‹ Le phénomène de l'agglutination des microbes et ses applications à la pathologie (le sérodiagnostic)Chapitre 6 sur 79 · Pliénoiîiène de racjglutination · texte numérisé non relu

Pliénoiîiène de racjglutination

Grâce aux travaux de MM. MetchnikofT et Bordet, on possédait donc une méthode facile et rapide pour différencier in vitro les microbes à l'aide du sérum des animaux immunisés.

Les choses en étaient là lorsque, au commencement de l'année 1896, Gruber(3), résumant des travaux faits en commun avec Durham, attaqua la spécificité rigoureuse du phénomène de PfeifTer et proposa de le remplacer, dans le diagnostic du vibrion cholérique et celui du bacille d'Eberth, par une autre modification des microbes : le phénomène de V agglutination.

(i) Bordet. Annales de l'Institut Pasteur, iSgS. p. ^Qo.

(2) Bordet. Annales de l'Institut Pasteur, iSgS, p. /igG.

(3) Gruber. Wien. klin. V/ochenschr., 189G, n^s net 12, 12 et 19 mars. La première communication sur ces travaux fut faite par Durham à la Royal Society de Londres. Proceedings of tlie Royal Society, vol. LIX, 3 janvier

Voici en quoi consiste ce phénomène.

Si l'on examine sous le microscope une préparation d'une culture du vibrion cholérique, du bacille d'Eberth, etc., on la voit parcourue dans tous les sens par des microbes isolés et mobiles. Mais, si l'on ajoute à la préparation une goutte d'un sérum d'un animal immunisé contre un de ces microbes, on assiste à un spectacle des plus saisissants : les bacilles ne restent plus isolés et mobiles ; ils perdent leur mobilité et se réunissent en amas, ils « s'agglutinent » de façon à former de gros îlots séparés par des espaces vides (réaction microscopique instantanée).

Ce même phénomène devient visible à l'œil nu quand on ensemence un tube de bouillon avec du bacille d'Eberth, par exemple, et qu'on y ajoute quelques gouttes de sérum d'un animal immunisé contre l'infection typhique ; au bout de 12 à a/i heures, le bouillon n'est pas troublé, les microbes se précipitant au fond sous forme de gros flocons blanchâtres [réactioji macroscopique ou clarification du bouillon, v. planche I, fig. A).

Le phénomène de l'agglutination produit par le procédé de la culture avait été vu et parfaitement bien décrit, en 1889, par MM. Charrin et Roger sur le bacille du pus bleu semé dans le sérum de lapins vaccinés contre la maladie pyocyanique. Ces savants remarquent que:

« La cidture du bacille pyocyanique dans le sérum de l'animal immunisé est claire et transparente. Les microbes sont réunis en petits grumeaux qui s'éparpillent quand on agite le tube, mais retombent au fond quand on le laisse au repos; les bacilles qui se sont développés dans le sérum

normal ne présentent rien de spécial.. Dans le sérum des animaux réfractaires l'aspect est tout autre; les microbes sont réunis en chaînettes..., etc. Enfin, ces éléments ont une grande tendance à se grouper, et au lieu de nager librement comme les bacilles normaux, on les voit s'enchevêtrer en petits amas, ce qui explique sans doute l'aspect grumeleux des cultures (i) ».

En 1891, M. MetchnikoJï (2) fait des constatations analogues pour le vibrion Metchnikovi et pour le pneumocoque (3); ce fait, selon lui, « présentant une importance générale, mérite d'être étudié dans un travail spécial ».

(c Ainsi que nous l'avons déjà dit, écrit-il, le Vibrion Metchnikovi se développe très bien dans l'humeur aqueuse des cobayes vaccinés, et peut être facilement habitué à donner des cultures dans le sang et le sérum de ces cobayes. Mais, tandis que ce microbe se développe dans l'humeur aqueuse tout à fait de la même façon chez les cobayes vaccinés et non vaccinés, son développement dans le sang et le sérum des deux catégories d'animaux présente des différences notables. Dans le sang et le sérum des cobayes non vaccinés, le vibrion se développe comme dans les milieux liquides ordinaires et comme dans l'humeur aqueuse, c'est-à-dire que les individus

(i) Note sur le développement des microbes pathogènes dans le sérum des animaux vaccinés. C. R. Acad. des Sciences, 1889, 9 nov. ; C. R. de la Société de biologie. Paris, 1889, n° 87.

(2) Eludes sur l'immunité. 4° mémoire, Annales de l'Institut Pasteur, 1891, n» 8, p. 473-474.

(3) L'observation faite par M. MetchnikolT sur le pneumocoque fut ensuite confirmée par son élève Issaeff (^Ann. Inst. Pasteur, 1898, p. 269) et plus tard par Washbourn (Journal of Pathologj and Bacteriology, avril 1895.

sont mobiles et pour la plupart isoles les uns des autres. Les microbes se présentent quelquefois sous forme de spirilles allongées, mais ne donnent que rarement des amas épais de vibrions immobiles. Par contre, dans le sang et le sérum des cobayes vaccinés, ce dernier mode de croissance constitue la règle générale. La grande majorité des vibrions est immobile et forme des paquets plus ou moins grands, épars dans le liquide, qui ne renferme que très peu de vibrions isolés.

(( Cette différence de croissance est analogue à celle qui a été signalée pour la première fois par MM. Charrin et Roger pour le bacille du pus bleu semé dans le sérum des lapins neufs et des lapins vaccinés contre la maladie pyocyanique. Elle se rencontre aussi pour le microbe de la pneumonie, qui forme dans le sérum des lapins vaccinés des paquets de streptocoques très longs.

« Ce fait, présentant une importance générale, doit être examiné de plus près. Quelles sont les conditions nécessaires pour la production de ces cultures de vibrions immobiles et réunis en amas épais?

« Il est probable que les variations morphologiques des bactéries présenteront une grande importance pour révéler des chansrements très délicats survenus dans les milieux».

Mais, n'ayant plus constaté le phénomène avec le sérum des animaux immunisés contre le microbe de la pneumoentérite des porcs, M. Metchnikoff en abandonna l'étude méthodique et n'osa plus lui donner une portée générale.

En 189/i, Issaeff et Ivanoff(i) constatent le même fait pour le vibrion découvert par ce dernier expérimentateur.

(i) Issaeff et Ivanoff. Zeitsch. fur Hygiène, iSgd, p- 122.

Tous les auteurs que nous venons de citer avaient donc vu le phénomène de l'agglutination des microbes se produire par le procédé de la culture en ensemençant le bacille pyocyanique, le vibrion Metchnikovi, le pneumocoque et le vibrion IvanolT dans du sérum pur, non dilué, des animaux immunisés contre ces divers microbes. M. MetchnikolT seul avait vu dans ce phénomène autre chose qu'une simple modification de culture et avait voulu lui attribuer une importance générale.

M. Bordet (i), préparateur à l'Institut Pasteur, fit faire un pas important à la question, en montrant que le sérum des animaux immunisés contre le vibrion cholérique de la Prusse Orientale produisait, non plus après ensemencement et séjour à l'étuve, mais iiistantaiiéinent, même fortement dilué, l'immobilisation et la réunion en amas de ce dernier microbe.

(( Le sérum préventif que nous avons employé surtout pour ces recherches, provient d'une chèvre très vaccinée contre le vibrion cholérique de la Prusse orientale. 11 ne provoque, quelle qu'en soit la dose, aucune métamorphose vibrionnienne, lorsqu'on ne l'associe pas au sérum neuf Dans ces conditions, la seule action manifeste qu'il exerce sur les vibrions consiste dans l'immobilisation de ces derniers; une quantité très faible de ce sérum paralyse rapidement leurs mouvements. On constate aussi que ces vibrions se réunissent en amas flottants dans le liquide w.

Cependant, toutes ces recherches n'ont pas eu jusque-là

(i) Bordet. Annales de l'Institut Pasteur, 1896, p. 495.

d'application pratique et le phénomène de l'agglutination n'a été utilisé pour le diagnostic des microbes qu'après les travaux de Gruber et Durham (i),

Ces auteurs fixent la technique à suivre et indiquent la manière de diiTérencier rapidement, à l'aide de ce phénomène, le vibrion cholérique des autres vibrions et le bacille d'Eberth du coli-bacille.

La méthode de Gruber et Durham est aussitôt confirmée par Pfeiffer et ses élèves (a).

Les travaux de M. Widal (3) sur le sérodiagnostic de la fièvre typhoïde apportent cette notion importante que le sérum des hommes atteints de fièvre typhoïde agglutine le bacille d'Eberth dès la période d'infection delà maladie. Ce sérum peut par conséquent être utilisé pour le diagnostic du bacille typhique. Dans les infections expérimentales, la propriété agglutinante apparaît déjà le 3'' ou 4" jour après l'inoculation (Achard et Bensaude) (A).

Bordet (5) et Pfeiffer font toutefois voir que le sérum d'animaux normaux non immunisés (cheval, chèvre, cobaye, lapins) peut exercer une certaine action agglutinante sur le vibrion cholérique, le bacille typhique, etc. Yagedes(6)

(i) Durham. Joiirn. of hact. and pathoL, 1896, vol. IV, 11° i ; — Gruber. JVien. klin. Wochensclir., 1896, n^s n et 12; — Gruber et Durham. Miinch. med. Wochensclir., 1896, no^ 9 et i3, 3 et 3i mars.

(2) Pfeiffer et Koli.e, Deutsch. med. IVochenschr., 1896, n" 12 et Centralblatt f. Bakteriologle, vol. XX, no^ 4 et 5 ; — Pfeiffer et Vagedes. Centralhlatt f. Bakteriologle, vol. XIX, n" 11.

(3) Widal. Sérodiagnostic delà fièvre typhoïde. Soc. méd. des hdpit., 26 juin 1896.

(4) Achard et Bensaude. Arc. Méd. expcr., nov. 1896, p. 759-

(5) BoKDET. Aimâtes de l'Institut Pasteur, avril 1896, p. 211. ((3) Vagedes. Centralhlatt f. Bakteriol, vol. XX, p. i36.

montre que les vibrions autres que le vibrion de Kocli se laissent parfois réunir en amas par le choléra-sérum, mais cette action disparaît lorsqu'on emploie un sérum fortement dilué.

On se demande aussi si le bacille d'Eberth est le seul microbe se laissant agglutiner par le sérum typhique.

M. Gruber (i) avait rencontré un bacille (bacillus entericus Gaertner) faisant fermenter la lactose et subissant cependant l'action du sérum typhique.

MM. Gilbert et Fournier (2) signalent l'agglutination par le sérum typhique du bacille de Nocard, bacille voisin mais distinct du bacille d'Eberth, retrouvé par ces auteurs sur une femme morte de psittacose (maladie des perruches infectieuses).

MM. AchardetBensaude (3) étudient l'action agglutinante du sérum typhique sur le bacille de Nocard et deux autres échantillons de bacilles semblables trouvés pendant la vie chez des individus ayant d'autres maladies que la psittacose. MM. Widal et Sicard (4) font ensuite voir que le sérum typhique fortement dilué n'a plus d'action sur le bacille de Nocard, mais continue à agglutiner le bacille d'Eberth: la séro-réaction peut donc être employée pour distinguer les deux microbes.

MM. Lannelongue et Achard (5) font connaître l'action

(i) Gruber et Durham. Munchener med. Wocliensch., 3i mars 1896, p. 285.

(2) Gilbert et Fournier. Académie deméd., 20 octobre 1896.

(3) Achard et Bensaude. Société de biol., 21 novembre 1896.

(4) Widal et Sicard. Soc. de biol., 28 novembre 1896.

(5) Lannelongue et Achard. C. R. Académie des sciences, 5 oct. 1896.

agglutinante du sérum des animaux immunisés contre les microbes du groupe Promeus (i). Ils établissent que la réaction est plus marquée pour l'échantillon qui a servi à l'inoculation, mais qu'en renforçant par des inoculations successives la propriété agglutinante du sérum, on voit se produire aussi l'agglutination des échantillons d'autres provenances. Ils appliquent cette réaction agglutinante à la distinction de divers types de bacilles offrant l'ensemble des caractères du Proteus vulgaris et la recommandent pour faire, après la mort, le diagnostic rétrospectif d'une infection protéo-bacillaire.

MM. Lannelongue et Achard ajoutent qu'on peut, en inoculant à un même animal des types bacillaires distincts, développer dans le sérum la propriété d'agglutiner à la fois ces divers types. MM. Widal et Sicard(2) ont depuis montré qu'on pouvait obtenir, chez un mêm animal, un sérum doué des propriétés agglutinatives à la fois pour le bacille d'Eberth et le vibrion cholérique.

Les différences de sensibilité à l'agglutination étudiées par MM. Lannelongue et Achard pour les divers échantillons de Proteus se retrouvent d'ailleurs pour d'autres microbes. M. Bordet(3), MM. Pfeiffer et Kolle(4), et après

(i) C'est donc à tort que MM. Levy et Bruns (Berl. Klin. Wochensclir., n° 23; 7 juin 1897, p. dgi) croient avoir été les premiers à constater l'agglutination des microbes du groupe Proteus.

(2) Widal et Sicard. Annales de l'Institut Pasteur, 25 mai 1897, p. SgS.

(3) BoRDET. Annales de l'Institut Pasteur, juin iSgS.

(4) Pfeifffr et KoLLE, cités par Kolle. Deutsch. nied. Wochenschr., 1897, no 9, p. 182.

eux, MM. Achard et Beiisaude (i), les ont constatées pour le vibrion cholérique. MM. Achard et Bensaude (2) signalent aussi des difTérences d'échantillons, plus légères à la vérité, pour le bacille d'Eberth : leurs observations sont confirmées par Van de Velde (3), KoUe (/i), Gruber (5). Des variations plus grandes ont été enfin notées pour le coli-bacille et pour le streptocoque (6). L'importance pratique de ces faits, en pathologie humaine, est minime, comme nous le verrons plus loin pour le choléra et surtout pour la fièvre typhoïde ; il n'en est peut-être plus de même pour d'autres infections h microbes aggiutinables, comme les infections coli-bacillaires, protéo-bacillaires, streptococciques et pneumococciques.

Page 1