‹ Le philosophe Thémistios devant l'opinion de ses contemporainsChapitre 4 sur 8 · Chronologie, p. 556, note 5 (Tiilem. V. p · texte numérisé non relu

Chronologie, p. 556, note 5 (Tiilem. V. p

qu'à la date du discours XXIII, il professe encore la philosophie. Cette hypothèse est assez vraisemblable, mais je ne sais si elle s'impose, et, d'autre part, je serais disposé à croire que la polémique de Thémistios avec les pliilosoi)hes ne précéda pas de beaucoup les démêlés suscités par sa charge de Préfet.

Quoi qu'il en soit, le sens de ce discours est clair. C'est une réponse non pas aux sophistes, mais aux philosophes déjà attaqués par Thémistios, qui ont riposté en l'accusant d'être un sophiste. Toute l'argumentation de Thémistios a en vue de prouver qu'il n'est pas un sophiste, et que cette accusation se retourne précisément contre ses adversaires. Il ne se borne donc pas à répondre, il attaque à son tour, et nous retrouvons dans ces ripostes la plupart des critiques déjà formulées par lui contre les philosophes. Ce qu'il paraît leur reprocher surtout, c'est leur cupidité : ils exigent avec rapacité un salaire de leurs disciples ; ces disciples d'ailleurs montrent une grossièreté et une morgue qui font peu d'honneur à leurs maîtres. Les philosophes vont jusqu'à mettre en vente les dons en nature qu'ils reçoivent de l'État ; enfin ils sont pleins d'envie et de haine. Il faut retenir encore de ce discours la façon dont nous avons vu Thémistios poser la question. Au lieu de discuter cette accusation de sophiste dans le sens actuel que lui donnent ses adversaires, il prend comme arbitre Platon, et se borne à montrer qu'on ne peut le ranger dans aucune des catégories de sophistes que Platon énumère. Pour poser ainsi le débat, il a ses rai.sons : son intérêt lui commande évidemment de généraliser la notion de sophiste. Quant aux griefs précis qui ont été articulés contre lui, on les retrouve disséminés çà et là dans la discussion, ou bien ou les devine, mais Thémistios a évité de les placer au premier plan et de s'attaquer franchement à eux. Il espère évidemment tromper l'œil avec cette classification de Platon qu'il met en évidence, et il s'efforce de dissimuler derrière elle, comme des détails secondaires de la discussion, les accusations qui forment en réalité le fond du débat. Chaque fois qu'il aborde l'une d'elles, son argumentation est sensiblement gênée et gauche, et il a recours pour se tirer d'affaire à des subtilités de sophiste. C'est ainsi qu'au début, il veut, sans en avoir l'air, écarter une des critiques les plus redoutables dont il ait à triom-

plier : celle que tirent ses adversaires du décor de ses conférences publiques. Plus loin il relève raccusation qu'on porte contre lui de payer ses disciples, et il ne s'explique sur ce point qu'après de longues considérations, où ses efforts pour retourner l'accusation contre ses adversaires s'unissent à son désir de prévenir le public en sa faveur. On sent que Thémistios, dans ce discours, s'efforce de mettre eu lumière tous les côtés sympathiques de sa personnalité, en sortant au besoin de la question, et de leur opposer toutes les faiblesses qu'il peut relever chez ses adversaires. Ouanl à l'objet particulier du débat, il disparaît un peu dans cet élargissement imprévu de l'accusation.

LE DISCOURS XXIX : nPOS TOYS OTK ;OP0QS ESHrOTMENOYS TON 20a>ISTHN

La polémique de Thémistios avec les philosophes faillit, à ce moment, entraîner une conséquence inattendue : celle de soulever contre lui le parti des sophistes. C'est ce qui ressort du discours XXIX, dont l'objet, comme l'indique le titre, est de rectifier certaines interprétations fâcheuses du discours XXIIL

Quelques jours après ce discours (344 c : tov ttooStiv Àoyc-v), Thémistios prend la parole devant le public ordinaire de ses conférences (rien ne permet de supposer qu'il s'adresse ici à un auditoire spécial) pour protester contre le sens qu'on donne à ce discours XXIIL Les explications qu'il présente peuvent se résumer ainsi : on a travesti le sens du discours XXIII en prétendant y voir des attaques ; je n'ai fait que me défendre. On m'accusait d'être un sophiste : j'ai invoqué, pour montrer que je ne l'étais pas, les lois de Platon, mais sans viser personne. Aujourd'hui encore, je répète que je ne suis pas un sophiste, et que je n'ai pas le savoir universel d'Hippias. Il n'entre aucun mépris dans cette affirmation, et les sophistes ne sauraient m'en vouloir d'avouer mon ignorance. Du reste, aucun d'eux ne me paraît être atteint par cette définition du sophiste, aucun n'ayant, je suppose, la science d'Hippias. Les sophistes sont, je

le reconnais, très honorables, et si leurs disciples encourent la critique, ce n'est pas par leur dévouement à leurs maîtres, mais par le peu d'égards qu'ils témoignent aux philosophes.

H semble résulter de ces explications que l'endroit du discours XXIII qu'on a incriminé est un portrait d'Hippias inspiré, à ce que nous apprend Thémistios, de l'Hippias rninor de Platon (345 c). Thémistios y rappelait sans doute les prétentions de ce sophiste à un savoir encyclopédique et y raillait peut-être, par allusion au charlatanisme de certains philosophes (voir dise. XXI), cette prodigieuse fatuité. Cette mention d'Hippias ne figure pas dans ce qui nous est resté du discours XXIII, mais elle pouvait se trouver dans la partie perdue, là où Thémistios passe eu revue le sophiste disputeur qui possède la science de l'éristique (288 a), le faiseur de conjectures sur ce qui n'est pas, le charlatan qui a recours à de vaines apparences, l'artisan des simulacres de la vérité, le faiseur de tours de l'éloquence. Mais de cet endroit relatif à Hippias nous ne savons que ce qu'en dit ici Thémistios, et cette lacune rend particulièrement délicate l'explication du discours XXIX.

Eu tout cas il est évident qu'on s'est ému du portrait d'Hippias. Plusieurs l'ont commenté (344 c : w aocpcoTaTot /pTi<7[jLoXûyot). Ils ont voulu y voir la caricature d'un sophiste qu'ils ont peutêtre nommé (345 b). Thémistios suppose qu'un auditeur l'ait interrompu au milieu du discours XXIII en lui disant : Tu es venu accuser un tel, car nous savons qu'il fait ce que tu dis (346 d) : « Quel que soit celui vers lequel ton imagination s'égare et que tu essayes de deviner... » — Le sophiste qui s'est cru visé a, d'autre part, protesté (345 a) : « Toi au contraire... tu me crées des désagréments... (346 d) : « S'il te parait être fâché au plus haut degré... » Mais il semble que ce mécontentement ait été excité et entretenu, soit par des auditeurs malveillants ou maladroits, soit par les adversaires du discours XXIII En effet, Thémistios prend surtout à partie ceux qui sèment dans la ville des bruits mensongers et soulèvent ainsi contre lui des rancunes mal éclairées.

En face de ces interprétations imprévues et de ces défiances Thémistios est manifestement gêné. Il est placé en effet dans une situation délicate. On l'accuse d'avoir fait plus que se

déiendre, d'avoir attaqué à son tour, et cela est exact. Seiilemeut on douue un sens faux à ces attaques en les tournant contre les sophistes. D'autre part, il est certain que le discours XXIII pouvait irriter la défiance des sophistes. Si Théniistios prenait le mot dans nn sens très spécial et peu actuel, il appuyait sur la signification injurieuse qui s'y attachait pour un philosophe, et un sophiste pouvait se méprendre. Oiielques-unes de ses attaques, en vis:mt les philosophes, devaient atteindre en même temps les sophistes. Enfin, tout eu ne s'en prenant pas aux .sophistes, Thémistios leur témoignait le dédain naturel à un philosophe. Il en résultait pour lui, en face d'eux, une situation complexe et assez embarrassante.

La franchise apparente de ses explications dissimule mal cette gêne. Il débute en déplorant le sort de la philosophie qui a le malheureux privilège, dit-il ironiquement, de transformer tout ce qu'elle touche, comme Autolycos fai.sait pour ses vois (343d, 344 a). En réalité, dit-il, elle n'est pas responsable du sens qu'on donne à ses paroles : la transformation vient de ceux qui les commentent (344 b c). Pourquoi se met-on en peine de sou discours XXIII? 11 a simplement dénoncé la calomnie qui le traitait comme un sophiste, et il est fantaisiste de lui prêter des intentions agressives (344 d). Il a cité des textes de Platon, et s'est borné à montrer qu'ils ne pouvaient l'atteindre (34î) a).

Dans cette première partie, c'est aux philosophes que songe Thémistios. Ce sont eux qui l'avaient calomnié, et il rappelle avec force que sa réplique a été la confusion des calomniateurs : « C'est bien en réalité une lourde accusation que le fait « de convaincre un menteur de son mensonge (844 d) . . . » Mais aussitôt il nie avoir eu l'intention d'attaquer. L'exactitude de cette affirmation est bien équivoque. Thémistios a retourné contre les philosophes ce qu'il y avait de plus injurieux dans les définitions de Platon, et par endroits, avec une netteté absolue (par exemple quand il parle des philosophes qui revendent les provisions accordées par l'État, 292 c). Pourquoi donc se donne-t-il un démenti si catégorique? C'est que ces accusations, qui n'échappaient à personne, ont para à quelques-uns dirigées contre les sophistes : et voilà l'erreur contre laquelle il proteste. D'autre part, on comprend ce qui l'empêche d'éclaircir

le malentendu en découvrant le vrai sens de ses attaques : il ne peut se montrer devant les soi)histes plus explicite qu'il ne l'a été dans le discours XXIII en face de ses adversaires. En sorte que ces déclarations si nettes ne sont qu'à moitié sincères, ou si l'on veut, elles reposent sur une équivoque. Il est exact que Thémistios n'a pas visé ceux qu'on croit, mais il est faux qu'il n'ait voulu attaquer personne.

Les sentiments assez complexes qu'il éprouve pour les sophistes donnent au reste de son discours une allure plus visiblement embarrassée encore. On a tort, dit-il, de me nommer sophiste, puisque je suis incapable de ce qui fait leur gloire, la science universelle d'un Hippias (34b c.) ,Que pense-t-il au fond de la virtuosité d'Hippias? Il en sourit en sa qualité de philosophe, comme son maître Platon. Il tient cette prétention pour une hâblerie, et le mot lui échappe : ttjç 'Itttti'ou asyaXau/ta; (346 c). Sans connaître l'endroit du discours XXIII qu'il reprend ici, on peut sans hésitation affirmer qu'il n'évoquait le souvenir d'Hippias que pour en tirer une allusion railleuse à ses adversaires, Y laissait-il percer de l'ironie pour les sophistes? C'est possible, mais nous n'en pouvons rien dire. Quoi qu'il en soit, il s'agit pour lui d'interpréter cette mention d'Hippias de façon à ménager les sophistes. Voici l'argumentation ondoyante, et légèrement contradictoire où il s'engage : Je n'ai rien de commun avec Hippias ; en effet, je ne saurais acquérir jamais des talents aussi étendus que les siens (345 d). Mais en parlant de lui, je n'ai visé personne. En effet, nul dans la ville n'a sa science. Un savoir- si prodigieux est au-dessus de la nature humaine. Toutefois s'il est quelqu'un à qui on l'attribue, tant mieux pour lui et son entourage. Mais moi j'en suis bien éloigné. Voilà pourquoi je proteste, et non parce que je tiens pour un crime (àot'xY,ijt.a) une science si vaste (346 a). — Sous cette argumentation percent deux sentiments contraires : l'ironie que fait naître en lui la fatuité d'Hippias, et sa prétention à une science impossible; d'autre part, le désir de dissimuler cette ironie pour calmer les défiances du sophiste qu'on a cru visé par le portrait d'Hippias. De là une certaine incohérence dans la suite des idées, et des réflexions ironiques de ce genre : Sans doute est-il au-dessus de la nature humaine qu'une telle

richesse . . . réside dans une seule âme, ou : Si l'un de nos concitoyens a ce bonheur, ... tant mieux pour lui de ce privilège, — suivies de celle réserve : Ce n'est pas parce que c'esl un crime que je me récuse (346 a), 11 importe toutefois de remarquer que Thémistios s'inspire directement ici de l'Apologie de Socrate. Il reprend presque littéralement les paroles de Socrate se défendant d'être sophiste et témoignant pour la science sophistique une déférence où éclate l'ironie : « Je n'entends rien à la science des sophistes, disait Socrate ; je ne dis pas cela par mépris pour celle science ni pour ceux qui y sont versés ... Mais en vérité, je n'ai rien de commun avec elle ... (19 c). » Et plus loin, à propos d'Evéuos : « J'ai envié, pour moi, le bonheur d'Evénos, si vraiment il possède celte science .. . Pour moi, je serais bien lier et bien glorieux d'avoir ces connaissances, mais je ne les ai pas (20 c). » Nous avons déjà noté dans l'attitude de Thémistios celte application à reproduire la physionomie de Socrate (cf. dise. XXI). Les réminiscences que nous signalons ici nous montrent qu'il faut faire à l'ironie une large part dans les protestations de Thémistios.

La suite accuse encore cette complexité contradictoire d'attitude. On ne peut me faire un crime, dit Thémistios, d'avouer mon ignorance. Le peu que je sais m'inspire une vanité que Socrate eût condamnée (346 b). — Tous ceux qui dans la ville ont le titre de sophistes sont trop aimables pour m'en vouloir si je refuse ce titre (346 c). Mon discours ne vise personne. Au reste, celui qui s'en juge atteint doit s'en prendre aux faits qui le condamnent, et non à moi (346 d, ^47 a). Mais, je le répète, je ne vois personne dont la science égale celle d'Hippias. Auprès de lui, tous les sophistes-sont incomplets, et par suite ne peuvent être atteints par mon discours (347 a b). Il est à peine besoin de relever l'embarras que dénoncent ces redites, et ce balancement de l'argumentation. Retenons seulement cettetiouvelle déclaration : Supposé que quelquun se juge visé, il doit s'èyi prendre aux caractères qui lui ont fait appliquer le portrait d'Hippias. Thémistios admet donc que quelqu'un peut prendre pour lui ce portrait : hypothèse qui ne saurait être formulée si personne ne ressemblait à Hippias. Ensuite cette ressemblance, quoi qu'il en ait dit, il la condamne implicitement,

puisqu'il remarque qu'on lie saurait lui en vouloir d'avoir cité les textes qui la soulignent, et qu'on ne peut s'en prendre qu'aux faits (to 'épyov) qui la justifient.

Api'ès ces explications assez suspectes, Tliémistios revient à l'affirmation déjà exprimée (345 d, 346 a). Il ne connaît personne dans la ville qui rappelle Hippias. Tous les sophistes de sa connaissance sont incomplets auprès de lui. Et il se sert de ce dilemme assez fragile pour montrer l'impossibilité de la science universelle dont se targuait Hi]^pias : Un faiseur de tragédies, d'épopées, de dithyrambes, s'avouerait ignorant de la science supérieure (la philosophie). De son côté, celui qui possède cette science supérieure ne voudrait pas s'abaisser à l'art du poète. Une conciliation est donc impossible dans le même esprit entre l'art du poète et la science du philosophe : argumentation destinée à rassurer les sophistes sur ses intentions, et peut-être à atteindre par un détour l'adversaire qui ressemble à Hippias.

La fin du discours offre le môme mélange d'ironie et d'affirmations rassurantes. Tout en prolestant de son estime pour les sophistes, Tliémistios tient à leur donner une leçon discrète. Il se couvre d'abord de l'autorité de Platon : Les sophistes exercent sur les jeunes gens une séduction qui les détache même de leurs familles (347 b). Ce n'est pas moi qui le dis, mais Platon (;U7 c). Au reste il n'y a là rien d'injurieux. La précipitation de cette double réserve trahit le sentiment intime de Thémistios. 11 est clair que lui, philosophe, ne peut admettre une séduction qui fait tomber aux mains de la sophistique l'éducation de la jeunesse. D'autre part, le texte qu'il cite n'est guère fait pour rassurer les sophistes. Alléguer devant des sophistes l'autorité de Platon en pareille matière, c'est d'une ironie un peu appuyée, ou d'une prudence bien maladroite ; c'est établir ensuite entre les sophistes contemporains et ceux qu'attaquait Platon une comparaison peu flatteuse pour les premiers. Que dire de cette politesse singulière : « Platon les nomme excellents et moi je les ai ai)pelés bons dans mon discours » ? (347 c). Thémistios ne peut ignorer le sens que prennent dans la bouche de Platon de telles épithètes données aux sophistes, ni tromper là-dessus ses auditeurs. Mais ces réflexions préparent dans l'esprit de Thémistios une explication qu'il veut donner de l'attitude prise par

la philosophie en iace de la sophistique. Le dévouement que montrent à leurs maîtres les disciples des sophistes n'a en soi rien de blàmahle, et l'on ne peut que louer Callias d'avoir consacré sa fortune à faire élever un hôtel pour les sophistes. Mais Callias avait le tort de mépriser Socrate (347 c d). La soumission sans bornes que témoigne, dans le Banquet, Alcibiade à Socrate fait le plus s^rand honneur à l'un et à l'autre. Si Alcibiade eût montré à Socrate le même zèle et que Socrate ne l'eût jias rendu meilleur, ce dévouemeul, sans ces.ser d'èlre à l'élotie d'Alcibiade, eût été la condamnation de Socrate. Thémistios termine brusquement par cette réflexion, mais il est aisé de compléter sa pensée en expliquant la portée de ses dernières paroles. Il vient d'indiquer avec une certaine discrétion, mais d'une façon parlaitement nette, la distance qui sépare à ses yeux la sophistique de la philosophie, et la raison des reproches que celle-ci fait à celle-là. L'hypothèse qu'il fait sur Socrate et Alcibiade, c'est ce qui se passe en réalité pour les sophistes et leurs disciples. Ou ne saurait mettre en cause les disciples à cause de leur dévouement, car il est très honorable, mais les sophistes ne le justifient pas, puisque ces disciples, ils ne savent les rendre meilleurs. On saisit sans i)eine la t:ravité de ces réflexions, et ce qu'elles révèlent des véritables sentiments de Thémistios, au bout d'un long discours de protestation courtoise. La vérité, c'est que Thémistios a été pris, dans ce discours, entre trois ou quatre tendances difficilement conciliables, et qu'il a voulu réaliser le tour de force de n'eu sacrifier aucune. iVccusé d'avoir dirigé contre les sophistes son apologie du discours XXin, qui visait avant tout les philosophes, il ne pouvait s'expliquer avec une franchise entière sur ses vraies intentions. Il tenait à protester de ses sentiments courtois à l'égard des sophistes pour ne pas compliquer maladroitement les difficultés de son débat avec les philosophes. D'autre part, le sujet même du discours XXIII prêtait à l'équivoque, et, en bien des endroits, pouvait être, à tort ou à l'aison, regardé comme une allusion ironique aux sophistes. Enfin, si Thémistios n'en voulait pas aux sophistes, il est bien certain qu'il continuait, lui philosophe, à voir en eux des rivaux dangereux-, et, dans leur art, un moyen de séduction méprisable. Tout en affirmant n'avoir visé

32 PREMIÈRE PARTIF.

aucun sophiste par le portrait d'IIippias, il n'était pas fâché de laisser une porte ouverte à la malignité, et de se retrancher avec une attitude énigmatique derrière les lois de Platon dont il se__faisait l'interprète irresponsable. Encore une fois, il était difficile à des éléments si inconciliables de trouver place dans une argumentation suivie, et c'est ce qui explique l'équivoque, l'embarras, les contra lictions, les redites, de cet étrange discours de rectification.

LE DISCOURS XXVI, TnEP TO^" AErEIN

Les adversaires de Thémistios n'eurent pas de peine à s'apercevoir que le discours XXIII avait déformé le débat en l'élargissant. Ils crurent qu'il n'y avait pas pour eux de meilleure tactique que d'y ramener de force Thémistios. C'est pour répondre une dernière fois à leurs accusations que Thémistios prononça le discours XXVI.

Ce discours est précédé d'une brève TrpoOswpta. Thémistios y déclare qu'il se sent plus intimidé devant son auditoire présent que, l'autre jour, en présence de la foule dont les acclamations saluaient son discours. Dans l'exorde, il s'étonne que le public, généralement respectueux des manifestations artistiques (3 11 d), se permette de juger et de critiquer le langage des philosophes (312 b c). Ceux qui l'attaquent, il est vrai, ne représentent pas tout le public ; ils sont seulement un petit nombre (312 d;. Thémistios, en tout cas, vient affirmer son droit à la parole et défendre avec lui son auditoire; mais ses auditeurs doivent le soutenir (313 a b). On l'accuse d'innover en philosophie ; on lui reproche de se présenter en public, et de faire annoncer trois ou quatre jours à l'avance ses discours; on en conclut qu'il est un sophiste (313 d, 314 a). Il a à se défendre de ces accusations contre deux sortes d'adversaires : ses ennemis et ceux de ses collègues qui l'ont abandonné (314 a b). 11 n'est pas un novateur ; cette accusation retombe au contraire sur ceux qui l'appellent sophiste. Platon en effet distingue entre le ttoXitixoç, le 87,1x0X070?,

le ao'fiaTr^i;. Le premier s'entretient avec la foule dans l'intérêt du public ; le second recherche surtout le bruit de la foule ; le dernier ne s'attaque g'énéralement qu'à un adversaire. D'après la définition de Platon, il ne saurait être appelé sophiste, et ses auditeurs jugeront s'il mérite le titre de ttoXitixôç ou la méprisante qualification de oT|;y.oXÔYoç (314 d, 315 a). Ses adversaires innovent donc. Est-il, quant à lui, coupable d'innovations? 11 l'ignore (31o c d). En l'admettant, est-ce un crime d'innover? Non, sans doute, puisque l'évolution perpétuelle est la condition du progrès dans les arts (31H a). Thémistios le démontre par plusieurs exemples, et termine par un coup d'œil d'ensemble sur le développement de la philosophie. De Thaïes à Aristote, elle a sans cesse changé de caractère.

Thémistios arrive ainsi au second point de sou discours : il n'innove pas, puisque sa tentative pour amener la philosophie devant la foule s'inspire d'Aristote (320 b). Supériorité de la philosophie, médecine des Ames, sur la médecine des corps (320 c). Thémistios imagine la Philosophie s'adressant aux hommes et leur reprochant leur peu de goût pour ses enseignements ; il démontre la nécessité de mettre en contact la philosophie et la foule (322 b-325 d). La Ville prend à son tour la parole; elle réplique que la Philosophie s'acquitte mal de son rôle, et qu'elle n"a pas su se faire dans la société la place qui lui revient ; elle abandonne la tradition des anciens philosophes qui s'entretenaient avec le peuple (326 a-330 b). Enfin Thémistios définit le devoir du philosophe et l'exhorte <à mépriser les railleries.

La Trpoôewpt'x fait allusion à un discours récemment prononcé par lui au théâtre, devant une foule qui l'acclamait et bondissait sur les bancs (3M c). Il s'agit évidemment du discours XXIIL (lar plus loin, Thémistios compare son auditoire à l'Aréopage qui était plus vénérable aux yeux des Athéniens que le tribunal des Mille et un ; or, dans le discours XXIII, c'est de ce tribunal qu'il rapprochait son auditoire (283 b). Thémistios reprend ici l'altitude qu'il a gardée pendant le discours XXIII : celle d'un accusé devant ses juges. Ce détail nous fait comprendre que nous assistons à la suite du même débat. Plus loin, 313 c : « Peut-être ceci est-il un reste du combat précédent ... » Quand il lit devant ses juges improvisés l'acte d'accusation de

ses adversaires, comme il l'a fait dans le discours XXIII, il note que c'est la seconde fois (313 c) : itaXtv.

Le lien étroit qui unit le discours XXVI au discours XXIII s'éclaire nettement dans l'exorde. Quelles raisons en effet amènent Thémistios à prendre la parole ? Il se plaint d'abord de cette singulière présomption qui pousse les profanes à donner des conseils aux philosophes, à leur fixer le sujet de leurs discours, la nature de leur auditoire, le lieu de leurs conférences. Une irritation personnelle perce sous ce reproche général. Plus loin Thémistios s'explique : « Vous ne vous croyez pas tous le « droit de juger (yvwfjLaxsùstv, correction de Petau, pour àpiTTsûeiv qui ne convient pas. Jacobs propose àpiG-z 0.^1^6 ti'^ qui offre un sens assez séduisant : juger avec la rigueur d'un Arislarque) les jeunes gens qui avant moi vous ont offert au théâtre les prémices de leur talent, et qui vous ont semblé, dans chacun de ces deux arts (poésie et éloquence), dignes de considération. Les poètes seuls et les faiseurs de discours s'y croient autorisés. Mais qu'un philosophe, après vous avoir convoqués dans le même lieu, prononce devant vous une conférence qui lui aura coûté des méditations, des soucis et bien des nuits sans sommeil, à laquelle il se sera laborieusement appliqué plusieurs jours, pour que vous en retiriez quelque utilité, alors, non seulement les philosophes, mais les rhéteurs, grammairiens, pédotribes, soldats, anciens soldats — qui ne s'en mêle ? — se font juges et censeurs de son discours, de son auditoire (ils remarquent que c'était la foule), et de l'endroit (ils notent que c'était le théâtre), v Le philosophe dont il s'agit, c'est Thémistios lui-même, qui avoue avec amertume une blessure d'amour-propre. La préparation de ses conférences devait lui coûter des efTorts d'autant plus grands qu'il n'avait aucun don d'improvisation (voir là-dessus le dise. XXV, où il se fait gloire de cette difficulté à improviser, comme d'un caractère qui le distingue des « divins » sophistes). Les commentaires malveillants que souleva sa conférence durent être d'autant plus douloureux à Thémistios qu'ils contrastaient avec l'accueil chaleiu'eux fait par la foule aux essais de quelques jeunes orateurs et poètes. L'un de ces poètes est très vraisemblablement celui dont il est parlé dans le discours XXIX

(347 a) : un jeune Égyptien qui était venu récemment faire un séjour à Constantinople et qui composait des tragédies, des épopées, des dithyrambes. Ces essais juvéniles, Thémistios les traite avec un mépris qui éclate dans le mot vcocvi'cjtouç. Il lui fut pénible, à son âge, de voir ses conseils reçus avec impertinence par un public qui acclamait des veavtVxot.

Mais cet accueil s'explique par la nature de la conférence. Il s'agit en effet, à n'en pas douter, du discours XXIII. Thémistios dit (313 d) qu'on lui a reproché de réunir son auditoire en tribunal, critique qui ne peut viser que le discours XXIII. Nous comprenons dès lors comment les choses se sont passées. Le discours XXIII qui contenait une apologie de Thémistios et des attaques contre ses adversaires a suscité de nombreux commentaires. Les sophistes ont pu se croire attaqués : Thémistios s'est efforcé de les calmer dans le discours XXIX. Ici, il vient répondre à d'autres accusations. Devant quel auditoire? Dans la Trpoôewpt'a, il fait entendre qu'il parle devant un public choisi (311 b). Il oppose cette élite aux auditeurs qui ont écoulé le discours XXIII (511 c). Quels peuvent être ces juges redoutables que Thémistios compare à ceux de l'Aréopage? Peut-être des personnages importants, peut-être aussi des auditeurs particulièrement assidus de ses conférences publiques, dont le sérieux et le zèle pour la philosophie lui inspirent de la considération. Les paroles qui font suite semblent appuyer cette seconde hypothèse (313 a) : « Je veux donc aujourd'hui vous venir en « aide ainsi qu'à moi-même (uaïv 8oY,6r,<Twvj .» Ce mot û\i.ïv doit indiquer que Thémistios s'adresse à ses auditeurs habituels qui sont ici les représentants autorisés du public. Ce n'est pas dans la salle ordinaire des conférences publiques (ôéarpov) que parle ici Thémistios (voir le début du discours). Il a dû réunir ses auditeurs dans sa propre maison ou dans celle de l'un de ses familiers.

A quels adversaires réplique-t-il ? Les calomnies qu'il réfute font partie de ce système d'accusations auquel le discours XXIII s'est déjà attaqué. Il n'en résulte pas que Thémistios ait ici en face de lui les mêmes individus, et de fait ils ne semblent pas être les mêmes. Au début du discours, Thémistios les représente comme des profanes et des ignorants (312 a : oî [xr^ s'.ooTe;,

etc. ..) Plus loin il montre des rhéteurs, des grammairiens, des pédotribes, des soldats et d'anciens soldats se permettant de critiquer ses conférences publiques (312 c). Mais cette énumération ne doit pas être prise à la lettre. En parlant de soldats et d'anciens .soldats, Thémistios veut seulement indiquer que tout le monde se mêle de juger ses discours, et souligner avec une ironie amère l'inexpérience qui rend ridicules ces critiques improvisés. Eu réalité, ces commentaires désobligeants ne pouvaient venir que d'un cercle, d'une coterie. Thémistios luimême le confirme plus loin, en disant que ces singuliers pédagogues des philosophes ne sont pas en très grand nombre : « Toutefois, dit-il, ils sont aussi peu éclairés que la multitude (312 d) .» Devons-nous eu effet les considérer comme des ignorants? ou bien Thémistios veut-il indiquer par là qu'ils sont aussi dépourvus de jugement que des ignorants ? Plus loin, il rattache le débat présent à celui d'où est sorti le discours XXIII (313 c) et il ajoute, en style figuré : « Après la phalange des merce- « naires, si nous esquivons les sophistes armés à la légère, nous « serons sans doute tout à fait à l'abri de cette imputation. » Donc il n"a pas affaire aux mêmes individus que dans le discours XXIII, bien que les uns et les autres fassent partie du même corps d'attaque. Le mot y.-.cOocpdûtov désigne sans doute des calomniateurs obscurs achetés par ses ennemis, ou peut-être ces philosophes dont il flétrissait dans le discours XXIII la scandaleuse cupidité. Qui sont ces ']/'.Ào! X7.i euCwvot cocpidraî? Il est tout d'abord inutile de rappeler que le mot sophiste ne désigne pas les repré.sentants attitrés de l'éloquence sophistique, mais, en général, les faux sages qui déshonorent la sagesse, (l'est dans ce sens que le mot était appliqué à Thémistios lui-même comme une injure (discours XXIII, 286 b). Quant aux mots -J/iÀoùç xat luÇwvou; il serait imprudent d'y voir autre chose qu'une métaphore amenée par jjlktOosj/Ôowv. Thémistios sonlient une bataille, et après les mercenaires qu'il a repoussés dans le disct)urs XXIII, voici les soldats armés à la légère qui s'avancent contre lui. Ses adversaires sont peut-être en partie des grammairiens et des rhéteurs (voir l'énumération ironique rappelée plus haut). L'hypothèse serait assez vraisemblable. C'est par le grammairien Palladas que Thémistios. nous le verrons, fut accusé de

manquer à la dignité de la philosophie lorsqu'il fut nommé préfet de Constantinople. D'ailleurs il est fort possible que ces adversaires soient de diverses sortes. Plus loin (323 a) ïhémistios dit que les philosophes ne doivent pas se laisser détourner des conférences publiques par le peu de profit qu'en relire un Ma[jL(i.à>cu9û; OU uu K'jpY,6tcov. De ces deux mots, le premier (v. Petau p. 693) désigne un homme vaniteux et sot (cf. Aristoph. Grenouilles v. 990) ; le second est pris par Thémistios au sens de fou et impudent (cf. Alex. (Athén. 242 d), Démosthène, 433, 21). Thémistios se plaint donc ici de certains auditeurs qui apportent à ses conférences une sottise prétentieuse et décourag'eante, et qui peut-être se sont joints m ses adversaires (Sur cette susceptibilité défiante de l'auditoire, et le découragement qu'en éprouvait parfois Thémistios, voir le discours XXXIII).

Contre ces adversaires, Thémistios ne peut espérer le secours des philosophes, ses collègues (tojv v^iv ôui.of:xY,voiv). Ils lui sont restés fidèles jusqu'au débat actuel, mais devant l'accusation portée contre lui, ils tremblent et passent à l'ennemi (314 a). Ces déclarations sont très intéressantes et significatives. Elles témoignent, d'une part, de l'âpreté de cette polémique qui mettait en mouvement tout le public, et ne permettait l'indifférence à aucun des collègues de Thémistios. Elles nous apprennent ensuite que, dans celte lutte engagée contre ceux qui l'accusaient d'être un sophiste, Thémistios était à peu près seul. Dans ces défections, il faut sans doute faire la part de bien des lâchetés et des jalousies ; elles montrent néanmoins combien paraissaient redoutables aux gens du métier les arguments formulés par les adversaires de Thémistios. Lca collègues de Thémistios avaient dû protester contre les allégations qui sont rapportées dans le discours XXIIl, et qui, en l'accusant d'acheter ses disciples avec le blé des greniers publics, atteignaient directement son honneur. Mais ils se sentirent désarmés devant l'accusation que ses adversaires tiraient de ses conférences publiques, parce qu'eux-mêmes étaient effrayes d'une tentative qui leur semblait incompatible avec la dignité du philosophe.

Les critiques que Thémistios se propose de réfuter sont abordées ici avec une netteté et une franchise qui contraste avec la dialectique artificieuse du discours XXIII A part les griefs for-

mules contre l'enseiîruemeDt privé de Théinistios (Disc. XXIII), le sujet du débat reste le même. Au début du discours, Thémistios indique que ses adversaires lui font un crime de parler au théâtre et devant la foule (.312 c, et plus loin 312 d). Ils voudraient réduire au silence la philosophie, et, en rempèchant d'exprimer publiquement ses idées, l'obliger à conserver ses richesses à la façon des avares. Enfin il précise en lisant l'acte d'accusation, 313 d : « Thémistios est coupable d'innover en « philosophie, et d'introduire des divinités nouvelles. Au lieu de « se tenir tranquillement dans sa maison et de se communi- « quer seulement à ses disciples, il s'avance au grand jour, se « montre hardiment au milieu de la ville, et il entreprend de « parler devant toutes sortes d'hommes. Et, malgré l'âge où il « est, ce n'est pas encore là le plus affreux; mais il convoque « son auditoire (ôétxTpa Y|5ti àystûE'.) et il annonce trois jours à « l'avnnce qu'on ait à se réunir en tribunal ; il supporte de s'en- « tendre louer et circule au milieu des acclamations. A-t-on « besoin d'autres vraisemblances et d'autres preuves, pour « affirmer que cet homme est un pur sophiste, quand on voit « ce siège élevé et cette tribune, indices flagrants de sa culpa- « bilité ? »

Thémistios se retrouve donc ici en face des accusai ious qu'il avait résumées en trois mots dans le Discours XXIII, et dont il avait, autant que nous en pouvons juger, esquivé la discussion. Son apologie du discours XXIII a fourni un nouveau grief à ses adversaires, qui lui reprochent d'avoir porté le débat devant le public en prenant .ses auditeurs pour juges. Il s'est donc décidé à rassembler ces accusations et à les discuter sans détour, pour en finir d'un seul coup avec elles.

Mais, au début, son argumentation montre encore les timidités du discours XXIII, et les mêmes faiblesses de dialectique. Suivant un procédé qui lui est cher, il s'elTorce de retourner contre ses adversaires l'accusation de novateur. Il distingue dans la notion de sophiste le mot et la chose, et à propos du mol , il démontre que ses adversaires le jirennent dans une acception inattendue, en l'appliquant à ceux qui font des conférences publiques. Sa démonstration repose encore sur des textes de Platon (Sophiste, 268. Cf. aussi le rolitique) où se trouvent dis-

tiuiiiiés le TioÀtT'.xô;, le o7||j.oàôyo;, le (Tocpi(7TYji;, et où le sophiste est représenté comme s'adressant à un seul adversaire. La faiblesse ou la mauvaise foi de l'argument est évidente. Si Thémistios prétend se servir de Platon pour confondre ses adversaires, il doit leur opposer la même définition du sophiste. Or les textes qu'il apporte ici ne prennent pas le mot (sot^iGz-f^q dans le même sens que la classification de Platon reproduite dans le discours XXIII. Sans doute le discours XXIII répondait à des accusations moins précises que le discours XXVI. Elles étaient cependant assez claires pour ne pas prêter à l'équivoque, et Thémistios, nous l'avons vu, avait manifestement déformé le débat en opposant à ses adversaires la classification de Platon. Eu tout cas, le débat reste au fond le même, et la défense de Thémistios ne saurait s'appuyer ici sur une nouvelle définition du sophiste. En outre, la définition qu'il donne dans le discours XXVI, pas plus que celle du di.scours XXIII, ne répond à la réalité. Le mot sophiste ne peut avoir qu'un sens : il désigne les virtuoses de l'éloquence qui, à l'aide d'une réclame savante, assemblent le peuple pour lui faire admirer la variété de leiu- talent oratoire. La discussion est donc inutilement et maladroitement retardée par Thémistios. Mais l'explication du mot Q-fiiLolâfoç lui permet de repousser indirectement ses adversaires en affirmant qu'il ne recherche pas le bruit de la foule, et qu'il n'a pas l'habitude des discours inutiles (31o b c). Sans doute, il ne méprise pas les applaudissements de l'auditoire, mais c'est qu'il y voit une marque d'attention et de sympathie, et la preuve qu'il ne parle pas à l'aventure. Nous retrouvons dans cette justification les distinctions un peu arbitraires que Thémistios présentait déjà au début du discours XXIII. Elle est accompagnée d'une allusion dédaigneuse aux discours frivoles des sophistes : les mots ao£iv xat Trpoaâosiv, dont il se Sert ici (315 c) pour les caractériser, se retrouvent, appliqués à la même éloquence, dans cet endroit

du discours XXII ("265 b) : oi oè aoouct xat Trpoaxoouat, etc.

Enfin Thémistios en vient à l'objet même du débat, l'accusation de novateur qu'on a portée contre lui. Il en admet provisoirement l'exactitude, suivant ce procédé de raisonnement a fortiori déjà relevé dans le discours XXIII, et il montre qu'une transformation perpétuelle est la condition du progrès dans les arts. Ses

réflexions sur la philosophie d'Arislole lui tiennent évidemment à cœur. C'est à ses yeux la justification décisive de ses tentatives d'enseignement public (319 b). La philosophie d'Aristote, dit-il en gubslance, repose sur ce principe que la foule exige d'autres discours que les philosophes. Par suite elle distingue entre les discours ceux qui s'adressent à la foule, et ceux qui sont réservés aux philosophes. Les premiers, simples et clairs, ne sont pas dépourvus d'attraits, les autres ont un caractère mystérieux, etc. . . Thémistios paraît esquisser ici, avec beaucoup moins de hardiesse toutefois, une théorie que l'on retrouve dans le discours XXIV aux habitants de Nicomédie, discours très antérieur à la polémique actuelle. Thémistios y soutient la nécessité d'une conciliation entre les grâces de la rhétorique et la sévérité de la philosophie; nous aurons à y revenir plus loin. Remarquons pour le moment la conclusion que Thémistios tire de ses réflexions sur le développement de la philosophie. On s'attendait à la conclusion suivante : Innover n'est pas un crime, puisque la philosophie, comme toutes les sciences, n'a dû son progrès qu'à des innovations répétées. Mais Thémistios vient de montrer, à propos d'Aristote, que la philosophie péripatéticienne repose précisément sur ce double enseignement qu'on lui reproche. Il néglige donc de conclure sur le premier point, et rattache à ses réflexions sur Aristote le second point qui est le plus important : On ne saurait lui reprocher son enseignement public comme une innovation, puisqu'il l'appuie sur l'autorité d'Aristote. Il n'a rien tenté d'insolite en faisant sortir de l'école la philosophie, et en admettant la foule à jouir de sa beauté (320 b). Ici reparaissent quelques-unes des expressions dont s'est servi Thémistios au début des discours XXII et XXVIII pour formuler la même idée.

Thémistios aborde alors avec des arguments personnels la défense de son enseignement public. Il développe cette idée que la philosophie off're aux hommes des remèdes d'une efficacité universelle, et qu'elle est en cela bien supérieure à l'art de guérir les corps. Mais comme il exprime ici des idées qui lui sont particulièrement chères, il quitte bientôt le ton de la discussion pour s'abandonner à l'émotion qui le gagne. La discussion devient un débat entre la philosophie et la ville que la passion

de l'oraleur personnifie : successivement elles prennent la parole. Ces deux prosopopées ne sont pas sans grandeur ni sans beauté. Thémistios fait sentir dans la seconde, avec une force communicative, combien sont coupables l'isolement et l'indifférence de la philosophie. Il reproche avec sévérité aux philosophes l'abandon de leurs plus nobles devoirs. L'exhortation de la Philosophie repose sur les considérations suivantes : L'enseignement des grammairiens et des rhéteurs est insuffisant, puisqu'il ne rend pas les hommes meilleurs (321 a). Le mépris de cet enseignement se remarque en plusieiu's endroits chez Thémistios. Disc. X sur la paix, prononcé devant Valeus en 370 (130 c), il reconnaît que l'éloquence des poètes et des rhéteurs pourrait être utile si elle ne négligeait ce dont il faudrait avant tout se soucier. De même ici (325 a) : Nous reprochons aux rhéteurs. . . de dire des choses inutiles pour la vertu). Le peu de cas que l'on fait des leçons de la philosophie explique que les tribunaux soient pleins de luttes (321 a). Les hommes qui ne savent se servir eux-mêmes des remèdes que leur offre la philosophie doivent s'en remettre à elle (321 b). Et Thémistios, reprenant la parole, insiste sur l'application universelle de ces remèdes (321 cd). 11 fait ensuite avec finesse la psychologie de la foule. Les hommes, dit-il, écoutent avec plus de docilité les conseils qu'on leur adresse publiquement que ceux qu'on leur donne en particulier, parce que, dans le premier cas, le caractère général des conseils prévient leur méfiance et respecte leur susceptibilité (322 a, etc.). Autre avantage des remèdes de la philosophie sur ceux de la médecine. Ils n'ont pas besoin d'être appliqués par la main même du philosophe, mais chaque individu dans la foule recueille le remède qui convient à son mal et s'en fait à lui-même l'application (322 d, etc.). 11 y a des malades inguérissables ; mais le philosophe, pas plus que le médecin, ne doit renoncer à cause d'eux à sa mission bienfaisante (323 a). Ici commence un nouveau développement fondé sur cette idée que la parole est faite pour se communiquer (324 b). Elle jouit de ce privilège qu'en se communiquant elle ne se divise ni ne s'affaiblit, argument considérable aux yeux de Thémistios puisqu'il figure aussi dans le discours XXII (265 c), et dans le même discours XXVI, un peu plus loin (327 a). Bien plus, la parole ne peut

vivre qu'à la condition de se communiquer (324 c). Pourquoi la philosophie condamne-t-elle les rhéleurs ? Ce n'est pas parce qu'ils se produisent en public, mais parce qu'ils y tiennent des progos inutiles pour la vertu (323 a). La ville est intéressée à ce que les discours de la philosophie ne restent pas cachés, et ceux qui veulent leur refuser la lumière sont plus coupables envers la ville que ceux qui font disparaître les enfants. Enfin Thémistios termine par ce dilemme : ou bien il ne faut pas composer de discours, ou bien il faut les porter devant le public (325 c d).

Tout n'a pas la même valeur dans cette argumentation ; quelques-unes des considérations de Thémistios sont assez froides, par exemple ce parallèle prolongé entre les remèdes de la philosophie et ceux de la médecine. Mais en général les raisons que donne Thémistios pour défendre l'enseignement public de la philosophie dénotent un bon sens vigoureux, et une expérience réelle des âmes. Thémistios a mis plus de véhémence encore dans le discours que la Ville adresse à la Philosophie. La Philo- .sophie ne saurait s'étonner de l'indilTérence où on la tient, puisqu'elle ne songe qu'à son propre salut et délaisse la direction des affaires humaines, semblable à un pilote ivre qui abandonne à d'autres le gouvernail (32G a, etc.). Elle manque ainsi à son rôle traditionnel. Cependant le peuple d'Athènes qu'elle instruisait jadis était moins docile que celui de Constantinople (326 c). Si le sénat l'a élevée à ses honneurs, c'est qu'il attendait d'elle qu'elle lui fît partager ses biens (326 d). Et ici Thémistios revient sur cet argument que le discours peut se communiquer sans s'amoindrir (327 a). Pourquoi la Philosophie fait-elle deux parts de la sagesse, l'une relative aux choses humaines, l'autre aux choses divines, ou s'attribue-t-elle trois rôles dont l'un concerne l'éducation de l'individu, le second, celle de la famille, le troisième et le plus important, celle de la cité (327 a b, etc.]'? Elle ne s'occupe en réalité que du premier. La foule ne demande pas un enseignement métaphysique (326 c, etc.), elle l'abandonne aux initiés ; mais elle a besoin d'un enseignement moral et pratique, qu'elle est toute disposée à recevoir (328 a b). La philosophie est inconséquente ; elle enseigne que la rhétorique et la dialectique sont pour elle des instruments nécessaires, et que d'ailleurs elle doit s'initier, pour persuader la foule, aux séduc-

tions de l'éloquence (32.S c d). Mais eu fait elle n'utilise pas ces instruments qu'elle a forgés (329 a). La philosophie néglige la science de leristique (329 b), oubliant le temps où elle rivalisait avec Lysias et Thucydide (392 c). Le résultat, c'est que la foule est livrée sans défeuse à la sophistique. Suit le portrait ironique des divers genres de sophistes : les faiseurs de asÀsTat, ceux qui gazouillent l'éloge du printemps, des hirondelles, des rossignols (329 d). La philosophie ne voudra-t-elle pas opposer à cet art stérile de la persuasion une éloquence sérieuse? (330 a, etc.) Voici enfin la péroraison : Que la philosophie méprise les railleries et imite l'exemple d'Apollon Pythien (cf. dise. XXII, 265 c). Ce discours de la Ville est à la fois une éloquente apologie de la théorie de Thémistios et une condamnation vigoureuse de l'inerlie des philosophes. Ce sont là les paroles que, depuis le moment où s'est noué le débat, on attendait de Thémistios. Il a su s'y élever au-dessus des rancunes mesquines et des critiques personnelles, et dégager, avec une belle largeur de vues, le réel intérêt du débat : le danger de confier à l'éloquence stérile des sophistes l'éducation de la cité. En même temps, ce qu'il y a d'incomplet et d'illogique dans l'éducation des philosophe-, partagés entre la théorie et la pratique, est énergiquement mis en lumière. Enfin il faut noter ce portrait mordant des sophistes, et l'habileté avec laquelle Thémistios, en l'opposant aux nobles devoirs de la philosophie, a su faire ressortir la frivolité presque ridicule de leur art. La sincérité et la conviction profonde de Thémistios se font jour jusque dans ses réminiscences. Quand la Ville reproche à la Philosophie de chercher derrière ses murailles un abri contre la tempête (326 b), il reproduit une image de Platon (Rép. 496 d) qui figure dans le discours VIII (104 c), et dans le discours XXIV (308 a). Il faut noter toutefois que dans le discours XXIV Thémistios a gardé tout son sens à l'image de Platon . Or Platon célèbre la sérénité du philosophe qui, de son abri, contemple les agitations de la société humaine. Dans les discours VIII et XXVI, c'est cette sérénité que Thémistios taxe de lâche égoïsme, et dont il fait un reproche véhément à la philosophie.

La théorie des deux divisions de la philosophie a été exposée ailleurs par Thémistios : ainsi dans le discours VIII (104 a). Les

deux endroits offrent de très grandes ressemblances ; mais, dans le discours VIII, Thémistios a eu en vue le rôle du philosophe, non pas comme éducateur public, mais comme conseiller du souverain et homme politique. Dans le discours XXXI (352 c) nous verrons Thémistios, pour se justifier d'avoir accepté des fonctions publiques, distinguer encore deux routes dans la philosophie, et affirmer qu'il a, par son choix, sacrifié ses intérêts à ceux de la ville. La division du rôle delà philosophie en trois parts se retrouve dans le discours XXXIV, chapitre VI, où elle est encore présentée sous l'autorité d'Aristote.

C'est la première fois que Thémistios oppose si nettement l'une à l'autre la philosophie et la rhétorique. Mais il avait déjà ébauché ailleurs cette opposition, notamment au début du discours XXIV (301 a) où il montrait, en face des sophistes Prodicos et Gorgias étalant devant le public d'Athènes leur somptueuse éloquence, Socrate tenant des propos simples et familiers. Luimême avouait que ses discours étaient bien loin d'avoir l'agrément et la séduction de l'éloquence sophistique (301 a). Il opposait le langage du philosophe à celui des rhéteurs (301 c et surtout 303 b, etc.), et, pour donner plus de relief à cette antithèse, il traçait, en leur prêtant des traits contraires, les portraits de la Philosophie et de la Rhétorique. Dans le discours XXVII (336 c), il fait en passant une allusion moqueuse aux sophistes qui fardent leurs discours de l'éloge du cygne ou du rossignol.

Néanmoins il semble que les idées de Thémistios aient légèrement varié en ce qui concerne les rapports de la philosophie et de la rhétorique. Le discours XXIV, qui date probablement de la jeunesse de Thémistios, constatait avec regret Toppositiou de ces deux sciences, et désirait les voir s'unir dans une harmonie féconde. Thémistios se gardait d'y affirmer la supériorité de la philosophie sur la rhétorique : il voyait dans leur alternance un rythme qui répondait aux besoins de la nature humaine ; enfin il avouait la nécessité pour la philosophie de faire appel aux séductions de la rhétorique. Il disait en propres termes (303 a) : h Nous désirons unir toujours Aphrodite aux Muses; elles sont « sœurs les unes des autres et aiment à être ensemble (303 a). « Le plus beau des chœurs est celui qui réunit ces frères (les fils « de la philosophie et ceux de la rhétorique) et mêle l'agrément

« à la décence. . . » (304 c). L'â^e et l'expérience ont ôté à Théinistios ses illusions, et l'ont amené à une conception plus hautaine (lu rôle de la philosophie. Dans le discours XXVI, il ne parle plus d'un accord entre ces deux puissances rivales : la philosophie et la rhétorique des sophistes. S'il nomme les sophistes, c'est pour reprendre contre eux, sans indulgence, le portrait ironique qu'il semblait trouver forcé dans le discours XXIV. La philosophie ne doit pas laisser aux sophistes le monopole de la rhétorique et de lerislique : elle doit utiliser elle-même ces deux sciences dont il lui appartient de fixer les lois. Ainsi Thémistios ne conçoit la rhétorique que sous la surveillance étroite de la philosophie : celle qu'il veut mettre à la disposition du philosophe, dans sa lutte contre les sophistes, est comme un prolontrement de la philosophie elle-même, et s'oppose absolument par ses caractères à la rhétorique des sophistes. Une s'agit donc pas d'une union entre la philosophie et la rhétorique, mais d'une dépendance rigoureuse de celle-ci à l'égard de celle-là. Encore moins s'agit-il comme dans le discours XXIV d'une conciliation entre la philosophie et la sophistique. Jusque dans l'expression de ses doctrines, la philosophie peut et doit garder ses caractères, et s'opposer à la sophistique, comme le vrai aux contrefaçons du vrai.

Le discours XXVI dut mettre fin à la polémique qui l'avait provoqué ; en tout cas, nous ne trouvons rien dans les autres discours de Thémistios qui puisse nous faire supposer une continuation du débat. Au reste, on ne voit pas ce qui eût pu le prolonger après les explications données ici par Thémistios. 11 reposait sur cette question : Est-il permis à un philosophe de se présenter sans déchoir devant le public à la façon des sophistes ? Thémistios s'est décidé ici, après des hésitations qui pouvaient être évitées, à écarter les apparences pour aller au fond des choses. Il a montré avec éloquence qu'une ressemblance superficielle avec les sophistes ne devait pas détourner les philosophes de parler au peuple ; que le rôle vraiment noble et utile de la philosophie était de répandre les leçons de la sagesse et de donner à tous les hommes le moyen de devenir meilleurs. En face de lui, se dressait la puissance rivale de la sophistique. Thémistios, avec un réel courage, a dénoncé les

dangers de celte concunence. Il a moiili'é que c'était mettre la cité en péril que de laisser à un art frivole Téducatiou des citoyens. Enfin, il a tracé avec fermeté le programme de cette éducation, telle qu'il la comprenait, et indiqué dans quelle mesure la philosophie devait utiliser, pour agir sur la foule, les méthodes de persuasion dont elle fixait les règles. Ce discours est donc autre chose qu'une réplique ou une apologie. C'est l'exposé clairvoyant de la situation où se trouve la philosophie au iv" siècle, le calcul des forces dont elle dispose en face de sa rivale la sophistique, et le plan des réformes qui lui permettraient, en triomphant de cette rivale, de renouer une tradition glorieuse pour le plus grand bien de la cité.

Thémistios, nous l'avons vu, estime que la philosophie, si elle veut agir sur le public, ne doit pas négliger les méthodes de l'éloquence. Elle doit avoir sa rhétorique, mais cette rhétorique, dont elle-même établit les lois, n'a rien de commun avec celle des sophistes. Cette théorie se justifîe-t-elle en ce qui concerne Thémistios? Et, puisqu'il se défend d'être un sophiste, est-il vrai que son éloquence ait ses caractères propres qui la distinguent profondément de l'éloquence sophistique? Telle est la question que nous sommes naturellement amenés à nous poser.

Les trente-quatre discours de Thémistios qui nous sont parvenus sont de diverses sortes. Dix-neuf d'entre eux sont des discours officiels, adressés aux empereurs ou au sénat dans des circonstances solennelles. D'autres, tels que les discours XXI, XXIII, XXVI, XXIX que nous avons étudiés, comme les discours XXXI et XXXIV que nous étudierons, ont un caractère plus personnel et se rattachent aux polémiques soutenues par Thémistios. D'autres enfin sont des conférences philosophiques : les discours XXIV, XXVII, XXX, XXXII, XXXIII.

Les discours de la première catégorie se rattachent par leur caractère an genre des £7:to£!';£;<;. Thémistios y développe des considérations philosophiques sur les vertus du souverain qu'il célèbre, ou sur les événements du jour ; ce sont des éloges mêlés de conseils. Mais les conditions dans lesquelles ils sont prononcés, le décor qui les entoure, les convenances que Thémistios y doit respecter, excluent de ces discours à peu près tout élément personnel, et les condamnent d'autre part à un style uniformément apprêté. Bon gré malgré, Thémistios devait s'y rapprocher de l'éloquence sophistique.

Et en effet on y relève un certain nombre de particularités nettement sophistiques. C'est d'abord le goût d'un certain badinage, d'un bel esprit précieux qui se traduit par des métaphores trop soigneusement suivies. Ainsi, au début du discours II adressé à Constance, Thémistios se donne pour un débiteur du souverain. Il rappelle qu'à Athènes, les débiteurs publics ne pouvaient prendre part aux affaires de l'État (25 a). Il est obligé d'avouer sa dette (25 b). D'ailleurs, s'il laissait passer l'échéance, les sénateurs la lui rappelleraient (25 b), etc. . . Plus loin, Thémistios recourt à une explication bizarre et forcée pour expliquer à l'éloge de Constance les louanges que l'empereur lui a décernées dans sa lettre au sénat. 11 feint d'être illuminé par une inspiration soudaine (29 a). Cette révélation lui découvre que Constance s'est représenté lui-même sous vm nom étranger (29 c). De même, ajoute Thémistios, Parrhasios se représenta sous les traits d'Hermès, et c'était là la marque, non d'un orgueil imprudent, mais au contraire, d'une modestie délicate (29 c). Vers la fin revient le badinage du début (39 a b). Thémistios demande à l'auditoire s'il paraît avoir payé sa dette, etc. . . — Dans le discours IV, 55 b, Thémistios compare le sénat à un sanctuaire, et se demande si on ne l'accusera pas d'avoir divulgué les mystères, en exposant les caractères du sénat (55 b). Une pointe de bel esprit se fait sentir encore dans le discours X (133 b c), quand Thémistios oppose au Xanthe irrité la sérénité du cours de l'Ister, traversé par les galères romaines. Dans le discours XI (143 b), Thémistios compare les manifestations de son éloquence à un tribut annuel que l'empereur exige de lui (Badinage déjà esquissé dans le discours II, 29 a). — Le discours

XIII a nue allure sophistique très marquée. Thémislios rappelle, au début, le mot célèbre de Socrate disant n'être savant que sur un point : en ce qu'il connaissait son ignorance, etc.. (161 c). Il cite ensuite la délinition d'Eros d'après Socrate (162 c, 163 a). Lui-même en a vérifié l'exactitude (163 c) : Après de longues recherches, il a fini par trouver un objet digne de son amour (163 c-165 c). Ce badiuage, prolongé jusqu'à en être fastidieux, est une simple introduction à l'éloge de Gratien. C'est seulement au bout de cinq pages que Thémistios se décide à abandonner l'allégorie pour donner à son auditoire le mot de l'énigme. Or ce goût de l'ingénieux, cette recherche du bel esprit, sont un des signes auxquels on reconnaît, de Polémon à Libanios, la rhétorique des sophistes.

Ou sait le rôle que joue, dans l'éloquence épidiclique, la synkrisis, et la place que lui fait Ménandre dans son traité. Ce genre de parallèle était très aimé des sophistes, qui pouvaient y satisfaire leur goût du paradoxe en démontrant la supériorité de leur sujet sur tel exemple illustre, et qui y trouvaient une occasion d'élever la dignité de leur sujet. Ce procédé essentiellement sophistique a été plusieurs fois utilisé par Thémistios dans ses éloges. Dans le discours II (27 d), etc., Thémistios esquisse une synkrisis entre Xéuophon louant Agésilas malgré son peu d'humanité, et lui-même célébrant les vertus de Constance. Discours IV (57 c), il ébauche entre Constance et Alexandre, et naturellement au profit de Constance, une synkrisis qu'il reprend plus loin (58 a b). Cette tendance est continuelle dans le discours X, adressé à Valeus sur la paix : à tout instant, pour rehausser la valeur de son sujet, Thémislios en rapproche des souvenirs historiques ou légendaires qu'il montre dépassés par la réalité présente : Synkrisis entre le Xanlhe et rister (133 b), entre Agamemnon et Valens (133 d), Xerxès et Valens (134 a), Périclès et Valens (134 b), Amphion et Valens (137 c),Démosthène et Valens (138 a). Discours XI, Thémistios met en parallèle l'attitude de Valens en face de la philosophie avec celle des anciens souverains : Philippe, Alexandre, Auguste, Tibère, Marc-Aurèle, etc.. Leur amour de la philosophie n'était rien, comparé à celui de Valens. La synkrisis est très fréquente dans le discours XIIl, dont nous avons déjà signalé

le goût pour le bel esprit, (iratien est rapproché d'Héraclès (169 c d), mis au-dessns d'Achille (173 d, 174 a). S'il est égal à Alexandre comme général, il lui est supérieur comme souverain (175 d, 176 a). Il est plus loin comparé à Scipion (179 b). Dans le discours XIV, Théodose est rapproché d'Achille pour la rapidité foudroyante de son triomphe sur les Barbares. Dans le discours XIX (229 c d), ThémisUos le montre supérieur à Alexandre, etc. . .

Le goût immodéré des citatious poétiques donne aussi à l'éloquence de Thémistios une ai)parence sophistique. Les sophistes aimaient ce mélange de prose et de poésie, comme on peut le voir par Ilimérios. et ils y trouvaient un moyen agréable d'enrichir la l'orme de leurs discours. Sans doute, les citations que l'on relève chez Thémistios ne sont pas de purs ornements de la phrase ; elles sont en général la formule d'une idée qu'il développe. Ce qui est sophistique en elles, c'est d'abord leur abondance : beaucoup de ces citations passent dans le texte et lui donnent un caractère incertain, plus hardi que la prose, et à mi-chemin du langage poétique. Ex. : les vers d'Eupolis sur Périclès dans le discours II (37 b). — Discours V (79 d), une réminiscence d'Hésiode, Théog., v. 909. — Discours XV (191 a), cf. Euripide, Antiope, fragm 31. — Même discours (196 d), cf. Euripide, Troyennes, v. 887. — Discours XVI (201 a), cf. Hésiode, Trav. et Jours, v. 357. Notons ensuite leur provenance. La plupart sont tirées d'Homère, mais Thémistios en emprunte aussi à Hésiode : Disc. VII (89 d), et XIII (170 b), cf. Théog., v. 94. — Disc. IX (122 a), cf. Théog., v. 80, etc. — A Archiloque : Disc.

XV (185 b), cf. fragm. I, p. 2 (Éd. Hiller, Teubner, 1897), — à Aristophane : Disc. VIII (113 d), cf. Chev., v. 542. — Disc. XVI (206 b), cf. Chev., v. 158, etc., — à Euripide : Disc. II (37 b), cf. Phénic, v. 515 (Éd. Witzschel, Tauchnitz, 1841). - Disc. IV (55 d), cf. Andromède, fragm. XVIII (tome IV, p. 185). — Disc. VI (73 a), cf. Phénic, v. 506, et Troy., v. 1169. — Disc.

XVI (199 d), cf. Bacch., v. 204. — Disc. XVI (207 d), cf. Antiop., fragm. XXXI, t. IV, p. 193. Enfin, quelques-unes d'entre elles sont tirées de Pindare et donnent par instants, au style de Thémistios, une allure singulièrement libre : Disc. VI (78 a), cf. Ném., VI, 1. — Disc. VII, 84 d, cf. Olymp., VI, 3, etc.

Mais le caraclcre le plus frappanldu style de Thémistios, dans ces discours comme dans les antres, c'est l'extraordinaire abondance des images. Ces images ne sont pas très variées ; souvent même elles sont ])anales comme des souvenn\s d'école. Le même objet éveille dans l'esprit de Thémistios les mêmes images, qui, à la longue, ont dû s'y stéréotyper. Le souverain est comparé au berger (Disc. L 10 a b ; IX, 121 d, cf. aussi XXXIV, ch. XXVI), au chef de l'essaim (Disc. II, 36 a; IV, 53 d), à un médecin (Disc. I, 14 c; VIL 94 c), à un athlète (Disc. I, 5 b, 13 a ; X, 139 a; XIV, 182 d); le philosophe, au médecin (Disc. V, 63 b; XXIV, 302 b). L'âme du souverain docile aux enseignements de la philosophie est comparée à une tablette (XI, 144 b; XVIII, 224 b — ici il s'agit d'Arcadius) ; les sectateurs des diverses religions sont des coureurs qui, par des routes différentes, tendent au même but (Disc. V, 68 d; XII, 158 d), etc. Mais ce qui est remarquable, et tout à fait sophistique, c'est que l'image — comparaison ou métaphore — paraît être pour Thémistios la formule naturelle de l'idée. Il en était de même pour Dion de Pruse, un des modèles de Thémistios, dont Philostrate disait que ce qu'il avait de plus sophistique, c'était ses images. Ouvrons le discours I à Constance. Thémistios veut exprimer cette idée que le vulgaire s'arrête aux dehors de la souveraineté, au lieu de les écarter pour aller au souverain lui-même ; et cette idée se formule naturellement par la comparaison suivante : « De même que les dehors « d'un temple, les propylées, attirent souvent les regards du « public et les détournent du temple lui-même, ainsi l'extérieur « magnifique du souverain, etc.« (2 c). L'image ainsi amorcée se développe par une série de métaphores : « Le sage va an fond du « sanctuaire . . . La foule reste au dehors et se repaît de l'exté- « rieur du temple (2 d), etc. » Dans le discours XV, adressé à Théodose, Thémistios conseille à l'empereur de ne pas s'employer seulement à repousser les Barbares, mais d'entourer aussi ses sujets de sa sollicitude (186 b). Et, aussitôt, il éprouve le besoin d'éclaircir cette double idée par une comparaison : « Ainsi, dit-il, « les bergers doivent non seulement avoir des chiens et des « épieux contre les bêtes sauvages, mais s'occuper des herbes et 0 des sources pour leur troupeau, du moment où il faut les a traire et les tondre, etc. » (186 c). La triste situation d'un

peuple négligé de son souverain est exprimée i)ar un prolongement de la même image : « Onand le loup a pris une brebis, il « s'enfuit, tandis que le troupeau est sans recours contre un mau- « vais berger. « Cet enchaînement d'images, qui reproduit sous une forme allégorique la suite des idées, prend parfois chez Thémistios l'ampleur d'un symbole. 11 y a, dans ce même discours XV, une page de haute poésie, où l'idée, transposée en images jusque dans ses moindres détails, se dresse devant l'esprit comme un tableau complet et imposant (lyi d) : « Nous naviguons « comme dans im vaisseau, avec deux pilotes pour diriger la « manœuvre, devant la tempête qui s'est abattue soudainement. « Une partie des tlots se sont déjà apaisés, et les autres ne se « soulèvent plus avec tant de fureur. Les })ilotes ont ou en « etîet l'heurense idée de sortir des tlancs du vaisseau poiu' mon- « ter tous les deux sur Je pont, d'où l'on découvre l'étendue de (.( la mer, les tlots dont les uns sont encore irrités, et dont les « autres commencent à se calmer. Promenant leurs regards en <■ cercle sur l'horizon, ils saisissent les gouvernails; c'est que le « navire, quand ils l'ont reçu, n'était pas lrau({nillement ancré « dans le port, ni ne voguait à i)leines voiles au souftle tem- " péré du vent; mais, de toutes parts, la tempête s'était élevée, « la mer bouillonnait ck et là, et les parois du vaisseau avaient « déjà souffert. . . Songez à la grandeur du navire qu'ils gouver- (I nent, à tous les passagers qui s'y trouvent, à toutes les tem- « pêtes suspendues sur lui, etc. »

Si ces images sont en général assez banales, quelques-unes sont d'une recherche bien sophistique. Elles visent à l'esprit, comme celle-ci, dans le discours 1 (15 a), qui compare la loi à un homme irascible. Pourquoi? Parce qu'elle applique à des délits de gravité inégale le même châtiment, à la façon d'un homme qui ferait à des questions différentes la même réponse bourrue. En voici une autre d'une ingéniosité aussi apprêtée XIII (17'i c) : Jadis, le tîsc absorbait l'argent des citoyens sans jamais le leur rendre. Il en était de lui comme du lion d'Esope, malade dans sa caverne ; le renard remarquait que les traces d'animaux conduisaient à la tanière, mais n'eu revenaient pas. l)'autres comparaisons trahissent une recherche de l'image éclatante. Disc. XVIII, 222 c : Constantinople est comparé à un

peplos brodé d'or. — Gerlaiues métaphores rappellent, par hnir hardiesse, les audaces de la poésie lyrique. Disc. I, 3 a : ô Xoyoç

ecxôvL Tupo fftop [JLidaTO ; I, 10 C '. ouosv outoj !^(oov . . . oaxverat

Û71?fe COtXîaç; IV, 60 d : £7rl T0?Ç Àl(X£(7t Ot' OJV . . . èjJLTTÀ £ XETa'. 7)

ôàXaiTo-a, elC ...

A côté des images, il faut faire dans le style de Thémistios une très grande place aux yoç.yUix rj/i^^^-zx : le Tcâpiijov, ràvn'ÔETov, l'ôp-otoTeXeuTov. L'emploi fréquent et raffiné de ces figures était, comme on sait, un des caractères distinctifs de l'éloquence sophistique. Elles trouvaient un terrain tout préparé dans les discours de Thémistios. Il est souvent amené, en effet, adonner à ses idées une disposition symétrique, parce qu'étant philosophe il est habitué à les décomposer, à les classer, h les mettre en parallèle ou en opposition. Cette s^^métrie, qui existe à tout instant dans les idées, se traduit fréquemment dans la forme en yopyîe'.a T/v^ixara. Thémistios décompose-t-il une idée en éléments ayant à peu près la même valeur ? Il a recours au parison : Disc. I, 7 a; I, 11 c; I, 11 d; I, 17 b ; I, 17 c (avec chiasme) ; III, 48 c (dernière phrase du discours) ; IV, 30 c ; V, 65 c; VI, 72 b; VIII, 102 d; IX, 123 d; X, 137 d; X, 139 b; X, 141 c (dernière phrase du discours), etc. . . La recherche de symétrie, dans ces cas de parison, est frappante : Ex. :

IV, 50 c : oÙ'tc I àva-rtrjpw | Toi | nLÔu-XT'. | ûtto | xpûo'j;,

ouTE I àixaOaivùûo"/-, ( t/, | 'j'uyy, | ûiz'o \ ajxouTi'a;.

X, 139 b : v£V'.'xY,VTat yàp | iv£u | toïï | TracpaTXçadôat xai TTETTTojJcaaiv | avîu | to'j | (7Tf|Vat.

Les oppositions d'idées sont mises en relief par rantilheton : Disc. I, 17 a; II, 27 a; II, 30 d ; II, 34 a; II, 34 b; III, 42 c; VIII, 117 d; IX, 123 d, etc.. Même recherche de symétrie exacte que dans le parison. Ex. :

II, 30 d : àvopEtav o£ où/. iztTQÎxTc'.,

àXXx xal Icyx^eToct,

xapTept'av 8s où oi5â(TX£t, àXXx xat £X7T0V£t, etc. . .

III, 42 c : xa't TC/t I irpb; tt,v ÉTTtav Tr,ç fixT'.Xct'a; xat TY, vÉx 'l'(")ixr, | ttoôç t/^v ao^^ai'av, 50C akv I Ocp ' DTTOi'aç I kàXwxa;,

Trj 0£ I Ùcp ' ÔTTOt'oU I (TTTOuSâÇêTai.

Quant à riiomœoleleuton , il accompagne les parisa ou les antitlieta particulièrement soignés : dise. VI, 80 a :

xat p-<î[j.aTi (7[xtxp<o.

(Voir encore IV, :i7 d; VI, 80 a; VI, 82 c, etc.).

Les paronomases sont également fréquentes chez Thémistios : Succession du simple et du composé : Disc. I, 8 b :

oùrsdxw T£ ÛTTspoûatov xaà ÛTrepoûvxaov oûvaaiv xal ÛTTâpayaOov àyaôox'riTa,

etc. ; succession de composés commençant par le même mol, II, 3o ]) : cf^'.XoxspSé; t£ xal cpiÀo/pT,aâTi<7Tov ; de même V^I,

76 d, etc Allitération : I, 16 a ; I, 17 b; I, 18 a ; IV, 59 b ;

IV, 60 d ; V, 66 b; VI, 80 c, etc. Citons particulièrement : IV, 60 d (au début d'un parison) : xal àp/aia aèv.. à/psia oà.. . V, 6'3b : (Jt.ôp;ov (T/£tv afJLO! pov, etc...

Ces caractères se retrouvent au même degré dans les discours de polémique. Il s'y ajoute un nouvel élément que nous avons eu maintes fois l'occasion de relever à travers les discours XXIII, XXIX et même XXVI : la subtilité retorse ou aventureuse de la dialectique, le goût des distinguo hasardés et, pour tout dire, les sophismes. C'est ainsi qu'au début du discours XXIII, Thémistios invoque, pour distinguer ses conférences de celles des sophistes, la sincérité des applaudissements dont le couvre son auditoire. On ne saurait le rendre responsable de l'apparence sophistique que revêtent ses conférences : c'est le public qui les transforme en ôéarpa. Nous avons noté l'espèce d'équivoque qui lui permet de déplacer le débat et de confier à Platon le soin de le trancher, la distinction qu'il établit entre les dons de ses disciples et le salaire exigé par les antres philosophes. Mêmes subtilités dans le discours XXVI, trahissant le même embarras. Avant de prendre corps à corps l'accusation, Thémistios esquisse encore une apologie dont il emprunte à Platon les éléments. Nous avons remarqué d'ailleurs que les textes dont il se sert ici ne sont pas les mêmes que ceux du discours XXIIl, et qu'il en tire une définition toute ditTérente du sophiste. On peut dire, d'une façon générale, que Thémistios éprouve une certaine difficulté à saisir du premier coup l'essentiel d'un débat où sa personne se trouve visée, et que son

argumenlatioD tend un peu à se perdre, comme celle des sophistes, dans les chicanes et les équivoques, tant que le débat n'a pas pris une forme précise et que lui-même ne s'y est pas engagé tout entier.

Les contérences de ThémisLios qui nous sont parvenues (Disc. XXII, XXVir, XXX, XXXII) offrent à notre recherche un champ particulièrement intéressant. C'est surtout à propos d'elles que nous devons nous demander si la sophistique n'a pas laissé son empreinte sur l'éloquence de Thémistios, et si la restauration qu'il rêvait pour la philosophie pouvait garder devant la rhétorique une forme originale. Ces conférences que nous lisons sont précisément celles que la malveillance des adversaires de Thémistios incriminait. Elles nous fournissent donc le moyen de nous faire une opinion personnelle sur le fond du débat.

Il faut remarquer d'abord que leur genre même les rattache aux expositions sophistiques : ce sont des o'.a.liU'-ç- Or les StaXé^etç étaient, avec les (xe^Éxat, les exercices oratoires où se déployait l'art des sophistes et qui leur valait leur renom. Tandis que les [j-tlizai étaient des amplifications sur quelque point d'histoire, les otaXéçE'.ç agitaient des lieux communs sans application précise, et se donnaient ainsi une apparence philosophique. Les quarantequatre discours du sophiste Maxime de Tyr peuvent être regardés comme des modèles du genre. La StâXsçiç, chez Maxime, n'est pas autre chose qu'une forme spéciale d'exposition sophistique, consistant à retourner avec une ingéniosité stérile deux ou trois idées rebattues.

Il faut faire certaines réserves pour les StaXécst; de Dion Chrysostome. La plupart des discours de Dion doivent être rangés dans ce genre, mais il est certain qu'ils présentent des différences profondes avec les oiaXÉ^etç purement sophistiques comme celles de Maxime de Tyr. Dion en a renouvelé le caractère par son souci réel des problèmes moraux, et il a fait de la o'.QcXeçiç une forme d'exposition propre à encadrer des développements philosophiques. Toutefois, s'il renouvelle la matière des otaXÉçetç, il en conserve la forme. Les otaXé;£tç qui datent de l'exil, celles qui se rattachent aux dernières années de Dion, portent encore l'empreinte très nette de son ancienne éducation.

LR STYLE CHEZ THÉMISTIOS. 55

Ur cette ibrme de la otxÀ£;i; sophistique, quels sont ses caractères ? Prenons, par exemple, le discours XXI de Maxime de Tyr. 11 porte sur ce sujet : En quoi la vie active est préférable à la vie spéculative. Ce qui nous frappe dans ce discours, c'est remploi monotone de trois ou quatre procédés d'éclaircissement et d'amplification : exemples, comparaisons, citations poétiques, parfois fables. L'orateur exprime d'abord cette idée (jue tous les hommes se plaignent de leur sort. Aussitôt il la fait suivre d'exemples : le cultivateur, les membres des assemblées et des tribunaux, le soldat, celui qui vit en paix. — Qu'on suppose un dieu chans:eant les conditions des hommes : chacun se plaindra. Comparaison : « Si un dieu dépouillait chaque indi- « vidu de sa vie présente, comme font [pour leurs costumes] « les acteurs dans un drame, etc.. (396) ». Les philosophes ne cessent de disputer et ne sont pas d'accord sur la façon dont il faut vivre (397). Comparaison : « Ils ressemblent « tout à fait à des pilotes qui, ayant fait leurs préparatifs de « navigation, etc.. » Laissons de côté les différentes conditions humaines (reprise des exemples énumérés plus haut), pour considérer seulement la philosophie. Il faut choisir entre ses diverses formes. Comparaison : « De même (jue dans les « luttes corporelles, ceux qui sont faibles et qui se sont im- « prudemment laissés enhardir par l'espoir de vaincre, ne tar- « dent pas à renoncer à la lutte, etc.. (397). » De la spéculation ou de la pratique, laquelle est préférable? (398). La pratiqué. L'orateur suppose qu'on demande à chaque homme, à son entrée dans la vie, ce qu'il compte faire pour le bien commun. Comparaison : «Si quelqu'un, au moment où nous en- (' tronsdans la vie, refusait, à la façon d'un chef ou d'un fonda- « teur de la cité, de nous laisser franchir les portes, etc.. » (398). La diversité des réponses est éclaircie par une série d'exemples : ce que répondraient le constructeur de maisons (398), le tisserand, le fabricant de charrues, le forgeron, les peintres, les statuaires, les parfumeurs, les cuisiniers, les joueurs de llùte, les chanteurs, etc. .. Donc personne n'entre dans la vie sans avoir .son utilité. Que fait le philosophe? (401). 11 reste en repos. Mais cela n'est pas permis. Comparaison (403). « Tu me « fais l'effet, si tu montais siu- un navire, de ne pouvoir êlre

« ni pilote, ni même rameur, etc. . . », de même, dans la cité le philosophe doit avoir sa place. Comparaison : « Le corps avec « ses besoins multiples est sauvé par le concours de toutes ses « parties au service de l'ensemble» (404). Ici apparaît un élément important de l'exposition sophistique, le [jlùOoç. La fable figure dans tous les 7tpoYUfj1.vxc7p1.aTa, et nous verrons Thémistios en confirmer lui-même le caractère sophistique (notamment dise. XXII, 278 d). C'est ici un apologue dans le genre de celui de Ménénius Agrippa : les diverses parties du corps refusant de fonctionner, le corps périra (p. 404). 11 en est de même dans la cité. Comparaison : les maisons solides se maintiennent par l'accord étroit des pierres qui les composent. Qu'on retire une pierre, on détruira le tout (406). Gela est vrai surtout d'un élément important de la cité. Exemple : Peu aurait importé aux Grecs la défection de Ther.site; décisive au contraire et funeste fut celle d'Achille. Exemples (407). Le pilote laisse-t-il sa place aux gens inexpérimentés? Et le général? La vérité qu'on garde en soimême est inutile. Exemple : L'ouïe n'est une belle chose qu'en tant qu'on s'en sert, de même la vue de la richesse (407-408). La science n'a de valeur que dans les occasions qui se présentent de s'en servir (408). Exemples : le médecin, Phidias, Nestor, Ulysse. Citation de l'Odyssée I, v. 3-5 (409). Les exemples suivants sont assez longuement développés : Héraclès, Zeus (conséquences qu'aurait l'inactivité de Zeus, s'il cessait de s'occuper du monde). Citation de l'Iliade II, 24. C'est la yvco[xi^ souvent traitée dans les écoles des sophistes (410) : où yp-r, Trawû/tov euSecv SouX7^(popov avopa (cf. Progymnasmata d'Hermogène. Spengel, vol. II, p. 7, ch. 4). Les Cyclopes : Citation du vers 108 du chaut IX de l'Odyssée. Conclusion : Le repos complet est impossible. Citation d'un vers d'Hésiode (Trav. et jours, 287} (412). Objection : L'action a ses dangers. Maxime de Tyr y répond en utilisant quelques exemples comme arguments : le pilote raisonnet-il ainsi? Et le stratège? Conséquences qu'entraînerait cette manière de voir. Exemples : Maxime de Tyr oppose Cyrus à Sardanapale; à Epicure il oppose Platon, Xénophon, Diogène. Citation : Iliade, II v. 188-198. Nouvel argument : dans la mêlée, on court plus de risques à tourner le dos qu'à s'avancer bravement. Exemples : Ajax et les Troyens, Socrate et les Athéniens. Citation de Platon. Rép. VI, 474 c.

Ainsi, la pensée est constaminenl éclairée el développée dans ce discours à l'aide d'exemples et de comparaisons. L'orateur ne prend pas seulement les exemples comme un moyen d'éclaircir l'idée : il en fait parfois de véritables arguments. L'abondance des comparaisons est extraordinaire. Presque toutes les réflexions, aussitôt formulées, sont reprises sous forme d'images. Un élément important de la rhétorique sophistique, le p-ûôcç, a également trouvé place ici. La dernière partie du discours présente un remarquable emploi des citations poétiques. Enflu, il faut ajouter à ces éléments du style une particularité qui contribue à son caractère sophistique : l'abondance des yopYset* (j//,u.aTa : TraptGx, (ffôxwXx, àvriOsta, etc... Il est inutile de dire que ces caractères se reproduisent indéfiniment, et au même degré, dans toutes les otaXéçetç de Maxime de Tyr. 11 n'a h sa disposition que les moyens d'art habituels de la l'hétorique sophistique, et il montre dans leur emploi ce manque de mesure qui distingue partout les sophistes.

La plupart de ces éléments se retrouvent dans les dialexis de Dion Chrysostome, appliqués, il est vrai, à l'expression d'idées personnelles, et non plus d'amplifications banales. Les dialexis de l'exil, plus simples au point de vue de la forme, offrent cependant pour le style de giandes ressemblances avec celles de Maxime de Tyr. Là où le style est uni (voir Arnim, p. 299)*, comme dans la dialexis 68, Dion procède par séries d'exemples^; dans les discours d'un style plus soigné, la richesse des comparaisons est frappante. Dans le discours XVI, 7r£p> lû-n-r^q (p. 242), les gens qui s'obstinent à rappeler sans profit des souvenirs pénibles sont comparés aux enfants qui s'entêtent à toucher au feu. Dans la même page, Dion dit qu'il faut être armé en entrant dans la vie, si Ton ne veut pas être blessé par elle, et ressembler à un homme sans armes qui essayerait, à la guerre, d'esquiver les traits de l'ennemi. P. 243, ceux qui ne sont pas armés contre les surprises de la vie, et espèrent les écarter d'eux en s'adressant aux dieux, sont comparés à des promeneurs qui n'auraient rien pour se garantir de la pluie, et qui

1. Leben und Werke des Dio von Prusa, von Hans von Arnim. Berlin, Weidmann, 1898.

2. L'abondance des exemples est remarquable dans le discours 69, sur la vertu.

58 PREMIÈRE PAHTIE.

demanderaient aux dieux d'échapper à chacune des gouttes. Ils sont semblables aussi à un navigateur qui, au lieu de diriger le gouvernail, confierait aux dieux le soin de le sauver avec son navire. Quant <inx yopyt'eta ç/Tip-axa, ils sont fréquents dans les discours de la période sophistique (p. ex. dise. 73), mais deviennent rares dans les autres.

Arrivons maintenant aux dialexis de Thémistios. Le discours XXII, dont nous avons eu l'occasion de signaler l'exorde, à propos de la polémique de Thémistios avec les philosophes, est une dialexis sur l'amitié. Thémistios y montre d'une façon générale les bienfaits de l'amitié (264 c-267 d) ; puis il énumère les quahtés que l'on doit demander à un ami (268 a-271 b). Il indique les procédés à em|)loyer pour faire la conquête de celui dont on veut s'attacher l'amitié (271 b-273 c), les moyens de conserver cette amitié une fois conquise (273 d jusqu'à la fiu).

Le plan du discours est donc très simple et très clair, bien qu'il disparaisse à première vue sous les détails. Comment s'y prend Thémistios pour développer ses observations et ses conseils ? La première partie : utilité de l'amitié, se déroule dans l'ordre suivant : Une série d'exemples servant à démontrer le prix de l'amitié (265 d-2G6 b) : Thémistios dit qu'il préfère ce trésor à un cheval de Nisfieon, à un chien celte, au trésor de Dareios, etc. Suit une courte ecphrasis du bouclier d'Achille (265 d-266 b). L'amitié, dit Thémistios, a sur les autres passions ce privilège qu'elle ne soulève pas de rivalité entre ceux qui la recherchent. A l'appui de cette idée, et pour l'éclaircir, apparaît une nouvelle série d'exemples (266 c d) : l'amour, l'ambition, la richesse. L'amitié est particulièrement utile au souverain (266 d-267 a). Enfin le sujet du discours est posé. Comment chasse-t-on cette proie qui se nomme l'amitié? Cette question est développée par une série d'images : « Ne nous faut-il donc « pas tout d'abord apprendre à connaître exactement, et àrele- « ver les traces du gibier, ses indices, ses empreintes ? Dans « cette poursuite, une foule de gibiers de toute espèce ont la « forme de l'amitié bienheureuse... On peut arriver jusqu'à c son gîte, etc. » (267 a, etc.). Après avoir dénoncé l'hypocrisie comme une dangereuse contrefaçon de l'amitié, et adressé une sorte d'invocation k Athénè, Thémistios en vient à l'objet du discours (267 d).

Cette partie de la dialexis où sont exposées les qualités de Tami, présente une notable suite de comparaisons et de métaphores. L'ami doit être affectueux pour les siens (268 a b), capable de reconnaissance. Ici une comparaison : la terre est en partie stérile, en partie fertile, de même les âmes sont les imes capables, les autres incapables de reconnaissance; 268 c). L'ami doit savoir affronter les fatigues, dédaigner les plaisirs (269 a), être au-dessus de l'envie (269 a b) et de la cupidité mesquine (269 b). Comparaison : Les prétendus amis qui se disputent avidement une faveur de la fortune sont semblables à de jeunes chiens qui se battent et se déchirent (269 c). Après une rapide énumération d'autres vertus, Thémistios dit que Tami ne doit pas avoir un goùl. inuuodéré pour des occupations frivoles, le jeu de cube, la cithare, la tlùte (269 d). Comparaison : Semblables à un cours d'eau sont les amitiés détournées vers une pente rapide (le goût du jeu). 11 faut avoir peu d'amis (270 a b c). Dans l'amitié sont associés des caractères contraires (270 c-271 b).

Pour exposer en détail les procédés de la chasse aux amis, Thémistios reprend les images ébauchées plus haut (267 a b). Comment les poursuivre et les prendre? (271b]. 11 faut les entourer en cercle, avec plus de diligence que les chasseurs n§ l'ont pour les buissons. Le gibier est doux, nullement sauvage, etc. Quels filets disposeron.s-nous? Quel appât tendrons-nous? — La métaphore se poursuit avec un peu de préciosité : « C'est « en leur présentant des appâts de différentes sortes que les « pécheurs et les chasseurs prennent le gibier et les poissons ; c( mais l'ami est la seule proie pour laquelle l'amorce soit le « chasseur lui-même... etc..» (271 d). Quels sont donc les divers procédés ? Question présentée par Thémistios sous cette forme métaphorique : Énumérons successivement quelles sont les diverses sortes d'hameçons (272 a). Il faut de la circonspection : Ceux dont on veut se faire des amis demandent à être approchés de loin et avec précaution, comme de jeunes chevaux (272 a). Un procédé particulièrement efficace est l'éloge sincère. Mais les flatteurs l'ont rendu suspect, comme les parfumeurs l'huile (272 d). Il faut en user comme du vin, avec mesure. L'éloge est assimilé à un remède, et la métaphore, suivie avec trop de soin, tourne au concetto : C'est le seul remède dont l'ef-

fet soit plus énergique et plus profond quand il n'est pas appliqué à celui qu'on veut traiter (273 a). La subtilité de cette pointe est soulignée par la comparaison suivante : « Ceux qui « font un éloge sont exactement semblables à des tireurs d'arc. « De loin, leurs traits portent mieux que de près. » (273 a). Un second procédé est recommandé : s'attacher les parents de celui dont on veut se faire un ami. Le conseil est encore développé sous forme de comparaison, entraînant tout un cortège de métaphores : « Ce n'est pas seulement à celui qu'on chasse qu'il « faut dresser des pièges, mais aussi à ceux dont la prise faci- « litera notre dessein. . . (273 b). Il faut imiter les chasseurs : « ils élèvent des petits de colombes et de tourterelles, et s'en « servent pour tromper leurs frères et les attirer vers les bâtons « de glu et les lacets. De même nous devons attirer, etc. » (273 c).

Les exemples, les comparaisons et les métaphores se mêlent dans le dernier développement •. Comment il faut conserver ses amis. Le maquignon veille à son cheval, le bouvier au bœuf, etc. . . Ainsi il faut veiller à son amitié (274 a). Comparaison : On ne laisse pas une maison sans réparations quand la pluie ou le vent l'ont endommagée. Il ne faut pas davantage négliger son ami dans la maladie (274 b). Cette comparaison amène une sorte de bref parallèle entre l'amitié et la maison : 1° Il n'y a pas de différence entre l'entretien qu'exige une maison et celui qu'exige l'ami (274 a) ; 2° on ne néglige pas une maison exposée aux intempéries; faut-il néghger un ami malheureux? (274 b); 30 quand un mur s'écroule faute de soins, le mal s'arrête là, mais l'amitié négligée se change en haine. — Éviter d'entrer en concurrence avec son ami dans le même art (275-276 b). Parallèle entre l'ami et le flatteur (276 b dj. — Gomment il faut corriger son ami : c'est naturellement sous forme d'images empruntées à la médecine que l'idée est présentée : « De même « que les médecins évitent souvent de recourir à leurs instru- « ments, et guérissent le mal sans douleur, par l'application de h certains remèdes, voilà comment il faut soigner son ami » (276 d). Suivent des métaphores dans ce genre : « Tu peux, toi « aussi, te servir de remèdes, au lieu d'employer les cautérisa- « tions, etc. . .; les remèdes sont les discours. . . » — Cette idée

que, pour corriger les défauts d'un ami, il faut éviter les critiques blessantes et user de douceur, est exprimée par une longue suite de métaphores (277 b). Il faut se garder des discours âpres et blessants, y mêler un élément doux et agréable comme du miel. On ne permettra pas au malade de jeter par dégoût le remède et de fermer sa porte au médecin, etc. . . — On doit se défier de la calomnie. Comparaison (278 a) : « Il faut lui opposer « la muraille de l'incrédulité, élever dans notre oreille un solide « corps de garde, etc. . . Ceux qui l'accueillent sont comme des « hydrophobes, ou comme l'Oreste de la tragédie » (278 b).

Pour rendre plus sensibles les dangers que font courir à l'amitié les insinuations de l'hypocrisie, Thémistios conte une fable. Le procédé est tout à fait sophistique. Nous avons eu l'occasion de le dire à propos de Maxime de Tyr, et de relever chez lui l'emploi de cet élément. Si nous l'ignorions, Thémistios lui-même nous l'apprendrait. « Je vous dirais une fable que « j'ai là toute prête, si vous aviez l'obligeance de me laisser « rivaliser avec les sophistes » (278 d). Et aussitôt il raconte comment deux taureaux unis d'amitié s'étaient, par leur concorde, rendus redoutables à un bon. Celui-ci, pressé par la faim, va trouver un renard, qui, par des manœuvres adroites, parvient à séparer les deux amis, et à les livrer sans défense au lion.

Après le aùGoç, voici un autre élément de la rhétorique sophistique : L'Ecphrasis. L'Ecphrasis est rare dans les discours composés par Thémistios pour glorifier les empereurs. On ne peut guère relever que celle du discours XV (191 b), où Thémistios décrit, très brièvement d'ailleurs, un tableau représentant un miracle accompli sur les prières d'Antonin. Nous la voyons apparaître ici, pour évoquer une figure mythologique : « En bien des endroits j'ai vu, dit Thémistios, l'image de « Scylla, mais non telle qu'Homère la décrit. . , Homère se « borne à dire sur sa forme que c'était un monstre vivant dans (( une caverne, qu'il avait six têtes et douze mains. Mais les « statuaires montrent dans leur travail une imagination plus « ingénieuse. Ils lui prêtent, de la tête aux flancs, un corps de « vierge, et le font se terminer, à partir des hanches, en chiens ft terribles et effrayants. Ils ont trois rangées de dents, et leurs

« têtes, qui se dressent, cherchent un nombre égal de proies. » Thémistios interprète comme une allégorie celte image de Scjlla et en fait un symbole des dangers de l'hypocrisie. Enfin il demande de nouveau la permission de conter un mythe (279 d), et ce mythe, qui est très long, l'orme la fin du discours. Thémislios y reprend la célèbre allégorie de Prodicos sur Héraclès entre le Vice et la Vertu ; mais il la résume, et y ajoute une suite très détaillée. Héraclès est conduit par la Vertu au pied de deux montagnes, dont l'une est celle de l'Amitié, l'autre, de l'Hypocrisie. Ces montagnes, de loin, ont le même aspect, et leurs cimes semblent se confondre ; mais Héraclès, quand il s'approche, en découvre les ditférences. Au pied de la montagne de l'Amitié, poussent des fleurs qui ne se flétrissent pas ; les sources qui y coulent .ont une eau fraîche et délicieuse, et les promeneurs qu'Héraclès y rencontre ont un air de sérénité. A son sommet, est assise une femme dont la beauté tranquille inspire le respect à ceux qui l'approchent, et les rend meilleurs: elle est entourée de vérité, de bienveillance et d'amour. Sur l'autre montagne, tout n'est qu'apparence; les attraits qu'elle offre recouvrent une réalité affreuse. Les fleurs sj flétrissent, l'eau des sources y est empoisonnée, et les pentes sombres sont infestées de reptiles. L'Hypocrisie, qui siège au sommet, s'efforce de séduire par un air caressant ceux qui s'approchent; mais elle a pour cortège la tromperie, la ruse, etc., et celles de ses victimes qui peuvent s'échapper sont lecouduites par le remords.

L'ampleur que Thémistios donne à cette description est caractéristique. Cette façon de couronner la oiàXE^t? par un mythe aussi étendu est tout à fait d'un sophiste ; la nature même du mythe est à noter. H a pour point de départ une allégorie de Prodicos que nous trouvons rappelée chez Maxime de Tyr au début de la Dialexis XX sur ce sujet : A quels caractères le flatteur se distingue de l'ami (p. 378). Le développement que Thémistios y ajoute n'est pas de son invention, et il devait être depuis longtemps en honneur dans les écoles des sophistes, puisqu'on le retrouve chez Dion Chrysostome : Disc. I -ïrept (îafTiXeta;, 12 et suiv. La resseiiiblance, presque littérale par endroits, que l'on peut constater entre les deux morceaux, montre que Dion et Thémistios se bornent à reproduire exacte-

ment une série de clichés fixés par une tradition d'école. La seule différence entre le discours de Dion et celui de Thémistios vient du sens qu'ils prêtent à ralléiiorie. Tandis que Thémistios y symbolise les caractères opposés de l'amiliéelde l'hypocrisie, Dion y représente la royauté et la tyrannie.

81 nous faisons le compte des éléments dont se compose le discours XXII, voici ce que nous trouvons :

1° Les idées sont développées presque toujours sous forme d'images. Une de ces images domine : celle qui représente comme une chasse la recherche de l'amitié. Autour d'elle, s'organisent et s'enchaînent une ibule de comparaisons et de métaphores.

2° Volontiers Thémistios emploie, pour éclaircir l'idée, des séries d'exemples et de rapprochements.

3° Il esquisse deux Ecphrasis, l'une à la vérité assez hrève, mais qui, ainsi que l'autre, se présente comme un hors-d'œuvre dans la suite des idées.

4<» Il développe deux [jMoi, dont l'un est d'une ampleur démesurée et devient une allégorie suivie. Les précautions oratoires dont il les fait précéder soulignent pour nous le caractère sophistique de ces deux développements.

5° Le nombre des citations poétiques et des réminiscences mythologiques est considérable.

6° Il convient d'ajouter que ce discours présente un certain nombre de yopyieia cr/-/-[xaTa bien caractérisés :

264 C : àv ijlÉv Tt; û|7.ïv otYjyTjTa'.

TTîp'; Tcov Tpaiwv y.X'. '^Vj^atojv, côç eTroXéu.Yj'jav ttsôç àÀÀy,Ào'j;.

Y, TTôpl TY|Ç ZÉpÇO'J (TTOaTîtaç.

YJv Y,Àa(7£v ÛTrèp 'EÀÀY^iTtovTOj y.aTv. TY,; EÀÀàoo;, Y] TTspi TYJç 'EXÀocoo; aùx^ç,

b-iZÔGX àvÉrXYi Trpbç Éa'JTTjv -jTy.T'.y.wCi'jTa, etc. . .

266 b : lIpOY|XaTo ïxipy.v aTTiiox TO'.aÛTYjV,

t'va ô oi'Ào; y. Y, avuoTO,

Xal TtaÀ'.V £XTY|(7XT0 TO'.a'JTY,V £T£pav,

'.va 0 '^tAcic [j-Y, à-iacopYjTo; ysvo'.TO.

(Noter le chiasme : àrépav TO'.a'jTY,v — ~.v.xj-(-t ÉTÉpav).

266 d : ov yàp TtoXXi p.£v àxoûe'.v o£?,

TroXXv. 0£ ôpôcv, 7roXX(ov oà a(xac sTt'.asÂeï'jôai, TOUTto TCpôopo, ôÀi'ya t7. oûo (ora,

' X7.[ TO) OÙO OCpOaX[X(0,

xxl TO ffàjijia é'v ov, xotl [JL:a Èvoîjffa Vj 'j^J/V

267 a : xat 0(|>£Tai 9a[X7.,

xat axoù(7£Tai T(ov ou 7tXy|(7''ov.

xat £Ï(7£Tat xà Trdppw, xaOaTisp oi [JiâvTEi;,

xat TiXetofftv a[i.a. TrapÉffxat, xa67.7:£p ot 6£oî.

Noter le chiasme que forment dans leur première partie les deux dernières propositions.

Ces constatations sont celles que nous avons été amenés à faire pour les Dialexis de Maxime de Tyr. Entre le discours XXI de Maxime de Tyr et le discours XXII de Thémistios, les ditTérences de forme ne sont pas grandes. Les éléments du style sont les mêmes, employés dans des proportions sensiblement équivalentes, avec cette réserve que la phrase de Thémistios n'a pas partout cette symétrie monotone et cette brièveté sautillante qui deviennent si insupportables chez Maxime de Tyr.

La StàXE^tç XXVlI a pour titre : Qu'il faut s'attacher non pas aux pays, mais aux hommes. Le plan en est très simple. Il comprend deux développements, le premier portant sur cette idée que l'éducation peut être reçue partout, et qu'il ne faut pas se laisser guider par le renom du pays ; le second exposant les conditions morales nécessaires pour une bonne éducation. Voici comment les idées s'enchaînent : Les hommes, quand ils veulent apprendre un art, dit Thémistios, recherchent en général un maître versé dans cet art, et non une ville illustre. Exemples : artduforgeron,dujoueurdeflûteetdecithare (331 d). Il n'en est pas de même pour l'éducation. Nouvelle série d'exemples qui prolongent les précédents : les mêmes chaussures peuvent être faites dans une ville obscure, et dans une ville illustre, et aussi les mêmes écrits. Il en est de même pour les études (332 a). Les exemples se poursuivent : fabrication de tissus, construction de temples, de statues (332 b). Le sujet est

posé : On méprise, paraîl-il, les écoles d'ici, sans avoir d'ailleurs quoi que ce soit à leur reprocher. Thémistios va combattre ce point de vue (332 c). Lui-même a été élevé dans un lieu plus obscur encore, mais que faisait briller la sagesse de son maître (332 d, 333 a). L'argumentation commence, sous forme de rapprochements et d'exemples : Si nous étions malades, et que nous eussions besoin de l'aide d'Asclépios, nous n'irions pas chercher à Trikkè ou Épidaure le secours que nous pourrions trouver ici ; de même pour les oracles d'Apollon (333 b c d, 334 a b). Exemples : Milet et Golophon, où résida jadis Apollon, sont des lieux vénérables ; mais si Apollon change d'endroit, ne faut-il pas le suivre dans son nouveau séjour? (334 a). On s'incline devant le soleil là où il se lève (334 a). Les Béotiens avaient une réputation de grossièreté. Pourtant Pindare, Corinne, Hésiode étaient de leur pays ; la Scythie a eu Auacharsis (334 b c). La patrie est importante pour un homme politique, et pourtant Homère met au premier rang un guerrier de Salamine ou de Phthie (334 c). Homère lui-même est digne d'admiration, quelle qu'ait été sa patrie (334 d). Autre argument : Les goûts ne changent pas avec les endroits. Exemple : l'avare (33o a), l'amateur de chevaux (335 b), l'amateur de chiens (335 c), donc aussi l'amateur des lettres (cp'.XôÂoyoç). Il y a divers genres de Àôyo'., mais on peut les transporter avec soi ; ils ne tiennent pas à un endroit déterminé (336 a). D'ailleurs, suivant Homère, les paroles sont ailées (336 b). Donc elles sont faites pour changer de lieu. Ce qui est ailé va avec la parole et avec la musique. Exemple : les animaux chanteurs : rossignol, cygne, cigale. H ne faut pas davantage s'attacher à la ville d'où sont venues pour la première fois les lettres. Exemples : on ne fait ainsi ni pour le blé, ni pour le vin. Les Athéniens font venir leur blé de l'étranger, bien que Triptolème ait été leur compatriote (336 d). Le premier char fut attelé par Erechthée, et aujourd'hui, pourtant, les conducteurs de chars sont presque partout des Illyriens. H en est ainsi pour les armes et pour toutes choses ; pour l'homme même (337 a). La comédie a commencé en Sicile (337 a). Mais c'est à Athènes qu'elle s'est perfectionnée. La tragédie naquit à Sicyone, mais devint parfaite à Athènes. Pour admirer le Zens de Phidias, il n'y a pas besoin de l'Attique, et.

pour apprécier Platon, il n'est pas nécessaire de connaître sa patrie (337 b). 11 faudrait aller à Chios pour Homère, à Ascra pour Hésiode, etc. . . (337 c). Thémistios conte alors un mythe, celui de Prométhée et d'Épiméthée (338 a-d). Il eu tire cette conclusion que rhomme est naturellement l'ait pour les Xôyo'., et qu'on les trouve partout où il existe (338 d).

La thèse du discours est désormais établie. Il n'y a pas lieu, en matière d'éducation, de préférer une ville à une autre, et l'éducation peut être reçue partout.

Les Xoyo' sont en eflet le fruit de l'âme, et ils exigent, pour y pousser, une culture spéciale (338 d). Voilà l'image amorcée, et elle va se dérouler par une série de comparaisons et de métaphores : « D'abord il faut travailler l'âme, et la rendre propre à « recevoir la semence. Il faut pour cela de la docilité et de a l'attention. Si on lui laisse sa dureté et sa consistance, on y « jettera inutilement les semences, et, au lieu de raison et de « vertu, elle produira le vice et l'ignorance comme des épines. « Ensuite, quand elle aura été ensemencée, et qu'on y aura fait « des plantations, il faudra la retourner, et renouveler au moyen « de la mémoire ce qui lui aura été confié, la nettoyer des mau- « vaises herbes, pour éviter que les plantes utiles et cultivées « ne soient étoutîées par toute cette végétation vigoureuse. « Avant tout, il faut avoir soin de ne semer et de ne planter que « ce qui pourra fournir une récolte utile. Parmi les Xdyoi, comme « parmi les plantes, il en est beaucoup d'agréables et d'abondants « qui sont stériles et inutiles, de même que les bois de platanes « et de peupliers, etc. » Il faut choisir avec réflexion toutes les semences utiles (339 a b c). Si on mesure l'utile à l'argent, il faut rechercher les Xoyot qui servent dans les tribunaux et à l'agora. Ici une métaphore qui prolonge l'image développée plus haut : Cette semence est particulièrement vigoureuse (sùQaXst) sur la place publique (33U c). Si on cherche le moyen de devenir meilleur, il faut s'adresser à une autre éducation (33'.i d). Métaphore : Hermès, chez Homère, en donne la racine à Ulysse (340 a). Chacun peut la recevoir du dieu (340 b), en réfléchissant à ce vers d'Homère (Odyss., X, 304) : « Sa racine est noire, sa fleur, semblable au lait. » De ce vers, Thémistios rapproche une maxime d'isocrate, que l'on trouve mentionnée comme /peta dans les

Proiivmnasraata sophistiques (Progymu., Hormogène, p. 6, ch. 3, Spfiigel, vol. II) : La racine delà véritable édiicatioa est amère, mais doux et agréable est le fruit. Thémistios donne de cette maxime une interprétation qui continue le vers d'Homère: amer, dit-il, équivaut ù noir, blanc comme du lail, à doux (3i0 b c d). Hésiode estime, lui aussi, que l'effort est une condition de la vertu (340 d). Or il est possible en tous lieux de pratitiucr la vertu, et Homère l'enseigne, quand il montre Hermès arrachant celte plante dn sol, là où il se trouve.

La première partie de ce discours offre une extraordinaire accumulation d'exemples, parfois employés en guise d'arguments. Dans la seconde partie, la pensée de Thémistios prend un tour nettement allégorique. C'est d'abord la longue suite de métaphores où se trouve détaillée la méthode qui doit préparer l'âme à recevoir l'éducation ; c'est ensuite l'interprétation d»i vers d'Homère, entendu comme une allégorie et expliqué comme une métaphore. Nous retrouvons en outre, dans le mythe de Promélhée et d'Épiméthée (fin de la première partie) un élément sophistique déjà noté chez Thémistios. Un autre caractère sophistique intervient dans ce discours : le goût de l'argumentation fantaisiste. Il est difficile, par exemple, de prendre au sérieux les raisons (pie donne Thémistios pour démontrer que la matière de l'éducation, les Xôvoi, est chose essentiellement mobile. Homère, dit- il, nomme les paroles ailées. C'est qu'il est dans leur essence de ne pas rester à la même place. Noter avec quelle subtilité Thémistios raffine sur cet étrange argument. L'aile et la parole vont ensemble, dit-il. Exemple : le rossignol, le cygne, la cigale. C"est bien là le bel esprit, la coquetterie de dialectique que Thémistios lui-même raille si volontiers chez les sophistes. Et il s'en rend si bien compte qu'il avertit aussitôt son auditoire : « N'allez pas croire que je « songe à faire sans raison des phrases élégantes sur le cygne « et le rossignol, à la façon des sophistes ingénieux, qui se « servent de ces oiseaux comme de fards pour orner leurs dis- « cours. » Ici encore, il semble qu'il prenne soin de souligner pour nous ses points de contact avec la rhétorique sophistique. Cette dialectique de fantaisie reparaît à la fin du discours dans l'interprétation allégorique que donne Thémistios du vers d'Ho-

mère. Toutefois, il serait imprudent d'affirmer ici l'iafluence de l'esprit sophistique. Il est probable au contraire que Thémistios s'inspire de la méthode d'interprétation stoïcienne. Ouoi qu'il en soit, la façon dont les idées se présentent et s'enchaînent dans ce discours porte incontestablement l'empreinte sophistique. L'interprétation même du vers d'Homère repose en partie, nous l'avons dit, sur une /pei'a que les sophistes développaient fréquemment dans leurs écoles. Les yopyieia (7/Yj[j.aTa sont employés de loin en loin pour appuyer sur l'idée, ou souligner au moyen de l'àvTtOeTov l'illogisme de la foule :

332 d : T-rjv 'Apyco (TojQstcav ex HeffcraXtaç

TTOtTixat T£ âGaupt-airav, xat oùpavbç avY|p£t'J>7.To.

333 b : ■^•"^'"ip ouTO) [xkv euvou;, wç àv 7:aT7]p,

ouTO) oÈ ôpOcoç oox'.y.ài^cov, (ôç àv o'.XoTo^o:.

334 a : où O'.à tôv Oeôv xai t'o /Moic/V t'.ijlojvte;,

àÀXà o'.à TÔ yoyp'jjv /.a; tov Oeov aTiu.a^ovT£ç.

335 a.' TOV OtXd/p'JTOV ôpàJaîv

où TO [X£v 'A0r,vY|(7; ypudt'ov TtaàJvTa,

TÔ Sa Iv Msyâpoiç àTty.-/C<>VTa, oùoà TÔ asv £v KopivOco tteoi ttoaÀou 7rO'.OÙ[/.£VOV, TÔ Se Ix ïl'.xucovoç 'JTveoopoJvTï..

Le discours XXXII a pour titre : METptoTraOrjç v] cptÀôTExvo;. Voici les idées que Thémistios y expose : les produits de l'Ame (les sentiments, les idées), sont soustraits aux atteintes de la destinée. Ceux que développe la philosophie de Platon et d'Aristote sont un puissant remède contre la douleur morale. Ils la chassent, ou tout au moins la refoulent au fond de l'âme. Mais, tandis que le stoïcisme prétend garantir l'homme de ladouleur par une insensibilité absolue, et d'ailleurs chimérique, la philosophie d'Aristote fait leur part aux sentiments naturels de l'homme : elle développe ce qu'ils ont d'utile, et se borne à les modérer. Tel est l'amour paternel, instinct déposé dans l'homme par la nature. Ce sentiment prend chez les philosophes toute sa force et toute sa noblesse ; ils savent aimer leurs enfants mieux que ne fait le vulgaire. Leurs véritables enfants, ce sont les idées qu'ils exposent (Xoyot).

Le premier point est développé sons forme d'images avec une singulière richesse de métaphores. Thémistios débute en disant : L'âme a ses enfants comme le corps. Cette image initiale engendre un long parallèle entre les enfants de 1 ame et les enfants du corps. Thémistios, à propos de l'âme, parle d'woîvôç et de TÔxo'. (355 d). Il dit (356 a) : « ~u>w tti; J^u^^ç xuY,fji-iTO)v, "éxyova « 4'"/."'î? àya^rii; : Les enfants d'une âme vertueuse, et issus de « semences vertueuses. . . Dès le moment où ils sont enfantés, « ils sont dans toute leur force. . . Les enfants d'une âme vile « et faible sont stériles et pleins de vent, et la mémoire ne les <( recueille pas. . . »

La seconde idée est présentée également sous la forme d'une longue suite d'images. Thémistios donne comme un remède contre la douleur la morale de Platon et d'Aristote; puis il représente ce remède aux prises avec la souffrance de l'àme : « Il pousse dans les prairies de la philosophie un remède abon- « dant et efficace, dans le genre de celui qu'Hélène, fille de Zeus, « obtint, suivant Homère, de Polydamnè l'Égyptienne (Sou- « venir de l'Odyssée, IV, 227). Après avoir recueilli cette plante « et en avoir amassé une grande quantité dans les enclos de « Platon et dans ceux d'Aristote, fils de Nicomaque, les enfants « de l'âme (ici reparaît l'image du début) la broient et la mêlent « dans le cratère de Mnémosyne, et en enduisent et en frottent « leur père (357 a). Aussitôt le remède, se répandant avec rapi- « dite, s'attaque à l'âme et s'en empare, et essaie d'en chasser la « douleur, qui tient bon et qui a pénétré jusqu'au fond même « de l'âme » (357 b). A partir de cet endroit, la métaphore se complique et devient un peu incohérente, parce que la lutte de la philosophie contre la douleur éveille dans l'esprit de Thémistios une image d'un ordre nouveau : celle d'un siège en règle entrepris contre la douleur récalcitrante. De l'image du remède broyé dans le cratère de Mnémosyne, nous passons sans transition à une image tirée de fart de la guerre. « Lorsque la douleur « ne se relâche pas et refuse de céder aux attaques et aux ten- « tatives qu'il opère de tous côtés ; lorsque au lieu de sortir en « capitulant, elle se défend avec vigueur et repousse les assauts « de la raison, eu lui opposant les aiguillons invincibles de la « nature, alors (357 b) il la barricade à l'extérieur, la bloque et

« l'enferme de toutes parts, et applique aux issues des ferme- « tures d'acier. On n'entend pas ses cris et on ne voit pas ses « bonds ; la raison elle-même veille aux dehors et leur donne « un air de paix et de calme, pour ne laisser deviner à personne « le siège qui se poursuit au dedans. Ainsi la douleur reste « enfermée à Tinlérieur; elle trépigne et pousse des cris ter- « ribles qu'on n'entend pas, etc.. » (357 c). Il est à peine besoin de remarquer ici le soin avec lequel la métaphore est filée ; tous les détails de l'idée sont traduits en images, de manière à former une véritable allégorie, qui, à certains endroits, prend l'air d'une énigme.

Les exagérations du stoïcisme sont ridiculisées par une anecdote : celle de Persée de Citium dupé par Antigone (.358 a). Thémistios leur oppose la morale i)lus humaine d'Aristote, et il représente sous une forme métaphorique le traitement qu'elle fait subir aux passions indélébiles : « Quant aux passions qu'il « est impossible d'effacer en lavant, et de faire disparaître, parce « qu'elles sont gravées jusqu'au fond, ils (les péripatéticiens) se « contentent de les orner, de les embellir et de supprimer ce « qu'elles ont de visible » (359 b). Puis Thémistios fait appel au (xuôoç pour railler encore l'idéal irréalisable du stoïcisme. 11 cite la fable d'Ésope où est contée l'histoire d'un homme qui avait acheté un esclave hindou, et s'efforçait vainement de blanchir son teint (359 b). Il rappelle aussi la fable où Ésope montre Prométhée prenant, pour former l'homme, de la boue mélangée de larmes (359 d). Puis il en tire, toujours sous forme d'images, la conclusion : « Il ne faut pas essayer de retrancher (IxxoTTTïtv) « les passions, cela est impossible ; mais, si on peut, s'efforcer « de tes diminuer [k-KixÔTzzzi-^), de les tempérer, et de les endormir.» Il a encore recours aux images pour montrer que les passions nous sont données par la Providence, et, par suite, ont leur utilité (360 a) : « La divinité ne les eût pas mélangées à l'homme, « etc.. Elle les a tissées dans l'âme, et les a bâties à côté « d'elle » (Trpodùcp-irive t£ y.at 7rpo(7cox<Joo;xï](7s). Ici nous' avons le choix entre deux images de genre très différent, et cette richesse ne va pas sans incohérence.

L'éducation des passions se présente à l'esprit de Thémistios comme une sorte de culture. Nous l'avons vu développer une

image analogue dans le discours XXVII (338 d, etc.). Il débute par cette comparaison (360 b) : « Si les passions sont laissées « sans parure et sans soins par la raison, comme des plantes « cultivées et utiles négligées du cultivateur, etc. » Voici une définition des vices, qui continue Timage : « Ils sont comme des « épines dangereuses et empoisonnées pour tout le monde, et « particulièrement pour le jMopriéluire. > Sur celle comparaison se grefïe, suivant l'habitude, une série de métaplioi-es (|ui tournent à l'allégorie : « (Faute de soins) les passions retournent à l'état « sauvage, débordent de sève, et produisent des vices en guise « de rejetons (360 b). Inversement, il arrive parfois que les « passions dépérissent et se tlétrissent avant la maturité. Ces « âmes-là ont besoin que la raison, au lieu d'empêcher et de « comprimer les passions, les arrose, les aide à s'élever et à « atteindre un développement convenable... (360 c). Il faut « voir dans quel but la nature a semé et empreint dans l'àme « chaque passion. »

Plus loin, Thémistios oppose l'amour paternel, tel que l'éprouve le philosophe, à celui que ressent le vulgau*e. La plupart des hommes aiment leurs enfants à la manière des animaux : Cette idée est développée au moyen dune comparaison familière (361 dj : « Les chiennes prennent soin de leurs petits tant qu'ils w ont besoin de leur lait, mais un peu plus tard, elles se met- « tent à les mordre et à les déchirer ; elles les éloignent de leur « nourriture, preuve que quand elles en prenaient soin, ce « n'était pas elles, mais la nature qui veillait sur la faiblesse de « ces petites bètes. Ainsi fout la plupart des hommes. »

C'est au moyen d'exemples que Thémistios rend sensible cette idée : La plupart des hommes sacrifient à d'autres passions moins honorables lamour paternel. Ces exemples sont pris à l'histoire, au drame, ou à l'épopée : Ariobarzane le satrape fit mettre son fils en pièces; Périandre retira au sien l'eau et le feu ; Artaxerxès, fils de Darius, fit égorger un de ses fils et força l'autre au suicide ; Euripide montre Thésée invoquant Poséidon contre Hippolyte ; Amyntor maudit son fils Phénix (362 c). A propos de Kronos qui, selon Hésiode, aurait dévoré ses enfants, Thémistios a recours, comme dans le discours XXVII, à l'interprétation allégorique (363 a, etc . . .). Kronos, c'est le temps, qui

détruit les êtres à mesure qu'il les fait uaître. Puis il cite l'exemple plus moral de Zeus pleurant, dans l'Iliade, la mort prochaine de Sarpédon (363 c). Relever enfin l'image qui termine le discours : les idées qa'ils expriment sont la véritable descendance des philosophes (364 a].

Cette oiâÀeçtç offre la plupart des caractères sophistiques que nous avons relevés chez Thémistios dans les discours du même genre. Celui qui domine, c'est l'abondance des images. Les deux premiers développements sont de véritables allégories, où les idées sont systématiquement traduites en comparaisons et en métaphores. Cette transposition systématique, la préciosité de ces images dont l'enchaînement suit tous les contours de l'idée, sont profondément sophistiques. Du reste, l'image reparaît plus loin, pour assimiler à la culture des plantes la discipline des passions, et elle tourne encore à l'allégorie, par le soin avec lequel est suivie la métaphore. A côté de cet élément qui tient une très grande place, il faut rappeler les deux [i.uôo'. d'Ésope et celui d'Hésiode et, vers la fin, le procédé qui consiste à éclaircir l'idée par une série d'exemples pris à l'histoire et à la légende.

A côté des Dialexis doivent prendre place deux discours de Thémistios qui, par leur genre, se rattachent également à la rhétorique des sophistes : les discours XX et XXX. Le premier est en effet une oraison funèbre (celle d'Eugénios, père de Thémistios), le second, consacré à l'agriculture, peut être considéré comme un Enkomion.

Les sophistes avaient fait de l'ÈTrixT^ostoç et de Vimrâ.(f'.oz Àoyoç une de leurs spécialités. Ménandre, dans son traité, distingue toutes les variétés d'oraison funèbre, le TraoafAuOvjxixôç Xôyoç, ou discours de consolation, la [ji.ovwota, riTriToccptoi;, ou oraison funèbre proprement dite, et pour chacune d'elles, il trace un plan fort précis. D'autre part, des oraisons funèbres comme celle de Rufm chez Himérios nous montrent avec quelle docilité les sophistes se conformaient aux exigences du canon sophistique. En voyant Thémistios aborder à son tour l'oraison funèbre, les auditeurs pouvaient se demander s'il n'allait pas faire œuvre de sophiste. Il a prévenu, dans la itpoôscopia de son discours, cette objection inévitable, en rejetant très nettement les règles de l'sTT'.Tiiptoç sophistique. « Ce discours, dit-il, n'a aucune prétention, et

« n'est inspiré que par un sentiment de piété filiale. Les discours « de ce genre sont d'haJjitude assez longs ; nous étions, quant à « nous, obligés de nous borner. . . Le moment présent exigeait « de nous plus de promptitude que d'ampleur dans l'éloge... Ne « vous étonnez pas si le style laisse à désirer au point de vue de « la pureté classique (si? TtxXaioTrjxa). Il est difficile d'atteindre à « cette correction parfaite, quand on ne s'y exerce pas assidû- « ment... Le philosophe ne doit pas se soucier à ce point de « bien dire. . . » Il faut retenir de ces explications que Thémistios ne s'est pas conformé aux règles du genre parce qu'il n'a pas eu le temps de préparer longuement son discours, et parce qu'une docilité trop grande à ces règles lui aurait paru peu digne d'un philosophe faisant l'éloge d'un autre philosophe.

De fait, le plan de cette oraison funèbre n'a rien de commun avec celui que trace Ménandre. Comme Thémistios l'indique, il s'agit ici d'un deuil récent [hityx'^q). Le discours que va faire entendre l'orateur est un èirucVîoetoç "kôyoç, dénomination qui correspond à riTTiToccpioç chez Ménandre. Or ràirtTâcpto; (') doit célébrer d'abord la famille du mort (y^vo;), parler ensuite de sa naissance (y£V£(7iç), en rappelant la joie trompeuse qu'elle avait causée ; de son naturel (çûatç), de la façon dont il a été élevé (àvarpocp-i^)^ célébrer son éducation (-aiosia), ses qualités (sTrtTvioeiJtxaTa), ses actions (Trpoc^siç), sa fortune éclatante et fidèle. Il faut alors reprendre ces divers points dans une synkrisis d'ensemble, où le mort est comparé à quelque demi-dieu, Héraclès ou Thésée. Puis vient le 6pT,voç proprement dit, dont le but est seulement d'émouvoir les auditeurs. Le ôpîîvoç est suivi de la TrapatiuOia, où le mort est montré vivant avec les dieux et habitant les Champs-Elysées. Quelques paroles d'encouragement doivent être ensuite prononcées à l'adresse de la veuve et de ses enfants. Enfin l'orateur loue la famille du défunt de l'exactitude avec laquelle elle s'est acquittée de ses devoirs funèbres, et lui souhaite, sous forme de prière, d'obtenir les faveurs divines.

C'est dans un ordre tout différent que se déroule le discours de Thémistios. La suite des idées est celle-ci : Les larmes ne sont pas permises ici par la philosophie (233 d-234 a). Où Thémistios reverra-t-il Eugénios '? Dans le séjour des dieux. Suit l'éloge

(1) Rhetores Graeci, éd. Spengel, vol. III, p. 418, etc.

d'Eng'énios : il a rendu intelligible au public la philosophie d'Aristote (234 d-235 b). A l'étude d'Aristote, il joiiinait celle de Platon, mais faisait peu de cas d'Épicure ; il était grand amateur d'Homère, de Ménandre, d'Euripide, des poètes lyriques (235 c- 236 d). Il avait le goût de l'agricullure (236d-237 c). Peu curieux de la beauté du langage, il demandait pour l'âme une nourriture solide (237 c d). Thémistios, reprenant une idée de son père, déclare que la théorie ne suffit pas en philosophie, et qu'il y faut joindre la pratique (238 a b). Le philosophe doit pratiquer la vertu qu'il enseigne (238 c d, 239 a). Aussi Eugénios proposait-il Socrate comme modèle (239 abcd). Lui-même rappelait Socrate. Autre exemple de saine vertu : Héraclès, qui a fait au vice ime guerre sans relâche. Longtemps ai)rès Héraclès et Socrate, et en souvenir d'eux, les dieux ont envoj'é sur la terre Eugénios (239 d, 240 b). Péroraison, sous forme d'invocation : Thémistios, s'adressant à son père, le prie de lui montrer la voie qui le fera sortir de la réalité misérable ; il lui rappelle qu'il a été habitué par lui à regarder en face la vérité.

Le schéma de Ménandre, on le voit, n'a pas été respecté ici. Thémistios a bouleversé Tordre des développements, mais il a conservé quelques-uns des lieux communs traditionnels : ainsi la Tiapay-uOia, qu'il présente au début, quand il déci'it l'entrée d'Eugénios dans le séjour céleste, et la synkrisis avec les demidieux, lorsqu'il met son père en parallèle avec Héraclès. Mais Thémistios a sacritié les lieux communs étrangers à la personne même d'Eugénios, p. ex. le développement relatif au yevo;.

Dès le début du discours, apparaissent les comparaisons et les métaphores. Thémistios dit qu'il lui est interdit par la philosophie de s'abandonner aux larmes, sous peine de peidre l'héritage paternel, c'est-à-dire d'être rayé du catalogue des ministres qui la servent (xàiv Caxdpo)v). l\ faut donc garder sa fermeté. Comparaison assez bizarre : « H faut tenir les yeux droits et fixes comme une épée ou des cornes (234 a). » Ici une réminiscence poétique : Thémistios doit imiter l'attitude contenue d'Ulysse devant Pénélope, etc. - .

Le développement qui suit n'est qu'une longue métaphore. Thémistios, il est vrai, n'en est pas l'inventeur; il l'emprunte au Phèdre de Platon; mais ce qu'il y ajoute, c'est le commcn-

taire qui la prolonge. Relevons d'abord ces images : « La philo- « Sophie qui t'a fait accomplir cette bienheureuse traversée... « Les chaînes de la nature (le corps » (234 b). Voici maintenant l'image prise au Phèdre : « Tu t'es élancé dans les hauteurs de f< l'éther et vers le ciel, avec l'attelage des chevaux immortels « que tu as si longtemps élevés et nourris, les habituant à partir « ensemble et à s'élancer l'un et l'autre vers les hauteurs, sans « que l'un tirât le joug en haut et que l'autre le fît peser en bas. 0 Aussi n'as-tu eu besoin ni d'aiguillon ni de freins pour conle- « nir le cheval fringant et fougueux. Il était accommodant et « doux pour son compagnon, qu'il aidait à tirer ton char. » L'arrivée d'Eugénios dans le séjour céleste est figurée par Thémistios, qui représente son père accueilli par la sainte assemblée des dieux et le peuple des divinités favorables. Ils viennent à sa rencontre, et le reçoivent avec honneur pour le récompenser d'avoir rempli la tâche qu'ils lui avaient confiée sur terre. Rhadamauthe et Minos ne trouvent dans son âme aucune souillure, et le font asseoir aux côtés de Socrate et de Platon.

C'est encore sous la forme d'une longue suite d'images, véritable allégorie, que Thémistios glorifie son père d'avoir rendu intelligible au public la philosophie d'Aristote. Il développe une métaphore ébauchée plus haut : celle qui représente les philosophes comme des ministres sacrés. De cette image en résulte naturellement une autre : La philosophie est le temple, dont les philosophes sont les ministres. D'autre part, Thémistios explique qu'avant Eugénios, le système d'Aristote restait plongé dans l'obscurité dont son auteur l'avait recouvert volontairement pour le dérober au vulgaire. Ces divers éléments étant donnés, l'image s'organise et se déroule logiquement : Dans le temple de la philosophie, le système d'Aristote était comme une statue voilée : Eugénios fut l'initiateu)-. « Tu as dévoilé les statues (du « temple), dit Thémistios à son père (233 a). Celui qui, tout à « l'heure, s'approchait du sanctuaire, était rempli d'effroi et de <i vertige » (235 a). Plus loin : « Quand l'interprète (Eugénios), n ayant largement ouvert les propylées du temple, eut drapé la « statue dans ses vêtements et l'eut parée, et après en avoir i( légèrement essuyé toute la siu'face, l'eut montiée à l'initié, « désormais polie comme le marbre et resplendissant d'un éclat

ft divin, ce brouillard et ce nuage se dissipèrent d'un seul coup, et « la pensée d'Aristote (vou;; ne faudrait-il pas corriger veo'jç?) se « découvrit dans ses profondeurs, pleine de lumière el de beauté, « au lieu de l'obscurité d'autrefois. Aphrodite assistait le porteur (c" de torche, et les Charités prenaient part à l'initiation... » Plus loin : « Tous les temples des sages, il les ouvrit en même « temps. » On saisit clairement ici le procédé de Thémistios. Il commence par un rapprochement qui substitue à l'idée une image équivalente et, de celte image, il lire, parallèlement à l'idée, une série de détails dont chacun a la valeur d'une métaphore. On ne peut trop insister sur l'efTort dont témoigne une pareille méthode de développement, et sur le caractère tout sophistique de ce procédé.

Passant à la philosophie de Platon, Thémistios y poursuit l'image précédente : « Eugénios, dit-il, faisait voir dans la « même enceinte le seuil du temple du grand Platon. Il ne « changeait pas de vêtement en passant de l'Académie dans le « Lycée, mais souvent il commençait par sacrifier à Aristote <( pour finir par les cérémonies de Platon. Il se fâchait contre « ceux qui veulent séparer ces enceintes par un muret par une « barrière (235 d). La philosophie d'Àristote, disait-il. est une < noble introduction aux cérémonies de Platon, en même « temps qu'elle y ajoute un faîte et un corps de garde (ôctyxôç, <( cpuÀaxTYip'.ov). » Pourquoi Aristote a-t-il rendu si difficile l'accès de sa philosophie ? « Gomme la philosophie de Platon était d'un 4 accès et d'un parcours facile aux sophistes, Eugénios disait « qu'Aristote ('AptaTOTÉXet est inadmissible ; il faut 'Ap'.ttotéXyi. (( Petau. p. 685 propose d'ajouter weto SsTv) l'avait entourée de « murs et enclose de toutes parts ... mais que la foule, par « paresse et par nonchalance, veut lutter sans protection et « sans se frotter dhuile. » On a ici l'impression que l'image se prolonge à l'excès, et tourne à l'énigme.

Plus loin, l'éclectisme d'Eugénios en matière de philosophie est expliqué à l'aide d'images nouvelles : « Aucun sys- « tème de philosophie ne s'est établi ni n'a tixé sa tente à « l'écart d'un autre, mais comme les ramifications ténues et « les inflexions d'une route large et grande, tous, en décri- « vaut un tour plus ou moins long, convergent pourtant vers

« iiu même but » (236 b). Ce que dit Thémistios du goût de son père pour l'agriculture, lui fournit l'occasion d'évoquer des souvenirs de l'Odyssée, et d'esquisser une synkrisis entre Laërte et Eugénios. Les plantes de Laërte étaient bien soignées, suivant Ulysse, mais lui-même était en haillons et portait des chaussures rapiécées. Eugénios au contraire, avait toujours une tenue décente, non qu'il portât des vêtements d'étoffe fine, mais parce que son âme n'était pas négligée. Cette réflexion inattendue amène Thémistios à célébrer les vertus de son père, et à rappeler cette maxime d'Eugénios que l'éducation doit avoir en vue l'utile plus que l'agréable. Les travaux de l'agriculture lui fournissent une image pour éclaircir celte idée (237 c) : « Ceux qui en agriculture ne plantent 0 que des bois de platanes touffus et de cyprès, en négligeant le « blé et la vigne, ont en vue l'agrément plus que la nourriture ; « de même, dans les discours, ceux qui ne recherchent que le « plaisir et le moyen de charmer leurs auditeurs ne sont pas « des philosophes, non plus que ceux-là ne sont des agricul- « leurs, mais des flatteurs, des enjôleurs, etc. . . » Celle comparaison est immédiatement suivie d'une autre, où le philosophe qui néglige la pratique est représenté comme un médecin qui ne connaîtrait que la théorie (238 a). Enfin la même idée est reprise une troisième fois, au moyen d'une image nouvelle empruntée à l'athlétisme : « Un athlète serait ridicule, si tout en <i exhibant ses haltères et en énumérant les exercices de gym- « nastique, il promenait des épaules molles et communes, etc..

De même en philosophie... » Trois longues comparaisons, l'une prise à l'agriculture, une autre à la médecine, la troisième aux choses de la palestre, pour rendre sensible la même idée, voilà un luxe bien sophistique. Sans doute, il s'agit ici d'une idée chère à Thémistios, puisque, sous prétexte de célébrer Eugénios, il défend la théorie pour laquelle il lutte dans sa polémique avec les philosophes. Mais l'importance qu'il attache à celte idée ne suffit pas à expliquer la forme qu'il lui donne, ni la richesse d'images dont il la revêt : en réalité, il se donne le plaisir d'étaler la virtuosité d'un artiste du style.

Les deux développements qui suivent doivent être regardés comme des espèces de synkrisis, avec cette réserve qu'on n'y

trouve pas de parallèle minutieusement détaillé. Thémistios présente un résumé de la vie de Socrate, pour montrer qu'elle fut un modèle de vertu, mais il se borne à dire, en la terminant, que la vie d'Eugénios offre beaucoup d'analogies avec celle de Sourate : il eut beaucoup de luttes à soutenir, lui aussi, tant dans sa vie privée qu'en public. Le parallèle est simplement ébauché dans ses grandes lignes. Il en est de môme pour le portrait d'Héraclès. Après avoir résumé sa vie à grands traits, Thémistios ajoute que les dieux ont envoyé sur terre Eugénios pour rappeler le souvenir d'Héraclès et de Socrate. Mais si la synkrisis n'est pas traitée ici avec la coquetterie d'argumentation qu'y mettent les sophistes, elle rappelle leur manière par l'hyperbole assez froide qui en fait le fond. Si respectable qu'ait pu être Eugénios, Thémistios ne peut sérieusement le comparer à Héraclès. — Les images reparaissent dans la péroraison. La première idée : Puisse la mémoire de mon père me guider vers l'idéal, est ainsi rendue par Thémistios (240 c) : « Tu nous as « laissés dans l'agitation des flots et dans la prairie d'Atè, sans « avoir personne pour nous tendre la main, pendant que nous « essayons de lever la tète, et de sortir un jour de ce bourbier « fangeux. Nous devons donc désormais suivre tes traces, et « tâchera notre tour d'y imprimer les nôtres... » Voici enfin sous quelle forme est présentée la seconde idée : Tu m'as habitué à la contemplation de la vérité : « A maintes reprises tu me mis « à l'épreuve, comme les aigles font pour leurs petits, pour voir ft si mes yeux pouvaient supporter et soutenir l'éclat de la « vérité. . . Tu te réjouissais de voir que je ne démentais pas. ta « race, en fixant sans cligner des yeux le soleil. »

Il résulte de cette analyse que si Thémistios, comme il l'annonçait, a évité de suivre le plan habituel de ViTurioioç^ il s'est montré sophiste à sa façon. D'abord, il a gardé du schéma traditionnel deux développements, la 7rapa[jLuOt'a et la aûyxpiGiç. La présence de ce dernier motif, si aimé des sophistes, est caractéristique. La synkrisis apparaît à deux reprises : une première fois pour comparer Eugénios à Laërte; une seconde, pour établir un parallèle hyperbolique entre Eugénios d'une part, Socrate et Héraclès de l'autre. Ensuite, les diverses parties de son discours, prises à part, sont traitées à la manière sophistique. Au

début, ce sont des images enchaînées avec tant de suite qu'elles deviennent des allégories : entrée d'Eugénios dans le séjour des dieux, Eugénios ministre et interprète d'Aristote et de Platon. La nécessité de rechercher l'utile dans l'éducation est encore exprimée à l'aide d'images : trois longues comparaisons se succèdent pour montrer que la pratique en philosophie ne peut être séparée de la théorie. Enfin c'est l'image qui t'ait les frais de la péroraison. La déclaration préliminaire de Thémistios ne se justifie donc qu'à moitié; il semble même qu'elle accuse les caractères sophistiques du discours, en laissant supposer chez Thémistios une intention de coquetterie dissimulée, ou cette sorte d'inconscience qui accompagne les habitudes invétérées. Le discours XXX : Wéaiç tl yEwpvYiTÉov, a tous les caractères d'un èyxtoiJL'.ov sophistique. Thémistios ne s'^' borne pas en effet à montrer les avantages de l'agriculture : il essaie de prouver que l'agriculture est le principe de tout ce qu'il y a de bon dans la société humaine. Cet etTort de dialectique paradoxale caractérise l'eYxoSjxtov. Un le retrouve, par exemple, dans deux discours de Dion qui datent de la période sophistique : discours 75 Tispi vd[xou, discours 76 -epî eôouç. L'argumentation de Thémistios est placée au début du discours sous l'autorité d'Hésiode. « Jl parer tage la poésie, dit Thémistios, en éloges des héros et des « Muses, et parmi ceux-ci il range l'agriculture (Théogonie, « v. 30). Il en célèbre la nature, et estime que l'enseignement de « l'agriculture se confond avec celui de la vertu. Or Hésiode « passe pour avoir reçu des Muses en personne la musique « avec le laurier. » Voilà pourquoi Thémistios érige ici ses propos en dogme, comme il fait en général pour ceux d'Homère. Ce qui suit n'est pas autre chose qu'une amplification, ou si l'on veut, une démonstration de la pensée d'Hésiode : « Il nous « faut, dit Thémistios, en suivant Hésiode et les Muses, démon- « trer abondamment qu'Hésiode n'a pas été sans raison regardé « comme un sage, etc.. » (348 c). Suit une brève synkrisis d'Hésiode et d'Homère au profit d'Hésiode. Le poète d'Ascra a été jugé supérieur à Homère en sagesse et en valeur poétique. Or à quoi a-l-il dû cette supériorité? A son poème sur l'agriculture. Tandis qu'Homère chantait les combats, Hésiode célébrait les travaux et les jours (348 d). Thémistios invoque les

dieux protecteurs de l'agriculture et de la poésie, et Apollon Mousagète lui-même (349 a). Cette invocation l'amène au premier point de son argumentation. A en croire Prodicos, dont Thémistios rappelle en termes élogieux la sagesse — noter en passant cette marque de faveur donnée à un sophiste — il faudrait invoquer aussi Dionysos, les nymphes, la fille de Dèmèter, Zeus et Poséidon. En effet Prodicos fait venir de l'agriculture toutes les cérémonies et les fêtes du culte. La légende d'Orphée elle-même est encore à l'éloge de l'agriculture, dit Thémistios (349 b). Ici reparaît la méthode d'interprétation allégorique. En disant qu'Orphée charmait toutes choses, la légende veut faire entendre qu'il adoucissait la nature et la vie des animaux, au moyen des fruits cultivés que fournit l'agriculture, et qu'il ôtait aux âmes leur brutalité primitive. Pour remercier les dieux de ces bienfaits, il institua des sacrifices et des cérémonies religieuses, et tous les hommes devinrent agriculteurs (349 c). Après cet argument pris à la légende, voici un argument d'expérience : L'agriculture est universellement répandue, et les peuples qui s'y adonnent le plus sont aussi les plus heureux (349 d). Inversement, les rares peuples qui la négligent mènent une vie misérable. Exemple : les Scythes (349 d). Si les Scythes ne pratiquent pas eux-mêmes l'agriculture, ils ne peuvent vivre sans elle, et font venir d'ailleurs les fruits qu'elle donne. Et Thémistios revient sur leur misère, en citant les vers d'un poète (Denys le Périégète), qui les compare aux bêtes sauvages (350 a). En face de cet exemple isolé, qui prouve d'une façon négative la valeur de l'agriculture, Thémistios trace le tableau des progrès de l'humanité. Grâce à l'agriculture, les hommes, menant une vie plus douce et délivrés du souci de leur nourriture quotidienne, purent tourner leur pensée vers les dieux ; ils les honorèrent (origine des cultes), ils firent les lois (organisation sociale, 350 b), et la cité fut fondée. Ainsi s'explique la sollicitude spéciale que les législateurs témoignent pour l'agriculture (350 b). Qu'est-ce qui règle les rapports des peuples entre eux ? Les intérêts de l'agriculture. Les peuples qui ont l'amour de la paix repoussent la guerre, pour permettre à l'agriculteur de travailler sans crainte. Ceux qui sont contraints à la guerre la font pour protéger les

travaux de ragriciiltiire (SLJO b c). Le commerce est une conséquence de l'agriculture : ceux dont les champs fournissent une production supérieure à leurs besoins, font profiter de leur abondance ceux dont les champs ne produisent pas assez (350 c). L'agriculture n'a pas seulement produit les lois ; elle reste pour l'homme une garantie d'honnêteté. Et, enetTet, ayant produit les lois, elle est la source de la justice. D'ailleurs, comment les agriculteurs pourraient- ils faire le mal, n'étant pas pressés par le besoin, et vivant dans l'abondance? C'est dans les villes qu'on trouve des hommes injustes. L'agriculteur ne connaît qu'une richesse, celle qu'il tire de la terre par son travail, et il évite ce principe d'injustice : l'esprit d'intrigue (31)0 d). Ici une comparaison, jiour rendre plus fortement ce qu'il y a d'incompatible entre l'agriculture et l'injustice. Certains éléments, comme l'eau et le feu, ne peuvent aller ensemble : si on les mêle, l'un d'eux détruit l'autre. Ainsi l'injustice et l'agriculture (351 a). Outre la prospérité et le calme qu'elle leur donne, l'agriculture attire aux hommes les faveurs célestes. Homère et Hésiode renseignent. (Noter ici le procédé de dialectique signalé plus haut, et qui emprunte des arguments à l'autorité des poètes.) La grêle et les pluies stériles, les épidémies tombent sur les hommes injustes : les pluies douces, les arbres dans le creux desquels les abeilles font leur miel, sont le privilège des hommes justes (351 a b).

Conclusion : H résulte de ces diverses constatations que rien n'est plus utile aux hommes que l'agriculture. Elle est pour eux la source de la richesse. En effet (nouvel argument fondé sur l'autorité de la poésie) les poètes font de Ploutos le fils de Dèmèter (351 b). Tous les arts, toutes les professions, la souveraineté elle-même ont besoin de l'agriculture. Le souverain le plus fier ne peut rien, si l'agriculture ne vient pas en aide à ses armes (351 d). Le discours s'achève sur cette formule énergique : Sans les bienfaits de l'agriculture, rien ne reste pour aider à vivre.

Sophistique par son caractère général qui le rattache à l'Enkomion, ce discours l'est aussi par la nature des idées qu'il expose et par le tour de son argumentation. Les images sont

rares : une seule comparaison peut être relevée, ce qui est sans exemple chez Thémislios. Mais il semble que celte discrétion de l'image soit une loi du genre : Dion Chrysostome, d'ordinaire si riche en comparaisons et en métaphores, s'en montre très sobre dans le discours 75 Ttspl vôjxou, qui est un modèle d'Enkomion sophistique. Tout l'effort de Thémistios, dans ce discours XXX, comme celui de Dion dans le discours 75, portesur la dialectique. Thémistios soutient cette proposition que l'agriculture fait tout le bonheur et toute la noblesse de la vie humaine. Dans cette façon de tout ramener à l'agriculture, et de subordonner à un point de vue exclusif une matière presque illimitée, il y a déjà, nous l'avons dit, quelque chose de profondément sophistique. Chaque sujet est pour le sophiste qui le traite le plus beau de tous les sujets, celui auquel tout doit être ramené. Cette proposition paradoxale doit exiger un effort inquiétant de dialectique. Comment procède Thémistios ? Son argumentation se fonde, soit sur des raisons d'autorité, soit sur des raisons d'expérience. Il s'efforce tout d'abord, à la manière des sophistes, de faire sentir la dignité de son sujet, et il s'adresse à Hésiode pour prouver que l'agriculture est une science vénérable, presque sacrée. Plus loin, il fait appel à l'autorité de Prodicos, pour montrer que la plupart des dieux de l'Olympe sont des protecteurs de ragriculture. C'est par une citation poétique de Denys le Périégète qu'il prétend appuyer ses considérations sur les Scythes. 11 invoque encore l'autorité d'Homère et d'Hésiode, quand il soutient que l'agriculture attire aux hommes les faveurs célestes. Enfin c'est sur l'affirmation des poètes qu'il se fonde pour déclarer que la richesse a sa source dans l'agriculture et que Ploutos est fils de Dèmèter. Ce qu'il faut relever comme sophistique dans ce procédé d'argumentation, c'est d'abord la nature des arguments : Thémislios transforme en dogme l'autorité des poètes, méthode singulièrement fantaisiste qui était fort en honneur chez les sophistes, parce que tout en les dispensant d'arguments plus fondés, elle leur permettait d'étaler leur érudition poétique. Il est également curieux de voir la valeur qu'attribue Thémistios à l'autorité du sophiste Prodicos. Enfin, dans l'espèce de démonstration qu'il entreprend de la valeur d'Hésiode, il faut relever ce goût de l'hyper-

bole, cette manie d'intransigeance qui nous frappe dans la tlièse même du discours. Ce n'est pas assez pour Thémistios de prouver la valeur d'Hésiode; Hésiode doit être non seulement un très grand poète, mais le plus grand de tous, supérieur même à Homère. De là une brève synkrisis dont on doit, pour bien s'en expliquer la raison, rattacher l'emploi aux méthodes habituelles de la sophistique. Un procédé analogue, d'une valeur plus suspecte encore, est celui qui inspire à Thémistios son interprétation du mythe d'Orphée. Cette utilisation du mythe, nous lavons dit déjà, est proprement sophistique, qu'il l'aille ou non discerner l'influence des méthodes stoïciennes dans l'interprétation allégorique qu'en tire Thémistios. Non moins sophistique est ici la fantaisie de l'argument, fondé suj une légende poétique. Quand il ne s'appuie pas sur l'autorité des poètes, Thémistios allègue l'expérience : Sans l'agriculture, un peuple ne peut être heureux. Preuve : les Scythes. — Ce sont les intérêts de l'agriculture qui déterminent la nature des relations entre les peuples. Exemple : les causes de la paix et de la guerre, etc. . . Il faut noter d'ailleurs que le plus souvent Thémistios interprète plutôt les faits qu'il ne cite des preuves. Son argumentation a la rigueur spécieuse et l'ingéniosité séduisante de la dialectique des sophistes. Mais elle se tient dans des généralités où toutes les affirmations sont possibles, parce qu'elles sont également arbitraires. Prenons l'exemple de la paix et de la guerre. H est évident que la paix que l'on maintient, la guerre que l'on déclare, ont en vue, non seulement la protection de lagriculture, mais celle d'une foule d'intérêts. — A en croire Thémistios, l'agriculteur ne saurait commettre l'injustice, puisque l'agriculture engendrant l'abondance le met à l'abri du besoin : conclusion fantaisiste fondée sur une confusion puérile entre les effets généraux de l'agriculture et la situation particulière des agriculteurs.

Nous avons donc bien ici un Enkomion sophistique, un de ces essais de démonstration à la fois banale et fantaisiste, qui pouvaient par leur exagération même surprendre l'admiration d'un auditoire, mais qui ne résistent pas à l'examen.

En résumé, voici les conclusions auxquelles nous amène cette étude sur l'éloquence de Thémistios :

Cette éloquence a ù peu près tons les caractères de la rhétorique des sophistes. Nettement sophistiques .sont les éléments du style : abondance et enchaînement minutieux des images, tournant volontiers à l'allégorie, goût des citations poétiques, recherche du bel esprit, emploi fréquentdes Yopyieta <t/ •/,;./. ocra, etc. . . Certaines formes d'exposition, spéciales aux sophistes, comme la synkrisis, viennent s'y ajouter. Ce sont là les caractères généraux ; mais quelques-uns des discours de Thémistios portent des traces plus précises d'influence sophistique. Ce sont ceux que leur genre môme fait rentrer dans la rhétorique des sophistes : dialexis, oraison funèbre, enkômion. Les dialexis nous présentent un spécimen de ces conférences publiques que Thémistios défend dans sa polémique contre les philosophes, et qu'il sépare énergiquement des expositions sophistiques. Imi diffèrentelles sensiblement, en réalité? La comparaison de ces dialexis avec les discours de Maxime de Tyr nous permet de répondre : non. Les procédés de Thémistios ne sont guère plus variés que ceux de Maxime de Tyr; ce sont, à peu de chose près, les mêmes : luxe des images, servant à éclairer l'idée et aussi à en relever ingénieusement la valeur; métaphores complaisamment suivies, qui s'épauouis.sent en allégories et alTectent ainsi un tour philosophique; brèves synkrisis, servant à rehausser d'hyperboles sophistiques la dignité du sujet; mythes empruntés à la poésie et parfois à la tradition sophistique, prenant à certains endroits une ampleur démesurée ; çà et là une ecphrasis qui introduit dans la suite des considérations morales un hors -d'oeuvre agréable, etc.. Si l'oraison funèbre d'Eugénios n'est pas sophistique par le plan, elle l'est au même titre que les dialexis, par l'emploi des mêmes éléments. Quant à l'enkomion de l'agriculture, il ne lui manque que les yooy'.eiix cyyxxiix pour être de tous points semblable à des discours comme le dise. 7o de Dion.

Ainsi Thémistios semble s'être fait illusion sur la possibilité de réaliser au moins une des parties de son programme. Il s'imaaine ne rien devoir à la sophistique ; il se moque de cette rhétorique de contrefaçon dont la philosophie n'a pas fixé les lois, et il prétend lui opposer une antre forme d'éloquence. Or. s'il se distingue des sophistes, c'est par les qualités de la pensée, non par les caractères de la forme. Sou éloquence est rarement

creuse comme celle des sophistes, mais elle a à peu près les mêmes apparences.

D'où vient que les philosophes, si âpres à reprocher à Thémistios ses allures sophistiques, n'aient pas relevé des caractères qui nous sautent aux yeux? C'est très probablement parce qu'ils ne les voyaient pas, Au iv® siècle, il n'y avait pas d'autre méthode d'éloquence que celle qui était enseignée par les sophistes. Un philosophe comme Thémistios pouvait bien en rêver une autre, la concevoir surtout appliquée à des sujets moins fi'ivoles : il lui était impossible en fait de se dégager de l'idéal oratoire que traçaient et réalisaient les sophistes. Celait un air que respirait l'orateur. Instinctivement, la composition d'un discours, l'enchaînement et l'expression des idées, devaient .se présenter à son esprit sous certaines formes stéréotypées, qui étaient d'usage courant dans la rhétorique des sophistes : les images, l'ecphrasis, la synkrisis, le mythe, etc.. Cette fidélité instinctive aux méthodes de la rhétorique s'explique plus facilement encore chez Thémistios dans des discours qui sont sophistiques par leur genre même. Le malheur, c'est qu'il affichait l'ambition d'y être original et d'y créer une éloquence philosophique. 11 semble que ses adversaires ont eu conscience de l'inutilité de sa tentative, sans avoir su dégager nettement les raisons de leur hostilité, et qu'ainsi doit s'expliquer en partie leur opposition aux conférences publiques de Thémistios.

11 nous a paru intéressant de joindre à l'étude de la polémique soutenue par Thémistios contre les philosophes, l'analyse d'une autre polémique dont nous retrouvons les éléments dans les discours XXXI et XXXIV. De même que Thémistios avait soulevé des mécontentements dans le camp des philosophes, et dans une certaine partie du public, par sa façon d'envisager et de pratiquer les devoirs de la philosophie, il excita contre lui la défiance en acceptant des fonctions publiques. Les philosophes l'avaient accusé de porter atteinte à la dignité de la philosophie et de se conduire comme un sophiste : il se trouva encore des mécontents pour lui reprocher d'avoir fait déchoir la philosophie quand il fut nommé préfet de Gonstantinople. Ainsi, de part et d'autre, nous voyons Thémistios encourir par une attitude analogue les critiques du public : de part et d'autre il produit l'effet d'un novateur. Enfin, la conception qu'il se fait du rôle politique du philosophe est le prolongement naturel de sa théorie sur le rôle de la philosophie dans l'éducation du public. Nous avons donc pensé que les deux polémiques soutenues par lui étaient, au fond, inséparables l'une de l'autre, et qu'en les rapprochant, nous retracerions sa physionomie d'une façon plus complète.

DISCOURS XVII, Eni TIII XEIPOTONIAI THS nOAIAPXIAS

Thémistios fut nommé préfet de Gonstautinople en 384, probablement aux calendes de septembre, comme l'établit Harduin (p. 624, éd. Dindorf). Le discours XVII dut être prononcé peu de jours après, devant le sénat (215 c). Thémistios débute en disant que l'empereur vient, après un long intervalle de temps, de rappeler la philosophie aux affaires publiques (213 c d). ^tais il l'honore davantage encore que les empereurs précédents. (;euxci faisaient grand cas de ses enseignements, mais ils ne la conviaient pas à l'action. (Cette phrase me paraît corrompue et à peu près inintelligible dans sa forme actuelle : tU oï xà "épyx

7rpo£Xô[j.evoi ttoXXocxk; xaTsXôeïv oùx ÈouaojTrYj^av (213 c). Mais le senS,

tel que le détermine l'enchaînement des idées, n'est pas douteux). En parlant du rôle de la philosophie sous les empereurs précédents, c'est à lui-même que fait allusion Thémistios. 11 n'a pas encore exercé les fonctions de préfet de Constantinople, comme l'a démontré A. Mai à propos du discours ;XXX1V (p. 458, éd. Dindorfj. L'idée qui ouvre le discours : L'empereur a rappelé après un long intervalle de temps la philosophie aux affaires publiques, est exprimée aussi dans le discours V à Jovien (63 c). Les paroles, ici et là, sont presque les mêmes. Mais dans le discours V, Thémistios indique que la philosophie est de nouveau l'objet des faveurs impériales, et que l'empereur s'inspire encore de ses conseils. Dans le discours XVII, il s'agit d'un retour de la philosophie à la direction des affaires publiques. Thémistios continue en disant que l'empereur confie le pouvoir (àp/-/^) à la philosophie. Jadis elle pouvait contempler les débats publics paisiblement et sans y prendre part, mais l'emporeur l'a fait sortir de la spéculation pour l'inviter à descendre dans l'arène ; il lui donne l'occasion de montrer aux hommes que la pratique est inséparable de la théorie (213 d, 214 a). Notons en passant que nous retrouvons ici, sous une forme particulière, une des idées les plus fréquemment exprimées par Thémistios.

Thémistios montre ensuite qu'en appelant la philosophie aux affaires publiques l'empereur reprend une vieille tradition. Les anciens estimaient que les cités seraient florissantes quand la philosophie s'accorderait avec le pouvoir. Cette idée figure déjà dans le discours II à Constance (34 b) : Platon, dit Thémistios, estimait que le véritable roi et le philosophe devaient aller ensemble. De même, 40 a : « Je n'ai pas à souhaiter comme « Platon que la philosophie aille du même pas que la royauté « et d'accord avec elle. » Dans le discours VIII, prononcé devant Valens, Thémistios rapporte cette opinion de Platon que les choses n'iront bien qu'avec des philosophes sur le trône, ou des rois qui sachent philosopher. Cette théorie, dit-il, a été reconnue chimérique à l'épreuve; mais il pense comme Aristole que les rois, sans philosopher eux-mêmes, doivent demander conseil aux philosophes. Ces réflexions doivent être encore rapprochées du discours XIII, 166 b, adressé à Gralien : « J"ai vu, « dit Thémistios, la philosophie assise aux côtés du pouvoir, « etc. . . »

Après avoir montré dans le retour de la philosophie aux affaires publiques la reprise d'une antique tradition, Thémistios explique les raisons qui pouvaient le désigner à la charge de préfet de la ville. Cette charge fait suite aux dix ambassades et missions à Tétrauger qu'il a remplies dans Tintérêt de Constantinople, depuis sa jeunesse jusqu'à l'âge où il se trouve. Il a su s'y montrer digne du choix des sénateurs, et servir utilement la cité. Mais Théodose dépasse ses prédécesseurs en bienveillance : au lieu de deux statues, et du droit de prendre place en toute occasion aux côtés de l'empereur, il accorde à Thémistios un honneur elTectif. Ce n'est pas un étranger qu'il a choisi pour gouverner la ville, mais un compatriote. J'ai grandi parmi vous, dit Thémistios, j'habite au milieu de vous, et l'honneur qui m'est fait, c'est avec vous que je le partage (214 c).

Cet endroit du discours appelle quelques explications. Ce que dit Thémistios de son origine est manifestement inexact. Il est né en Paphlagonie (à Abonotique, d'après Baret, p. 5). Il a fait ses études dans une petite ville du Pont (discours XXVII, 332 d), et, avant de s'établir à Constantinople, il a pendant plusieurs années professé la philosophie à Nicomédie (Baret, p. 8). Si

donc, comme il est probable, Thémistios fait ici un essai discret d'apologie personnelle, il choisit bien mal ses arguments. Leur fausseté est flagrante, et devrait frapper les auditeurs. Son allusion aux statues qui lui ont été décernées, et aux auve/^àiv ciivsop'tcov, est éclaircie par d'autres discours. On sait que Thémistios fut plusieurs fois chargé par le sénat de missions hors de Gonstantinople; dans le discours XXXIV, ch. XXIX, p. 470, il fait allusion à ces ambassades, et notamment à son voyage à Rome. Quant aux statues, Angelo Mai rappelle (p. 457, édition Diudorf) que Tune de ces statues lui fut accordée par Constance (cf. dise. IV, p. 34 b). Thémistios fait allusion à l'autre dans le dise. XXXI, 333 a. Le sens de irapeSûtàiv est éclairci par le passage du discours XXXI, 353 a, où Thémistios dit que l'empereur fit de lui son iràpo/oç, et celui du discours XXXIV, p. 439, où il rapporte que Julien le faisait volontiers asseoir à sa table et l'emmenait dans ses voyages. Voir enfin les réflexions de Mai" p. 439. Mais il est à remarquer que Thémistios ne mentionne ni les fonctions de proconsul qu'il a exercées sous le règne de Constance en 357, 358, 859', ni celles de préteur dont il a été chargé en 361 (Baret, p. 19.)

De ces raisons, dont quelques-unes sont du reste sans valeur, Thémistios conclut qu'il ne lui était pas permis de refuser le suffrage du souverain. Il eût montré, en le repoussant, que sa philosophie résidait sur ses lèvres, non au fond de son âme. Pourquoi? Parce qu'un philosophe ne peut se soustraire aux fonctions politiques qui lui sont offertes par un souverain philosophe. Or Théodose présente tous les caractères d'un tel souverain. Refuser cette qualité aux vertus qu"il montre serait une infidélité à la doctrine de Platon et de Pythagore. Ce serait méconnaître aussi cette vérité que la philosophie est d'une manière générale le désir passionné de la vertu (214 d), et s'imaginer qu'elle a pour caractères distinctifs la barbe et le manteau.

Thémistios a donc glissé dans son discours, en guise de remerciement, un éloge de l'empereur présenté comme un parfait philosophe. C'est à ses yeux la louange suprême, qu'il a successivement accordée, du reste, à Constance et à Valens. <juanl à

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