‹ Le pie bas-bleuChapitre 11 sur 33 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

Les Natcbbz, de Cbàtcanbriaod, et Axnnn, de M. Duma*.

Mes enfants, avant de continuer mes recherches dans la cave de mère Gros-Lard , je vous ferai part d*un regret que j'éprouve. Que ne puis-je, en vous offrant mes leçons de critique littéraire, suivre, dans la revue que nous faisons ensemble, un système de classification qui épargnerait à vos esprits un travail ultérieur de synthèse ! Que ne puisrje vous mettre successi-

vement sous les yeux, les poètes, les philosophes, les auteurs dramatiques, les romanciers, les journalistes, etc. , en le% plaçant chacun suivant son rang ! Sans nul doute, ^un pareil travail vous serait d'une grande utilité, il vous économiserait des travaux ennuyeux de recompilation. Mais à rimpossible nul n'est tenu ! 11 y a un tel désordre parmi les bouquins de la bonne femme, qu'il m'est difficile d'agir autrement que je l'ai fait; ainsi prenez-vous en à elle seule, et apprenez, par cet exemple, combien le désordre d'une personne entraine autour d'elle de funestes conséquences.

Tenez, voici précisément les Natchez^ de Chateaubriand, à côté à'Antony^ de M. Dumas. Ces deux écrivains pourtant ne se ressemblent guère I Cependant je vais tâcher de tirer parti de la coïncidence qui les fait se rencontrer sous ma main, pour établir, non entre les deux auteurs, mais entre les deux ouvrages cités, un parallèle.

Il existe une grande différence de style entre

eux : d'ailleurs, Tun est un roman épique, Tautre un drame en prose. Pourtant ils se ressemblent en ce que le but final de Tun est tout aussi immoral que celui de Tautre : c*est la défense du système impie de la fatalité ! ft René est poursuivi, nous dit Chateaubriand , » par des feux illégitimes qui donnèrent le ciel » à Amélie et l'enfer à Ondouré. René porta le

> double châtiment de ces passions coupables. » On ne fait point sortir les autres de Tordre,

» sans avoir en soi quelque principe de dé-

> sordre ; et celui qui, même involontairement, » est la cause de quelque malheur ou de quel- » que crime , n^est jamais innocent aux yeux » de Dieu. » Voilà toute la morale de Touvrage.

Sans doute, en se rappelant le passé de l'humanité jusqu'à nos jours , on ne peut nier que Dieu ne punisse les fils pour les crimes de leurs pères. Nous en savons quelque chose, nous, les enfants d'Adam ! Mais prétendre que cette condamnation anticipée et originelle qui pèse

sur nous transforme notre existence en une Tatalité qui nous pousse malgré nous vers Tabîme est une pensée souverainement impie, c'est nier la rédemption , c*est nier la grâce, dont chacun de nous, quelle que soit la condition dans laquelle il est né, a toujours reçu de Dieu une quantité plus que suffisante pour suppléer au vice d'une situation qui nous est faite quand nous naissons.

Le personnage d'Antony, du drame en cinq actes de H. Alexandre Dumas , n'est pas moins entaché de cet esprit de fatalisme que le René de Chateaubriand. Antoiiy est un bâtard, et, en cette qualité, il se croit le droit de déclarer la guerre à la société , de s'en prendre à elle des fautes de ceux qui lui ont donné le jour; il blasphème la justice hmnaine et la justice divine; finalement il reste vainqueur de l'innocence dans cette lutte qu'il entreprend au nom de ses passions qu'il ne sait pas maîtriser; et c'est avec le cynisme de l'assassinat raisonné qu'il couronne cet édifice monstrueux de fata-

lîsme systématique dont il est la personnification.

Pourquoi ces deux célèbres écrivains n'ontils pas rois leur plume au service d'une meilleure cause? Faudra-t-il donc que ce soit le lecteur qui les remette dans la bonne voie*, et la logique du public sera-t-elle donc chargée de corriger la logique du littérateur?

Ils sont bien coupables, mes enfants, les écrivains qui emploient ainsi leur talent à enlever aux masses, qu'ils ont mission d'éclairer, cette tranquillité de la foi que ne pourront jamais remplacer les rêves, même les plus séduisants, du doute I

Mais tranquillisez-vous, mes enfants; malgré l'autorité des auteurs que je viens de nommer, la cause du fatalisme est à jamais perdue ; la logique irrésistible du christianisme Ta terrassée et réduite à l'impuissance.

Ne croyez pas que l'on ne puisse rien répondre à ce René qui meurt victime de fautes

auxquelles il n'est pas bien prouvé qu'il n'ait participé qa' involontairement; k cet Antony entraîné au crime, non par la fatalité de sa naissance, mais par une première faute dont il s'est rendu coupable en portant ses regards sur la femme d'un autre.

Ne croyez pas que le ciel et la terre n'aient aucun asile pour ces infortunés héritiers de fautes paternelles! La vertu est un refuge assuré où ils ont, comme chacun de nous , une place marquée ; et s'ils avaient employé les efforts de leur âme inquiète à suppléer par leurs propres mérites aux inconvénients d'un passé qu'ils n'avaient point fait, ils auraient tout comme d'autres été la preuve vivante que la justice divine est égale pour tous et ne frappe jamais de malédiction ses justes, même dans les épreuves qu'elle leur envoie.

N'^st-il pas vraiment curieux de voir des bâtards et des enfants de criminels venir nous demander raison des crimes de leur race, et faudra-t-il que la société, en leur donnant les

compensations qu'ils demandent, récompense ceux qui se révoltent contre ses lois, dans la personne de leurs descendants I C'est pourtant là ce que nous demande Antony. Il ne le dit pas d'une façon aussi nette , mais, tel est le fond de sa pensée.

Quoi ! dans l'ordre physique, tout est héréditaire, jusqu'aux maladies du sang et du cerveau , et vous ne voulez pas que la société regarde avec défiance ceux de ses membres qui ne doivent leur naissance qu'à un crime social !

D'ailleurs, quand il ne serait pas prouvé que les enfants héritent souvent des mauvais instincts de leurs parents par la transmission du sang, leur seule présence est un témoignage vivant d'une faute qui offense la société. L'ordre social a des lois que l'on n'enfreint pas sans qu'il en coûte ; pour faire partie du corps social, il faut un brevet de naissance qui constate d'où l'on vient et ce que Ton est. Je veux bien que vous n'ayez pas demandé à venir au monde; mais vous avouerez que ce n'est pas la société

qui vous y a appelés ; vous y êtes venus sans elle et malgré elle; c^est donc de sa part déjà une grande condescendance que de vous admettre dans son sein ; contentez-vous qu'elle vous supporte, et songez que bien qu'elle ait le droit d'être sévère vis-à-vis de vous, elle poussera la magnanimité jusqu'à vous proclamer son enfant adoptif, si vous substituez à la naissance qui vous manque celle que donne le génie ou la vertu.

Du reste, à l'époque où nous vivons, l'esprit de charité du christianisme a tellement péné ré dans nos idées, que souvent ces malheurs de naissance, que les deux écrivains précédemment cités ont voulu nous donner comme causes invincibles d'une insurmontable fatalité, sont un motif de succès pour qui sait suppléer par son mérite personnel aux traditions qui lui manquent ; et comme on voit les bossus passer parmi nous pour les gens de plus d'esprit, ainsi voit-on tous les jours ces enfants voués par leurs parents à la fatalité, devenir par la suite les plus heureux des hommes.

Si Moïse n*eût point été exposé sur le Nil, abstraction faite des desseins que Dieu avait sur lui, il n'eût point trouvé à la cour de Pharaon la brillante éducation qui n'a pas peu contribué à le préparer au rôle qu'il joua dans l'histoire du peuple juif.

Ainsi donc, mes enfants, les K nichez et Anfony étaiit deux ouvrages d'une moralité liitéraire fort contestable, nous ne les placerons pas dans les rayons de notre bibliothèque.

Page 1