Centralhl. f. Bakt., 1896, vol. XX, n^' 4 et 5.
- 1^7 exemple dans la proportion de i pour lo. i pour 20, I pour \o.
La plupart de nos échantillons de sang donnaient une réaction nette à i goutte pour 20 et celui qui a été recueilli dans la convalescence (n° XTN ) possède encore, après plus de 7 mois, un pouvoir agglutinatif qui dépasse i pour 100 (environ i pour 120).
La réaction s obtient en suivant les mêmes règles que pour la ficATe typhoïde. Notons cependant que. quelquefois, en raison de son épaississement. le sang peut passer difficilement à travers les petites aiguilles généralement emplovées pour la récolte aseptique du sérum et M. Comanos nous a dit avoir été obligé de faire la saignée chez plusieurs de ses malades. D'ailleurs la prise du sang par piqûre au bout du doigt ou au lobule de loreille suffit dans la pratique courante.
D'autres précautions, plus importantes encore, doivent être observées dans la recherche de la réaction.
On peut se servir dune culture en bouillon, si elle est seulement louche ou un peu trouble, sans dépôt ni voile, ce qu'on obtient smiout dans les bouillons ensemencés avec d'anciennes cultui-es. Mais généralement les cultures liquides se couvrent rapidement d un voile, qui en se fragmentant donnerait Heu à des amas trompeurs. Il faut donc, en règle générale, proscrire les cultui-es en miheu hquide et employer à leur place des émulsions de microbes préparées extemporanément au moyen de cultui"es sur gélose, faciles à désagi'éger. lorsqu'elles n'ont pas plus de seize à -vingt-quatre heures d'étuve. C'est d ailleurs la pratique suivie par les expérimentateurs qui ont étudié le phénomène de Pfeiller.
Pour préparer ces émalsions, on détache de la surface de la gélose, avec une anse de platine, une parcelle de colonie que l'on délaye dans i centimètre cube de liquide (bouillon ou eau salée à 7 pour i,ooo), contenu dans un godet ou une petite éprouvette. Afin d'éviter les grumeaux, il est indispensable de frotter longuement, avec l'anse de platine, la parcelle de culture contre la paroi de verre, presque à sec et seulement dans une gouttelette de liquide ; il en résulte une bouillie laiteuse bien homogène que l'on mélange ensuite, avec le fil de platine, au reste du liquide, et l'on obtient de la sorte une émulsion uniformément louche, sans grumeaux.
Si l'on a à faire plusieurs examens, on délaiera toute une culture jeune sur gélose dans environ 6 ce. de liquide, que l'on n'aura pour cela qu'à verser dans le tube de culture lentement le long des parois. On laisse déposer une demi-heure et on n'aspire avec une pipette que les couches supérieures. On devra toujours, comme pour le bacille d'Eberth, s'assurer au préalable que la culture ainsi préparée ne renferme pas d'amas microbiens.
On fait alors le mélange de sérum et de culture au lo^ ou au i5% et on en examine une goutte au microscope, soit entre lame et lamelle, soit sur une lame à godet, en goutte suspendue. La réaction est produite habituellement en cinq à vingt minutes; si au bout d'une heure elle n'était pas nette, il faudrait la considérer comme négative.
A côté de ce procédé rapide, il y a le procédé de l'étuve qui est préférable, à condition que le séjour à l'étuve soit moins long que pour le sérodiagnostic typhique. On n'y laissera le mélange de sérum et d'émulsion qu'une heure ou
— 1^9 — deux au plus, soit dans l'éprouvette qui a servi à faire le mélange, soit sur une lame creuse en goutte suspendue. On se servira d'une émulsionplus claire, moins riche en vibrions. C'est toujours pour éviter la production du voile et des grumeaux qui en résultent, que la durée du séjour à l'étuve doit être ainsi abrégée. En raison de cette courte durée, il n'est pas indispensable d'observer dans les manipulations une asepsie absolument rigoureuse.
A l'œil nu, nous avons souvent constaté, soit par le procédé rapide, soit par le procédé de l'étuve, la clarification de l'émulsion et la formation de flocons caractéristiques. Néanmoins, il faut toujours recourir à l'examen microscopique.
La réaction, analogue à celle du bacille d'Eberth, est aussi nette que pour ce dernier microbe. Tantôt, les microbes lâchement entrecroisés sont séparés par des espaces oii l'on voit des vibrions isolés, peu mobiles; tantôt les vibrions nombreux sont fortement enchevêtrés, et on ne voit entre eux que des microbes clairsemés et immobiles (v. planche I, fig. 2). D'ailleurs, comme pour la fièvre typhoïde, il n'existe pas de rapports constants entre le processus d'immobilisation et le processus d'agglomération des microbes. Il n'est pas très rare d'observer un aspect un peu vitreux des amas et de voir, soit au centre des amas, soit en dehors d'eux, des granulations réfringentes, qui représentent vraisemblablement des bacilles ayant subi d'une façon partielle la transformation granuleuse de Pfeiffer (i).
(i) Cette transformation granuleuse avait été produite in vitro, en mélangeant à lémulsion microbienne du sérum d'animal immunisé, additionné de sérum d'animal neuf. Toutefois, M. Bordet l'avait observée avec du sérum de
Si nous insistons sur les caractères morphologiques des amas, c'est que le vibrion cholérique, bien plus que le bacille d'Eberth, plus même que les coli-bacilles, les bacilles paratyphiques et les bacilles du groupe Proteiis, ont une tendance à présenter dans leurs cultures de faux amas, constitués par des grumeaux ou des fragments de voile. Mais les fragments de voile sont en général plus étendus que les amas véritables et n'exercent qu'une très faible attraction sur les microorganismes qui s'agitent en grand nombre autour d'eux. Aussi doit-on se méfier des grands amas en forme de nuages, entourés de vibrions très mobiles.
La réaction se produit aussi avec les vibrions morts comme l'avait déjà constaté M. Bordet (i) en se servant de cultures cholériques stérilisées par le chloroforme. Avec les vibrions morts, on n'a pas à craindre la formation du voile et des faux amas, c'est-à-dire la difficulté technique la plus grande pour le sérodiagnostic. Malheureusement la réaction est moins nette et moins caractéristique, attendu qu'on a supprimé l'un de ses principaux éléments, en rendant impossible à apprécier les modifications de la mobilité des vibrions sous l'action du sérum. Pour obtenir la réaction avec les microbes morts, nous avons employé comme véhicule, dans la préparation des émulsions, une solution de fluorure de sodium à 3 pour loo. Cette solution est suffisante pour empêcher le développement des vibrions, et elle a l'avantage de ne pas exercer d'action coagulante sur les albuminoïdes du sérum.
cobaye immunisé, sans addition de sérum neuf. Annales de l'Tnst. Pasteur, juin 1895, p. 496.
(i) Bordet. Annales de l'J/isl. Pasteur, avril 1896, p. 208.
Le sang des cholériques desséché sur du papiernon absorbant ou sur verre conserve la propriété agglutinante. Après cinq mois de dessiccation, la réaction existait encore avec un de nos échantillons de sang dilué au I/IO^ Nous avons ainsi vérifié sur le sang humain l'exactitude de l'observation faite par MM. Johnston et Hammond qui, à la suite de notre première note, avaient expérimenté le sang desséché d'animaux infectés par le bacille virgule (i).
Les vibrions cholériques présentant quelques différences suivant leur origine et formant peut-être plusieurs races ou variétés distinctes, il importait d'étendre nos recherches à un certain nombre d'échantillons de provenances diverses, et aussi à des espèces très voisines du bacille virgule. Voici les résultats que nous avons obtenus :
Echantillons de vibrions. Réaction.