‹ Le philosophe Thémistios devant l'opinion de ses contemporainsChapitre 3 sur 8 · AVANT-PROPOS. III · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS. III

On voudra bien nous pardonner en faveur de ces constatations les longueurs de notre étude. Elle est forcément un peu languissante et monotone. Pour reconstituer les deux polémiques dont nous parlons, nous n'avions pas d'autre procédé à notre disposition qu'une analyse détaillée des discours de Thémistios, et il était à craindre que cette analyse morcelée ne fit par instants disparaître l'idée directrice.

PHILOSOPHE THEMISTIOS

«EVAÏT mwm DE SES C0\TE1IP011AI\S

LE DISCOURS XXI, BA^CANimiS II «iqAOIO«I>OS

C'est dans le discours XXI que nous trouvons les premières indications de la polémique de Thémistios avec lés philosophes. La polémique ne doit pas être encore engagée, mais on la sent dans l'air. A première vue, ce discours paraît n'être qu'une conférence sur les caractères généraux de la philosophie. Après avoir décliné le titre de philosophe avec une modestie dont nous expliquerons les raisons, Thémistios annonce qu'il va énumérer d'après Socrate et Platon les caractères du vrai philosophe (246 h c, etc.). Le philosophe doit être issu d'un mariage ayant im caractère sacré (248 a, etc.). Surtout il doit avoir la science de l'immuable et de l'éternel (250 c), lixer leurs lois à la rhétorique et à la grammaire, sans d'ailleurs exercer ni l'une ni l'autre (231 a, etc.). Il doit éviter le charlatanisme (233 b c), et traiter avec bienveillance ceux qui recherchent la sagesse (234 b, etc.). L'erreur et le meu.songe sous toutes leurs formes doivent lui être eu horreur (237 c, etc.). Il doit par suite fuir la vantardiée

(259 a, etc.). Sa dignité lui commande le mépris de l'argent ^259 d). Enfin il ne doit se montrer ni bavard ni indiscret (262 a).

Ces différentes qualités constituent pour Thémistios comme les pierres de touche du vrai philosophe : pacraviTTr'p-.oc (247 b), riaffaviuTàiv (247 c), pocTocvKTTrjptx (248 a). A chacune d'elles s'oppose un portrait satirique, celui du prétendu philosophe qui, en étant dépourvu, ne saurait être pris au sérieux. Tout d'abord on est teoté de prendre pour une suite do lieux communs cette longue énumération. Elle semble ue renfermer à peu près rien qui soit personnel à Thémistios, à part le choix des exemples et leur groupement. Lui-même nous prévient qu'il s'inspire de Platon, et ses réminiscences sautent aux yeux : fond et forme il n'invente rien. P. 246 d, il décrit ces hommes de naissance servile qui pré tendent s'élever à la dignité de philosophes. Il les compare à un forgeron chauve et petit qui, fraîchement délivré de ses chaînes et revêtu d'un manteau magnifique, se disposerait à séduire sa maîtresse : passage tiré de la République (VI, 495 e).— De même, 246 d, une phrase qui se retrouve dans la Rép. VI, 495 d. Quand il parle, 253 b c, des charlatans qui jouent au philosophe et dont l'imposture assemble, pour éblouir le public, quelques mots recherchés, très vieux et obscurcis par le temps, c'est au Théétète (180 b) qu'il emprunte ce portrait, etc.

Mais dans oette suite de réminiscences et de portraits qui semblent être des lieux communs, certains détails sollicitent l'attention. D'où vient qu'au début de son discours Thémistios décline avec tant d'insistance le titre de philosophe? On ne peut l'expliquer par un mouvement de modestie, puisque partout ailleurs il se fait gloire d'être philosophe et se donne pour le disciple passionné de Socrate, de Platon et d'Aristote. D'autre part, il ne peut espérer faire prendre le change à un auditoire qui est le témoin de sa vie, qui connaît son école et qui n'ignore pas ses prétentions. Quelle est donc l'explication de cette feinte ? Dans son exorde, Thémistios demande aux auditeurs la raison de la stupeur qu'ils manifestent. Peut-être s'étonne-t-on de le voir se présenter en public dans le décor habituel aux sophistes (243 a) : « Vous paraît-il nouveau et extraordinaire qu'un « homme jugé digne du nom de philosophe, après avoir convo- « que hier le public (àYsipovxa), se montre maintenant assis sur

LE DISCOURS XXI. à

« un trône élevé, dans une magnificence tout à fait sophistique, « et qu'il se prépare à vous faire éclater par ses paroles en accla- « mations et en applaudissements pareils à ceux que recueillent « souvent auprès de vous les divins sophistes ? (243 b). » — Tous les détails de la mise eu scène que les sophistes organisaient autour de leurs expositions oratoires sont résumés ici. Le mot àystpw, comme le remarque Petau (p. 647 de l'éd. Dindorf) désignait particulièrement l'habitude qu'avaient les sophistes d'avertir et de convoquer le public quelques jours avant leurs conférences. Les mots èxSoT-^rsiç ts y.x\ xcotou; font allusion aux acclamations bruyantes que les sophistes aimaient à soulever parmi leur auditoire (') (cf. Eunape, Vies des sophisles, p. 96 : xsoToç et oiù^-fi ; Philostrate, Vies des sophistes, p. 233, ^oav xal xpoTEiv). Nous avons donc atTaire ici à une sorte de StiXe^i; prononcée, selon l'habitude des sophistes, dans un Oéarpov (p. 243 a, 244 a, elç rb ôéaToov Ttov Moudwv), Le ôÉarocv (^) est la salle où se font les iTTiosiçc'.; (cf. Eunape, Vies des Sophistes, ,p. 96, et Libanios, II, p. 377, etc., cf. aussi Baret, p. 47 : « Istiid Thea- «. iriim vel Musaeum erat Constantinopoli pars quaedam « Capitula, in octava urbis regione. »

Après avoir insisté de la sorte sur les dehors sophistiques de sa conférence, Thémistios reconnaît qu'on les lui reprocherait avec raison s'il était philosophe (243 b). Mais il n'est point philosophe, et ceux qui lui prêtent cette qualité sont dans l'erreur. Suivent des explications qui ne doivent être reçues qu'avec un sourire, comme Thémistios les donne : il est le fils d'un philosophe de race, mais il n'a pas lui-même reçu l'éducation qui convient à un philosophe (243 b), etc. Il était détesté de son père et de son beau-père, ou pour dire la vérité, il avait la tête dure et l'esprit lourd (243 c). Les développements qui suivent éclairent le sens de cet exorde assez énigmatique, et nous montrent pourquoi Thémistios écarte de lui le titre de philosophe. C'est en effet, d'après la définition qu'il en donne, une dignité périlleuse. Pour lui, il ne veut pas avoir le ridicule de revêtir le .vêtement d'un autre, beaucoup trop grand pour sa taille. Ici se

(1) SiEVERs, Das Leben des Libaiiius, p. 27, note 98.

(2) Id„ ibid., p. 27, note 07,

PREMIÉKE PAHTIE;

place la comparaison du faux philosophe avec im charbonnier ou un fortreron mal lavés qui prétendraient au titre de devin ou de médecin ; puis Thémistios rappelle ironiquement la fable de l'âne afïublé d'une peau de lion, chez Esope (2io b). Le vrai philosophe est rare, si ses contrelaçons sont nombreuses, et c'est pour l'en distinguer que Thémistios emprunte à Platon les jSac-avto-Tvifia rappelés plus haut.

' L'enchaînement des idées nous montre qu'une seule explication peut être donnée de l'attitude prise au début par Thémistios. Il nie être philosophe pour être plus libre de dénoncer les faux philosophes et de s'élever contre eux. Les longueurs de cet exorde, l'insistance étrange de Thémistios à refuser le titre de philosophe et à séparer la philosophie de ses contrefaçons, enfin le prix où il met le titre de philosophe, nous amènent à soupçonner dans ce discours autre chose qu'une définition générale de la philosophie. Ces précautions et cette insistance n'indiquent-elles pas que Thémistios vise ici, à mots couverts, des philosophes contemporains ? Cette hypothèse confirmée par la suite communique à tout cet exorde une valeur et une vie singulières. Nous comprenoUvS dès, lors pourquoi Thémistios se retire du nombre des philosophes. C'est la tactique bien naturelle d'un homme qui veut prévenir à tout hasard un argument ad hominem. Il sera libre désormais de développer les raisons qui doivent ùter aux prétendus philosophes le titre dont ils se parent.

Mais peut-il supposer que ses auditeurs soient dupes de sa manœuvre ? Il est clair que non, et il s'en doute si bien qu'il prépare habilement des réponses aux objections. C'est avec un ton d'ironie sensible qu'il demande à ses auditeurs la cause de leur air stupéfait. Il se l'expliquerait, s'il était philosophe, et même en ce cas l'étonnement de l'auditoire serait injustifié. « Il n'y a rien d'étonnant, dit-il, à ce que je profite de la liberté « [que l'on a de parler en public à Constantinople]. Vous ne « devez pas donc pas vous troubler en me voyant prendre la .« parole; ce n'est pas un philosophe que vous allez entendre, « mais un homme qui profite largement de celle libéralité si «s généreuse et si magnifique. Et même si je contestais la chose (< (ce quTl y a de sophistique pour un philosophe à parler en

(' publie, et si je trouvais un avantage à accepter le nom de (( 'philosophe, il ne faudrait pas vous boriier à considérer que « je parle en public, ni vous en troubler ; mais examiner aussi c( ce que je dis, et la raison qui me fait parler : d\ine part si je « dis des choses utiles et profitables à l'auditoire, de Vautre, si a c'est en vue de me faire admirer. . . » Et il cite l'exemple de Platon qui fut un sage, bien qu'il parlât au Pirée devant une al'tluence énorme venue de la ville et de la campagne (245 d). Voilà donc l'état d'esprit assez complexe, parfaitement clair cependant, où se trouve Thémistios : il veut faire entendre à son auditoire qu'il reste un philosophe, mais il évite par prudence de se poser nettement comme tel ; et tout en désirant que ses auditeurs lui reconnaissent Taulorité qui s'attache à un philosophe, il tient à les prévenir qu'il n'en réclame point le titre. Il y a là une de ces attitudes ondoyantes comme Socrale en prenait volontiers, et c'est par une imitation de l'ironie socratique que doivent s'expliquer les proi)os de Thémistios sur la dureté de ses éducateurs et son peu de dispositions naturelles. De même Socrate se plaisait, avec une modestie dont il ne voulait pas que son auditoire fût dupe, à affirmer son ignorance. Cette déclaration de Socrate, Thémistios la rappelle dans le Discours XXIX (346 b) et il reproduit ici une tactique qui doit lui permettre, comme à Socrate, de confondre plus complètement ses adversaires.

Nous devons donc voir dans ce début de discours la préparation prudente d'une manœuvre dirigée contre des adversaires réels. Il est probable, par suite, qu'il faut attribuer une portée précise au portrait de faux philosophe que Thémistios tire de la République de Platon. Thémistios qualifie ses adversaires en général de 7rap7.i7r,aot (246 C ; de même 253 d). Pourquoi les atlaque-t-il? Parce qu'ils déshonorent la philosophie et sont responsables des attaques qu'elle a eu à subir jadis et qu'elle essuie 'aujourd'hui (246 b). Le public, dit-il, voyant ces hommes élevés dans des besognes serviles s'élever à l'étude de la philosophie, impute à celle-ci tous les vices de ceux-là. En rappelant les attaques auxquelles la philosophie de son temps est en butte, Thémistios fait allusion sans doute aux défiances qu'excitent ses conférences publiques. Cette hypothèse est confirmée

par plusieurs autres déclarations de Thémistios (voir dans le même discours 247 d, où il dit qu'il indiquerait à son auditoire quels sont les maîtres de la sagesse, si les auditeurs étaient disposés à écouter ses conseils) .

Dans ces portraits de faux philosophes qu'il trace, bien des traits sont trop précis pour ne pas viser des adversaires réels : par exemple, ce qu'il dit des philosophes qui ont commencé par exercer des métiers inférieurs et vils (246 c), de ceux qui, après avoir reçu une éducation indigne d'un homme libre, se servent du métier qu'ils ont appris pour sortir de servitude et prétendentà la dignité de la philosophie (246 d). Cf. 248 d : Le fils d'un cuisinier peut-être ou d'un boulanger nourri parmi les chénices (je corrige /otv.xt'otç eny/A^ili) et les cotjles (correction d'Harduin) nous le jugeons en état de s'élever à la sublimité de la philosophie. Il énumère (247 a) les vices de ces philosophes de mauvais aloi ; il les montre grossiers, serviles, cupides, rapaces, portés à l'injure, haineux, vantards, fourbes et perfides. Il les signale notamment comme étant Xotoopo-. xal citÀ7.7r£/9/,u.ov£ç(247 a — cf. 249 c). Thémistios ici fait vraisemblablement allusion à certains philosophes envieux et grossiers qui l'ont poursuivi de leur animosité. Ce sont eux sans doute dont il veut parler plus loin, quand il décrit ce philosophe paisible uniquement occupé à se délecter dans sa maison de la lecture de Théophraste et d'Aristote et qui soulève contre lui la haine de rivaux insolents. Ils appellent sur lui la défiance de la police, à qui ils reprochent de laisser vivre un tel scélérat. Leur principal grief c'est que leur adversaire s'occupe des catégories d'Aristote et s'est entretenu avec un hôte des principes de la philosophie (256 a). Cet honnête philosophe c'est Thémistios, disciple et commentateur d'Aristote, et l'hôte dont il est question est. peutêtre le philosophe Celse de Sicyone, qui vint à Constantinople, comme nous l'apprenons par le discours XXIII (295 b, etc..) pour entendre Thémistios. Il doit y avoir ici le souvenir de quelque dénonciation maladroite portée contre Thémistios, mais nous ne trouvons aucun indice précis là-dessus dans les discours conservés. Il semble en tout cas que les adversaires dont il s'agit soient étrangers à la ville par leur origine : ol 7:apà;£vot oùxot (255 d).

Une des accusations que porte Thémistios contre ses adversaires, c'est d'être des charlatans. II décrit la suffisance insolente de ce philosophe de mauvais aloi qui falsifie le plus précieux des biens humains et qui tient boutique de sa sagesse ; il le montre regardant comme un vil troupeau les profanes, sous prétexte qu'il connaît les ôfjLojvjy-a, la différence entre otdx'. et xaOÔTi et d'autres termes analogues de la dialectique d'Aristote (247 c). Cette silhouette de philosophe arrogant, fier de sa science de surface, a bien l'air d'avoir été prise sur le vif; elle est sans doute celle d'un adversaire, disciple d'Aristote comme Thémistios.

Plus loin, c'est un portrait du même genre : celui du plagiaire qui se donne l'air d'occuper les sommets de la sagesse, et se ménage auprès du public des succès faciles et assez grossiers, au moyen de quelques citations brillantes. La vérité, c'est qu'il a volé à d'autres ces Xoyâçia et qu'il se borne, pour leur donner un tour personnel, à les déguiser comme Autolycos faisait pour ses larcins ("231 c). N'importe qui pourrait en faire autant, après avoir passé quelque temps dans la société d'un philosophe. Au reste Thémistios regarde comme un méprisable artifice de charlatan les coquetteries du style. Selon lui, il est indigne d'un philosophe de passer son temps à des c^yxoTrâç te ovoix7.twv y.x\ à7ro6Xi''i/£t; et de s'exercer à polir des mots {ir^ixx-zy. à7:o(j[/.'.XeÛ£iv) (251 a). Il raille ce jargon d'apparence savante, qui, pour en imposer à la foule, assemble de petits mots très vieux et obscurcis par le temps (253 b, etc. , .) Ces jongleurs de mots n'ont du philosophe que l'apparence, et il est facile de les confondre : ils ne guérissent pas les âmes, ne forment pas de disciples ; ils ne se montrent pas supérieurs en vertu aux autres hommes et ne composent pas d'ouvrages (251 d, etc..) Ici, pour le dire en passant, Thémistios formule une idée qui, nous le verrons, lui tient à cœur : l'impossibilité pour le vrai philosophe de séparer la théorie de la pratique. Dans le Discours XX, où il prête à son père les idées qui lui sont les plus chères, il attribue à Eiigènios une façon de voir analogue (238 d, 239 a).

Après les philosophes charlatans, Thémistios s'attaque aux philosophes coupables de cupidité. Il les peint dans leurs écoles, saisissant d'une main rapace le salaire que leur apportent les

disciples et tourmentant ceux qui n'ont pas le moyen de payer (261 b, etc. . .). Cette soi!" de l'or pousse les hommes, dit-il, à se mêler aux agitations du forum pour y chercher des causes à plaiiJer. Or la dignité du philosophe lui interdit d'exercer le métier d'avocat comme de pressurer ses disciples (260 a b).

En somme, nous avons affaire ici à une revue satirique des philosophes de Constantinople. Thémistios veut éclairer le peuple sur les caractères véritables de la philosophie, et lui enseigner la défiance à l'égard de ceux qui, sous diverses formes, lui vendent la sagesse. Pour donner plus de poids à ses conseils et à ses critiques, il s'est couvert de l'autorité de Platon, et en maint endroit ce sont les paroles mêmes de Platon qu'il fait passer dans son discours. Mais ces réminiscences ne doivent pas nous faire prendre le change. Cette définition de la philosophie véritable, d'après les formules platoniciennes, est ici un simple cadre. Thémistios y a inséré une série de portraits qui, à part quelques traits généraux, sont très particuliers et très précis. S'il reprend des passages de la République et du Théétète, c'est pour en faire l'application à des philosophes de sou temps. Ces philosophes qu'il peint, ce sont des adversaires qu'il attaque. Successivement défilent devant l'auditoire toutes les contrefaçons du philosophe : le parvenu, le charlatan, l'envievix. Ce sont évidemment là des figures contemporaines, des portraits à clef sous lesquels il ne devait pas être très difficile démettre des noms. Thémistios laisse entendre à son ;iudi-toire les raisons de ses attaques. Parmi les philosophes qu'il critique, les uns lui paraissent, à cause de leurs origines vulgaires, indignes de figurer dans une aristocratie intellectuelle, d'autres, par leur charlatanisme, s'excluent eux-mêmes du nombre des philosophes. Ici Thémistios désigne clairement des philosophes péripatéticiens (247 c). Ailleurs, à propos des délateurs, il évoque le souvenir d'une dénonciation dont il a eu à souffrir, mais qui, malgré la forme précise de l'allusion, reste pour nous assez obscure.

LI<: DISCOURS XXII, riEPI 'I>IAIA>:. ET LE DISCOURS XXVIII, Il EIIl Tlil AOmi AIAAEZIS

C'est probablement vers le même temps, un peu après le discours XXI, que durent être prononcés les discours XXII et XXVIII. Le premier est une conférence philosophique, une oiâXsçcç sur l'amitié ; le second est un parallèle assez bref entré l'éloquence des rhéteurs et le langage de la philosophie. Thémistios y affirme la supériorité des éloges décernés par la philosophie sur ceux que décernent les rhéteurs. C'est pour lui une occasion de célébrer le président de l'assemblée, qui est, selon toute vraisemblance, Tempereur (Théodose, suivant Petau, p. 703, édit. Dindorf). Nous n'avons à retenir de ces deux dialexis que deux morceaux presque identiques, qui font évidemment allusion à la polémique engagée contre les philosophesi par Thémistios. Ils nous découvrent un nouveau côté de cette polémique et formulent avec beaucoup de netteté un grief nouveau contre les philosophes.

Le discours XXII s'ouvre par les considérations suivantes : Le public se plaît à entendre des récits de batailles et de discordes ; il écoute volontiers ce qu'on lui lit de l'Iliade ; il s'intéresse aux expéditions de Xerxès, aux luttes intestines de la Grèce (264 c), mais il ne se soucie pas d'entendre parler de l'amitié. Les pères ne cherchent pas à faire entrer cet enseignement dans l'éducation de leurs enfants. Et pourtant Homère liU-même, le chantre de la discorde, souhaite l'extinction de la: discorde, et dit que sans l'amitié, même avec les autres biensj, personne ne voudrait vivre (264 d). Gomment expliquer une telle indifférence ? A en croire Thémistios, elle n'est pas imputâble-à l'auditoire; mais aux orateurs qui l'entretiennent (265 a)^' Le public n'entend en effet que les sophistes ; les uns viennent devant lui débiter des éloges, d'autres lui donnent des leçons d'éloquence, d'autres enfin ne parlent pas, mai.s chantent, tant est harnionieuse- la- douceur de leur ïang'age. En face de cetteactivité déployée par les sophistes, que font les philosophes 'i « Ces prétendus philosoplies, dit Thémistios, s'imaginent qu'illeur

« suffît de susurrer («jytOupt'^etv) dans un coin devant des jeunes « ^'ens (265 h) ; ils fuient le i^rand jour de la ville, suivant le « reproche de Calliclès, et les places publiques, où, selon le « "[ioète, se trouvent les hommes remarquables. » Thémislios lait ici allusion à un passage du Gorgias (voir Petau, éd. Dind. p. 665), où Galliclès (486 XL) soutient que l'éducation philosophique ne convient qu'aux jeunes gens; un homme mûr ne saurait s'y adonner sans encourir le ridicule et montrer son ignorance de ce qui fait l'homme xaXbç xàyaôôç. « Un tel homme, « dit-il, même s'il est naturellement bien doué, s'amollira en « fuyant le grand jour de la ville et de la place publique, où, « selon le poète, vivent les hommes remarquables (citât, de «. riliade IX, 441); il passera le reste de sa vie retiré dans un « coin à susurrer devant trois ou quatre jeunes gens... » Ce souvenir de Gorgias, Thémistios l'applique expressément aux philosophes de son temps, et ce procédé, dont le sens n'est pas douteux, nous éclaire sur la signification des réminiscences de Platon que nous avons relevées dans le discours XXI. Ici et là, Thémistios enveloppe d'une citation une attaque directe contre certains philosophes.

Ce reproche de pusillanimité et d'inertie est amené d'une façon assez analogue dans le discours XXVIII. Thémistios débute par la description ironique des discours que font les poètes et les rhéteurs. Ceux-ci ne négligent rien pour se concilier les faveurs de l'auditoire : ils se prodiguent auprès du public ; leurs discours sont apprêtés avec magnificence ; eux-mêmes montrent une atjTabifité séduisante. Thémistios se sert ici (341 c), pour caraclériser cette éloquence semblable à un chant, du mot aSctv comme dans le discours XXII (265 b). A cette attitude complaisante des sophistes, il oppose celle des philosophes : « Je ne sais, dit-il, d'où « vient qu'ils tremblent et redoutent les places publiques. . . et « ne supportent pas de bouger de leur lit ou de leur coin. . . » Et il rappelle comment les anciens philosophes aimaient au contraire à s'entretenir avec le peuple, intéressant à leurs propos des artisans de tous les métiers, se mêlant aux grands jeux delà Grèce. « Mais maintenant, ils fuient, dit-il, le milieu de la ville « comme des voleurs. »

Dans ces deux discours, Thémistios ne se contente pas d'em-

prunter à Platon les termes les plus énergiques pour flétrir la lâcheté des philosophes : il s'oppose formellement à eux et découvre sans détours ses intentions de réformateur Disc. XXII : « Il ne faut pas leur permettre de rester là où ils veulent ; nous « devons porter au urand jour notre enseignement, l'habituer à « supporter la foule, à soutenir le tumulte et la voix du peuple « assemblé (265 c). » Thémistios ne peut s'engager ici dans une discussion détaillée, qui serait une digression ; il se borne à l'argument suivant pour appuyer sa thèse : « Si la philosophie est « capable do faire du bien aux individus, elle pourra en faire à « une foule. Car elle ne ressemble pas aux mels, qui suffisants « pour une ou deux personne-, ne sauraient rassasier un plus « grand nombre de convives, mais plutôt aux rayons du dieu « tout-puissant, etc. » (265 c). Nous avon.s là en germe l'argumentation que développera plus tard Thémistios dans le discours XXVI, quand la polémique, en se précisant, l'obligera à défendre ses doctrines. Il reprendra cette idée que le caractère essentiel du discours est de pouvoir se répandre sans se morceler, et il comparera le rôle de la philosophie à celui du soleil. Cet endroit du discours XXII semble bien indiquer que nous ne sommes pas encore arrivés au point culminant de la polémique, puisque nous voyons seulement s'esquisser la théorie développée dans le discours XXVI. La même idée se retrouve du reste dans le discours XXVllI, après le poitrait ironique des philosophes, mais elle est formulée en quelques mots et sans être appuyée d'arguments : « Quant à moi, dit Thémistios, je fais des efforts « ardents pour ramener la philosophie à son ancienne méthode. » Dans ces deux discours, Thémistios a dégagé en quelques traits singulièrement nets la situation respective de la sophistique et de la philosophie. L'une et l'autre prétendent faire l'éducation du public; ce sont donc des rivales, et l'opposition de leurs caractères accuse profondément cette rivalité. Les sophistes n'ont pas de but sérieux ; ils sont de simples amuseurs, d'autant plus difficiles à supplanter qu'ils ne négligent rien pour plaire à la foule. Mais les philosophes qui auraient à dire au public taot de choses utiles, et qui seuls pourraient faire son éducation' perdent au fond de leurs écoles le goût de l'activité pratique. Leur enseignement reste rigoureusement ésotérique. Le résultat

est que le public, d'ailleurs plein de bonne volonté, n'entend que des paroles vaines, incapables de le rendre meilleur. Nous pouvons nous faire une idée très exacte de l'activité sophistique dont parle ici Thémistios par les discours de ses contemporains Libanios et Himérios. Ces charmeurs de la foule, dont la parole est un chant, ce sont les sophistes du p^enred'Himérios, qui font passer dans leur parole l'éclat et les rythmes de la poésie (Himérios nomme ses discours uavoi, <ôoatV[Ji-£ÀYi ; il dit de luimême qu'il u[jLVf.[, aSeï, Tcpotjâos'., etc. . .). Les choses ne se passaient pas à Constantinople autrement qu'à Antioche et à Athènes. Le discours XXIV de Thémistios, probablement un discours d'ouverture devant le public de Nicomédie (Thémistios y enseigna de 346 environ à 352 0) ou 355) caractérisait déjà dans les mômes termes l'éloquence des sophistes : of [xév tive; £7rt;^aipiov ocSovtsç aéXoç (301 b). Dans le discours XXVII, probablement prononcé à Abonotique, sa patrie (-), Thémistios fait une allusion malicieuse à ces éloges du cygne et du rossignol dont les sophistes fardent leurs discours (336 c), et là encore nous songeons à Himérios.

A cette activité des sophistes les philosophes opposaient une inertie dédaigneuse. H y avait évidemment là autre chose qu'une attitude, et les causes de cet engourdissement sont insuffisamment expliquées par Thémistios. Mais il est certain que la philosophie tendait depuis longtemps à s'orienter dans le sens de la spéculation pure. Les esprits pratiques, pour qui le véritable rôle de la philosophie était de s'imi)0ser au plus grand nombre, s'inquiétaient de cette indifférence et en dénonçaient le danger. Au début du second siècle, Dion Ghrysostome, avec qui Thémistios offre tant de ressemblances, s'élevait, dans son di.scours - XXXII aux Alexandrins, contre les philosophes qui ne se risquent pas à affronter le public (p. 269). Lui aussi parlait ironiquement des sophistes^ dans le même discours (XXXII, p. 278). « Ils sont habiles, grands sophistes et charlatans ... » — (Voir aussi le dise. XXXIII, premier dise, à Tarse, p. 298, etc..) Mais comme Thémistios, il ajoutait que le public n'avait pas

(1) Baret, pp. 10 et 13.

(2) Id., p. 5, noie 2.

l'habitude d'entendre d'autres orateurs : dise. XXXII (269) : « Les discours du genre de ceux qui rendent les hommes heu- « reux, plus forts et plus sages, vous n'en entendez pas souci vent. Peut-être n'est-ce pas votre faute, mais celle des soi- « disant philosophes ... » Voilà comment s'exprimait Dion Ghiysostome ; et deux siècles et demi plus tard, Thémistios pouvait reprendre ces paroles contre les philosophes de son temps presque sans y rien changer. C'est que le reproche répondait bien mieux encore à la réalité. Les philosophes du troisième et du quatrième siècles sont pour la plupart des sortes d'ascètes, perdus dans leur rêve intérieur et qui s'enferment dans leur tour d'ivoire : seuls quelques disciples sont admis à la connaissance de leur système. Tel est au troisième siècle Porphyre, au quatrième, Jamblique. Les philosophes contemporains de Thémistios, qu'Euiiape mentionne dnns ses Vies de Philosophes et de Sophistes, mènent en général la môme vie retirée loin de la foule : ainsi .Edésios, disciple de Jamblique. Maxime, disciple d'Jîdésios comme Chrysanthios, Eusèbe, Priscos, essaie de reprendre contact avec le public, mais sans succès : « Il donna quelques ïmZdlv.c, publiques, dit Eunape, mais « il n'était pas fait pour le ôc'axpov, et il n'y gagna qu'une gloire « très mince jusqu'à ce qu'il se retirât pour s'entretenir de u nouveau avec ses disciples » (p. 480).

En face de ces philosophes qui se perdaient dans la spéculation, Thémistios reprit l'attitude de Dion Ghrysostome ; il affirma, au nom d'une tradition glorieuse, la nécessité de disputer aux sophistes l'éducation du public. Cette idée, Thémistios l'a exprimée bien des fois. Dans le discours II, par exemple, il refuse le nom de philosophes à ceux dont l'activité se borne à retourner en tous sens des sophismes (3u b). Celui-là n'est pas davantage un philosophe, qui assis sur son lit, disserte sur la vertu devant trois ou quatre jeunes gens (30 c). Le philosophe doit donner l'exemple, joindre la pratique à la théorie, suivant cette parole d'Aristote que la fin de la philosophie c'est l'action et non la connaissance. Thémistios revient sur cette idée dans le discours XX, et nous avons vu que, dans le discours XXI, il objectait à ses adversaires leur inutilité pratique pour leur retirer le titre de philosophes. Bien que nous manquions d'indices tout à fait

précis sur la place qu'il faut fixer aux discours XXII et XXVIII daus la polémique engagée par Thémistios, il est à croire, comme nous le disions au début, qu'ils ont dû venir après le discours X^I. On s'expliquerait difficilement en effet que Thémistios, qui fait dans le discours XXI une revue satirique des philosophes ses adversaires, ne formule pas contre certains d'entre eux le reproche d'inertie si nettement articulé dans les discours XXII et XXVIII. D'autre part, ces deux discours n'ont pas dû venir longtemps après le discours XXI. Thémistios s'exprime contre les philosophes avec une âpreté significative, et il faut que la lutte soit déjà vive pour que, dans ces considérations générales sur l'amitié qui forment le discours XXII, dans cet éloge de l'empereur qui fait le sujet du discours XXVllI, il ait intercalé une digression si précise sur ses collègues de Conslantinople.

Le discours XXII I marque le second acte de la polémique engagée par Thémistios contre les philosophes. Ceux-ci ne s'étaient pas mépris sur la véritable signification du discours XXI et sur les attaques directes qu'il contenait. De plus, Thémistios revenant à la charge, avait adressé à ceux d'entre eux qui pouvaient par le sérieux de leur vie se croire à l'abri des critiques, ce reproche général de ne pas oser affronter le public. Ils ripostèrent donc et il est facile de reconstituer cette riposte au moyen du discours XXIII qui est la réplique de Thémistios. 11 est vraisemblable que ce discours a suivi de près ceux que nous avons précédemment étudiés. Il paraît en effet dater de cette ]yv >de d'activité oratoire à laquelle se rattachent notamment

I^S -discours XXI et XXII (282 d : In, au, sloiOars, àxiaroTe OTav

Xéyco).

Thémistios, qui ici encore parle en public dans le ôlaxûov, prend son auditoire pour juge (283 b etc.) des accusations portées contre lui. Il y est forcé par ses adversaires qui se cachent et refusent de se présenter au grand jour (283 c, etc.). Qui sont-

LE DISCOURS XXIIl. 15

ils? il l'ignore, mais peut-être le découvrira-t-il en examinant les traits qu'on lui lance (284 c). On l'accuse d'être un sophiste, au sens injurieux du mot (286 b). Il s'agit donc d'examiner si cette accusation est fondée, et puisque Platon a indiqué les caractères du sophiste, il faut chercher si lui,Thémislios, répond aux définitions qu'il donne d'eux (287 c, etc.). Le sophiste, dit Platon, est à la recherche de jeunes gens riches qui paieront largement ses leçons (288 a, etc.). Mais ce n'est pas le cas pour Thémistios (288 c, etc.) et d'ailleurs ses adversaires lui reprochent au contraire d'acquérir des .disciples à prix d'argent (289 b). Thémistios fait justice de cette accusation et révèle la véritable cause du succèsdont il jouit (294 d, etc.)- Ses Paraphrases d'Aristote, qui n'étaient pas destinées à la publication, ont été répandues contre sa volonté dans le public et ont assuré sa réputation. Le philosophe Celse de Sicyone est venu lui amener ses disciples (295 b, etc.). Doit-il être rangé dans la catégorie des sophistes voyageurs? (297 b). Pas davantage. S'il lui est arrivé de quitter Constantinople, c'était pour s'acquitter des rôles officiels que lui avait confiés la ville (298 a). Le grand cas que l'on faisait de lui à Rome n'a pu l'y retenir, etc. Il n'est pas non plus un de ces sophistes qui tiennent boutique de la sagesse (299 c).

La fin du discours est perdue. La page qui le termine est évidemment rapportée el sans aucun lien avec ce qui précède.

Nous avons donc ici une réponse de Thémistios à ses adversaires, et un essai d'apologie. Comment présente-t-il au public ses accusateurs, et quels arguments leur oppose-t-il ? Nous sommes frappés, au début du discours, du soin avec lequel Thémistios met en garde son auditoire contre une méprise possible. A voir le décor au milieu duquel il se présente, on peut s'imaginer qu'il vient, à la manière des sophistes, quêter les applaudissements du public. On a en effet l'habitude de l'applaudir, d'accueillir ses paroles par un murmure favorable (xoôtou ts xal âxêoj/.ê7^(7£a)v, ôopuêouç, 282 d). La Conférence présente a sans doute été annoncée depuis plusieurs jours. Voilà des dehors qui peuvent faire soupçonner chez Thémistios un état d'esprit analogue à celui des sophistes. Nous avons vu en effet, à propos du discours XXI, que les sophistes avaient l'habitude de faire autour

liB PliEMIÉFJE PARTIE.

de leurs expositions oratoires une réclame de ce genre. Les termes employés ici par Thémistios, comme dans le discours XXI, s'appliquent proprement aux conférences sophistiques. Dans le discours XXI, Thémistios avait souligné ce qu'il y avait de'sophistique dans la mise en scène organisée pour ses conférences. Mais il se souciait surtout, nous l'avons vu, de décliner toute prétention au titre de philosophe. Ici son attitude est différente. Il a le plus grand intérêt à se séparer profondément des sophistes et à dissiper l'équivoque. Son empressement à démontrer qu'il n'est pas un sophiste nous fait s-oupçonner d'ailleurs que la démonstration n'est pas inutile. Et de fait nous sentons dans les explications qu'il donne un certain embarras. On l'applaudit, sans doute, et cela est peu convenable à un philosophe, comme il Ta reconnu dans le discours XXI (243 b). Pourtant il croit pouvoir accepter ces applaudissements parce qu'il les sait sincères et spontanés. Voilà un distinguo assez subtil. Thémistios se hâte ensuite de fournir une seconde justification, en éclairant ses auditeurs sur la nature désintéressée de ses conférences. Quand il se présente à eux, c'est pour leur donner des conseils ou pour leur concilier la bienveillance de ràp/riyeTTjç (sans doute l'empereur), ou pour leur rendre librement des comptes (283 a). C'est l'auditoire qui, par son accueil, transforme spontanément ces conférences en expositions sophistiques (ôéaxpa). Ce mot signifie soit la salle où parlent les sophistes, soit l'auditoire lui-même (Libanios, I, p. 168, et Sievers, p. 27, 97) et ses manifestations d'enthousiasme. C'est pour lui rendre des comptes qu'il a convoqué aujourd'hui son public habituel ; il se présente à lui à la façon d'un accusé devant ses juges, sans qu'il y ait lieu, ajoute-t-il, de s'en étonner.

Cet exorde, encore une fois, est plus qu'une entrée en matière, c'est l'ébauche prudente de l'apologie que Thémistios entreprendra plus loin. L'embarras que l'on sent dans le ton de l'orateur, la subtilité de ses arguments, et l'insistance qu'il met dans ces distinctions un peu enveloppées s'expliquent si l'on songe qu'il touche ici au nœud de la question. Ses adversaires le prennent ou feignent de le prendre pour un sophiste. Il est clair qu'ils exploitent par là ce qu'il y a d'équivoque dans le caractère de ses conférences. C'est en tout cas sur ce point que

devrait porter sa réplique. Mais il n'ose pas poser ainsi la question ni prendre l'adversaire corps à corps. Il glisse dans son exorde sur les explications qui devraient faire le fond de son discours et se hâte de flétrir les manœuvres sournoises de ses adversaires. Il devait poser ainsi la question : Les ressemblances superficielles, et peut-être inévitables, que mes conférences publiques offrent avec les expositions sophistiques suffisent-elles à faire de moi un sophiste? Et ne doit-on pas écarter les dehors pour aller au fond des choses? Il préfère la poser ainsi : Platon a l'autorité d'un législateur en ce qui touche à la sophistique. On m'accuse d'être un sophiste. Consultons Platon. Voilà une orientation inattendue qui va faire évidemment dévier le débat. Remarquons d'ailleurs que Thémistios semble laisser sans réponse une partie des accusations portées contre lui. On lui applique les épilhètes de go^ktxt^i; xat àXa^wv xal xa'.voTO[ji.oç (286 b). La dernière fait, à n'en pas douter, allusion au caractère insolite de ces conférences publiques tenues par un philosophe, et elle donne une précision suffisante au sens de docptçx-/^;. Cependant Thémistios limite le débat au mot aocpidr-ziç qu'il interprète à sa façon, et c'est seulement dans le discours XXVI qu'il sera amené à discuter l'accusation de xaivotôixoç.

Quels sont ses adversaires? (283 c). Il ne peut savoir qui ils sont, dit-il, puisqu'ils se tiennent cachés. Doit-on prendre à la lettre ces paroles de Thémistios ? Il est possible qu'il veuille, par cette affectation d'ignorance, faire remarquer l'obscurité de ses adversaires, et diminuer ainsi l'autorité de leurs critiques. Ce qui le ferait croire, c'est qu'il annonce ensuite son intention d'examiner les traits dont on l'accable, et l'espoir qu'il a d'y découvrir le nom de leurs auteurs. Par suite il est probable qu'à la fin de son discours, malheureusement perdue, Thémistios laissait entrevoir assez clairement l'origine des accusations dont il venait de se justifier. Il indique en tous cas qu'il a convoqué sans succès ses adversaires à une sorte de conférence contradictoire (284 b), que leurs attaques sont multiples et de diverses sortes (283 d).

En face de ces attaques, il se couvre hautement de la qualité de philosophe, qu'il écartait pour des raisons de tactique dans le discours XXI (284 a). Il se donne comme le disciple des

anciens philosophes, et l'on conçoit en effet qn'il ait intérêt à rétablir ce lien dans un débat qu'il va faire reposer sur l'autorité de Platon. Cet intérêt nous explique que Thémistios se fasse de son titre de philosophe lui rempart contre ses adversaires. Au premier abord, il est vrai, ou serait tenté de conclure que ces adversaires ne doivent pas être cherchés dans les rangs des philosophes. Mais Thémistios nous apprend plus loin qu'ils lui appliquent comme une injure l'épithète de sophiste. Il est donc évident que ce ne sont pas des sophistes. D'autre part il se sert, pour définir leur attitude, de quelques traits assez caractéristiques que nous lui avons vu employer dans les discours XXII et XXVIII pour railler la prudence timorée des philosophes. Il dit d'eux, ici : « Ils se sont retirés dans leur coin : èv ycovtaiç ttou xxxaosouxafftv. Comparer, discours XXII, 265 b : èv yovt'a [x^v/j . , . tj^iOupt'Çeiv ..., et discours XXVIII, 341 d : oùx àve^^ovrai TrapaxÛTrxstv l^M TTJç ywvtas. Ces deux endroits semblent donc confirmer notre hypothèse et nous permettre de voir dans le SocpiarViç une réponse aux adversaires que Thémistios attaque dans les discours XXI, XXII, XXVIII. Si Thémistios, pour leur riposter, fait valoir ici sa qualité de philosophe authentique, c'est [)récisément parce qu'il a affaire à des philosophes de contrefaçon, et qn'il veut marquer nettement cette différence aux yeux du public. Les épithètes mêmes dont ses adversaires essayent de le flétrir ne peuvent venir que des philosophes. Dans ces mots : b (7ocp[(7TT,ç xai àXa^wv xal b xatvoTÔ|xo(; ('286 b), éclate bien l'indignation du clan philosophique protestant contre ce qui lui paraît être une violation de l'ordre établi.

La tactique de Thémistios, qui consiste à examiner du point de vue platonicien la notion de a-ocptdTviç, lui permet, en éludant la question, de retourner contre ses adversaires leurs propres attaques. La première épithète que Platon applique au sophiste est celle de ô-rip£UT-^; '£[jL[jt.[(76oç véwv ttXouctuov (288 a). Thémistios montre qu'elle ne peut lui être donnée, puisqu'il n'exige de ses disciples aucun salaire. Tous le savent (2H8 c), et même ses adversaires, loin de lui faire ce reproche de'cupidité, l'accusent de se procurer à prix d'argent des disciples (289 a). Il semble que Thémistios, pressé d'achever sa démonstration, devrait après avoir obtenu sur ce point l'aveu de ses adversaires, abor-

der l'accusation qu'ils lui lancent. Mais nous le voyons au contraire donner une ampleur singulière à cette première partie de son argumentation. Pourquoi? La seule explication possible, c'est que Thémistios veut, en insistant sur un crime que personne ne lui impute, éveiller dans l'esprit du public une comparaison au désavantage de ses adversaires. Si j'étais dans le besoin, dit-il, ce n'est pas à mes disciples que je m'adresserais, mais à mes amis (288 d). D'ailleurs mes disciples ne sont ni assez jeunes ni assez lourds d'esprit pour se laisser grossièrement abuser. Cette réflexion devait naturellement évoquer à l'esprit des auditeurs un rapprochement avec la rapacité des philosophes (discours XXI, 261 b).

Il en est de même plus loin, quand Thémistios déclare que les vertus de ses disciples sont le seul paiement qu'il exige. Il loue la décence de leur tenue, leurs manières respectueuses, leur sage conduite, leur modestie, etc. On ne peut relever chez eux ni ignorance grossière et fastidieuse, ni sottise, etc. On ne peut leur reprocher d'avoir toujours à la bouche, pour en tirer vanité, un seul et même livre auquel ils auraient consacré plus de temps que les Grecs n'en mirent à prendre Troie (289 a). Il semble bien ici que Thémistios ne se borne pas à louer ses disciples et qu'en énumérant les défauts dont ils sont exempts, il fasse le procès des disciples de ses adversaires. Car ce sont ces mêmes défauts qu'il reprochait dans le discours XXI aux philosophes (251 ab, 259 c). Il raillait la vanité des philosophes qui s'enorgueillissent de connaissances abstruses et stériles (247 c), la grossièreté des parvenus de la philosophie qui ont derrière eux un passé d'obscurité et d'ignorance (246 d), la fausse science de ces charlatans qui débitent devant la foule leur provision d'ailleurs bien mince de mots brillants qu'ils ont volés (251 b, 252 d).

Thémistios en vient alors au reproche qu'on lui fait d'acheter ses disciples par des distributions de blé et d'argent, et d'être ainsi un 'éfxaKrOoç 07,p£UT/,ç, non parce qu'il se fait payer, mais parce qu'il paye (289 b). On voyait en efi"et à cette époque des rhéteurs recourir à ces moyens de séduction pour s'attirer des disciples (^). A deux reprises Thémistios se défend d'avoir

(1) SiEVERs, p. 39, 206, et Libanius, I, p. 45.

employé ce procédé (293 c et 294 a). Mais il soutient que, même s'il était coupable de l'avoir employé, il resterait bien au-dessus de ses adversaires : raisonnement a fortiori qui soulignera la supjpriorité de Thémistios.

En réalité, il ne semble pas que Thémistios fasse entièrement justice de celte imputation. Les précautions qu'il prend pour aborder la discussion de ce grief sont signiticatives. Il a recours à ce système de distinguo dont nous avons déjà noté dans l'exorde la subtilité équivoque. Être utile à ses disciples, dit-il, même en leur donnant de l'argent, ne saurait être l'effet d'un sophiste, et c'est un procédé plus généreux que celui qui consiste à les poursuivre de sa rapacité. Cette thèse se trouve, sous une forme différente, dans le discours XXIV aux habitants de Nicomédie. Socrate, dit Thémistios, eût volontiers donné de l'argent à celui qui aurait consenti à l'écouter (301 a). Mais la faiblesse de cette argumentation, le sophisme pourrait-on dire, saute aux yeux. Les dons du maître ne sont une générosité que s'ils ont en vue l'intérêt des disciples. C'est là toute la question, et il est clair que cette libéralité change de nature si elle n'est qu'une façon de payer la complaisance des disciples. Le prétendu philosophe qui stimule l'ardeur de ses élèves par l'appât de l'argent, et non par l'attrait de la sagesse, est évidemment un pur sophiste. Mais ces considérations permettent à Thémistios de revenir sur l'accusation de cupidité déjà portée par lui contre les philosophes (289 c. Cf. dise. XXI, 261 b). Les véritables sophistes, ce sont les philosophes qui pressurent honteusement leurs disciples, et méritent ainsi l'épithète de O-riocUTat '£[jl[7.[(t9oi v£(ov ttXouti'wv. Opposée ù OC qu'il représente comme vine pure générosité, la rapacité des philosophes prend un caractère plus repoussant encore et nettement sophistique.

Ayant ainsi démontré qu'on ne saurait lui faire un grief de payer ses disciples, Thémistios explique en quoi cette imputation est inexacte. On l'accuse de distribuer à ses disciples du blé provenant des greniers de l'État. Sans doute il reçoit de l'État une provision de blé, mais une foule de citoyens sont dans son cas. S'il méritait de ce fait le nom de sophiste, cette qiialilication devrait être appliquée également à ses auditeurs et aux artisans qui, le matin, vont porter leur bon de blé aux greniers

LE DISCOURS XXIII. tî

publics (xaXaa-rjcpopoOcTt'. . . IttI ràç Ipx-iva;, 292 a. Voir siir ces mots, p. 675, édit. Dindorl", la noie d'Hardnia. D'après lui, xiXaixoç représente la tessère de bronze qui portait inscrits la quantité de blé à toucher et le nom de celui qui la présentait. Quant aux épxâvx!, c'était, d'après Harduin, les escaliers entourés de clôtures sur lesquels se faisaient les distributions). Ce que mes accusateurs ignorent, dit Thémistios, c'est que j'ai refusé de l'empereur deux cents médimnes de blé et autant d'huile (selon Sievers, p. 37, 192, cette quantité était supérieure à celle qui était accordée habituellement aux rhéteurs). Ces avantages, et d'autres plus grands encore, n'exigeaient cependant de moi aucune sollicitation... L'empereur, devant qui j'ai souvent pris la parole, me les accordait spontanément. Cependant je ne les ai pas acceptés.

Cet endroit du discours présente certaines difficultés d'interprétation. Thémistios parle en effet des tablettes auxquelles se rattache la série de jouissances qu'il n'a pas voulu accepter : Ta?ç SéXtoiç Txtç <TcpupY,X(XTO[s. Quellcs sont ces tablettes? Suivant Petau (p. 676, édit. Dind.) il s'agit de celles qui conféraient des charges publiques, et des distinctions que ces charges comportaient. Petau rapproche de cet endroit du discours XXIII un passage du discours XVIII (224 b), où le même mot désigne les tablettes qui avaient conféré à Thémistios les fonctions de Préfet de la ville. Mais ici il s'agitait simplement d'un titre honorifique. Harduin, lui. estime (p. (57.^) que ces Sarot désignent les )cxXa(x.o'. dont il a été question plus haut. Il est vrai qu'il modifie ensuite son avis, p. 677 : « 11 s'agit évidemment, dit-il, « de ces tablettes ou lettres impériales, dont parle Ammien « Marcellin, et qui, envoyées par l'empereur à l'administration « du Trésor, accordaient à tel ou tel une pension. » La première explication d'Harduin doit être évidemment écartée. Les oéXtoc ne peuvent être des tesserae et désignent des lettres impériales. Mais entre la seconde interprétation d'Harduin et celle de Petau, je ne vois aucune raison décisive de choisir, bien qu'il me semble préférable d'incliner vers la plus simple, celle d'Harduin, et de ne pas faire intervenir ici l'hypothèse tout à fait arbitraire d'un titre honorifique décerné à Thémistios.

En tout cas, les explications de Thémistios ont pour but de

démontrer qu'il n'a pas le moyen de distri}3ner du blé à ses disciples. Mais suivant la tactique déjà relevée dans ce discours, elles fournissent eu même temps à Thémistios l'occasion d'attaquer ses adversaires. A sa propre discrétion il oppose la honteuse rapacité de ces philosophes qui font argent des libéralités de l'État en revendant les provisions qu'ils ont reçues du Trésor (292 c). Ceux-là font mentir leur titre de philosophes. Lui, au contraire, il n'a accepté que ce qui suffisait à ses besoins, et a refusé une abondance incompatible avec sa dignité de philosophe (292 d, 293 a).

Mais ces explications, très longues et détaillées, réservent une surprise au lecteur. Il s'agissait pour Thémistios de prouver qu'il ne payait pas ses disciples, et ses explications sur le blé qu'il reçoit de l'État avaient pour but de démontrer que ses moyens ne lui permettaient pas de faire des largesses à ses disciples. Or il reconnaît qu'il accueille dans sa maison des jeunes gens auxquels il fournit de l'argent et de la nourriture. Son domestique préparc deux tables, chargées d'argent et de mets pour ceux qui désirent manger plutôt que connaître Aristote, et ces indigents lui font ensuite cortège jusqu'à la place publique en poussant des acclamations (293 c-294 a). Thémistios soupçonne que ces largesses, mal interprétées, lui ont valu l'accusation de sophiste. Les sophistes avaient en effet l'habitude de se faire suivre en public d'un cortège bruyant d'admirateurs, comme Thémistios lui-même le rappelle dans ce discours (289 a). Thémistios fait valoir que ces indigents qu'il héberge ne sont pas des disciples, et qu'ainsi ou ne peut en tirer contre lui aucun argument. Mais il est certain que ces libéralités prêtaient à l'équivoque, et d'autre part il y a quelque chose de contradictoire entre cette affirmation de Thémistios qu'il n'a pas le moyen de payer ses disciples et les largesses qu'il avoue ici ; enfin on peut se demander s'il y a une différence essentielle entre le cortège habituel des sophistes et la singulière clientèle de Thémistios. La réclame grossière qu'elle lui fait est choquante au même titre que chez les sophistes.

Quoi qu'il en soit, cette justification paraît suffisante à Thémistios qui explique ensuite par la divulgation de ses Paraphrases l'attrait qu'il exerce sur la jeunesse. Dans le portrait qu'il fait

du philosophe Gelse de Sicyone, il iaiit relever une allusion évidenle à ces adversaires haineux dont il parlait dans le discours XXI (255 d) : « 11 ne rabaissait pas en grinçant des dents et dans « un sentiment d'envie ceux qui s'attachaient au bien, mais il « excitait et encourageait ceux qu'il sentait faits pour la vertu » (295 c).

La dernière partie du discours XXIII, du moins dans l'état incomplet où elle nous est parvenue, trahit encore ce procédé de discussion ci côté qui est frappant dans toute cette apologie. 11 est infiniment probable que les adversaires de Thémislios ne l'avaient pas assimilé à cause de ses missions officielles hors de Goustantinople aux sophistes qui parcouraient les villes pour montrer leur talent. Mais Thémistios éprouve le besoin de se

justifier de l'épithète d'sazopoç -soi xy. aa6r,aaTX TT,; <]>u/ rjÇ qui

figure dans la classification de Platon. Il y trouve la matière d'une apologie facile en rappelant ses services publics, l'enthousiasme des Romains et des habitants d'Antioche, et le mérite qu'il a eu de rester fidèle à Constantinople devant des offres séduisantes. Cette dernière partie renferme une indication chronologique assez précise et dont on ne peut tirer malheureusement une conclusion exacte sur la date de la polémique. Thémistios rappelle son voyage à Rome, 298 b : « J'apportais aux « Romains, dit-il, outre mes dons naturels de séduction, ceux « que j'avais acquis ici auprès de vous pendant vingt grandes « années. » Ce voyage est celui qu'il fit à Rome sous le règne de Valens et pendant lequel il prononça devant le Sénat romain le discours XIII, 'EpwTixôç, à l'éloge de Gratien. Harduin (p. 608 éd. Dind.) place ce voyage en 377 vers le mois d'avril ou de mai, et en conclut (p. 67U) que le discours XXIII est postérieur à l'année 378. Goyau fixe aussi à l'année 377 la date de ce voyage*, tandis que Tillemout le place en 376 ^ Sievers (p. 279 FF) se range à l'avis de Tillemont. Nous ne pouvons en tout cas tirer qu'une indication de cet endroit du discours XXIII : c'est que le discours est postérieur à 376 ou 377. Petau, il est vrai, pense (p. 676) que le discours est antérieur à l'année 384, parce que cette année-là Thémistios fut créé préfet de Constantinople, et

1. Chronologie de l'Empire romain. Paris, Klincksieck, p. 556.

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