LOIN D'ELLE
Pleurez, pleurez^ échos de la montagne ; Le jeune pàtre a perdu sa compagne.
Pleurez^ pleurez sur son triste avenir, Loin d'elle il lui faudra mourir.
C'était la reine du village.
En vain de tout le voisinage,
Pour aspirer k ses faveurs, Accouraieut à Tenvi les cœurs I Jamais de son noble visage L'amour en son charmanl langage N'avait alléré la pudeur.
Jamais une aimable rougeur N'avait troublé la jeune fille.
Saturne et sa large faucille Moissonnait en vain les printemps ; Elle fuyait tous les amants.
Pleurez, pleurez, échos de la montagne, etc.
Un jour, du sein de la campagne On vit les flancs de la montagne Couverts comme d'un noir troupeau Descendu du voisin hameau :
C'était fête dans la vallée, Et les pâtres de la contrée, Fuyant leur neige et leurs frimas.
S'étaient dit : ■ Allons tous en box, » Et que chacun dans la prairie » Fasse danser sa bonne amie ; » Allons, et que nos pieds légers » Annoncent de loin les bergers. «
Pleurez, pleurez , etc.
Nouveaux triomphes pour Hélène; Nouveaux esclaves à la chaîne Dont elle enlaçait les cœurs I Mêmes refus, mêmes rigueurs !
Enfin de la foule joyeuse S'élève une voix doucereuse; C'est Ali qui vient à son tour, Nouveau messager de l'amour I Ali dont la fraîche figure, Sous une blonde chevelure, Est Vimage d'un noble cœur.
Hélène a trouvé son vainqueur.
Pleurez, pleurez, etc.
Dès ce jour, à peine à Vaurore On voyait la lumière éclore, Que déjà broutait un troupeau Sur le flanc du voisin coteau ; Que les échos de la montagne Allaient porter dans la campagne Les accents du cor pastoral !
Alors 8'ouvrait à ce signal La porte en bois d'une chaumière, Puis vers le pont de la rivière
Glissait dans Fombre un corps léger Qa'allait rejoindre le berger.
Pleurez, pleurez, etc.
Sur le gazon de la prairie, Dans une douce révetie, Le voyageur de deux amants Surprenait les embrassetnenls!
Dès ce jour, la pure fontaine Qui va du coteau dans la plaine Vit changer son bord silencieux En un paradis délicieux; En passant le long de la rive.
L'onde discrète et fugitive Des amants redisait les traits Sans raconter leurs doux secrets.
Pleurez, pleurez, etc.
Assis sous Vhumide feuillage, Leurs âmes dans un muet langage Échangeaient des réoes d* amour !
C'est ainsi que naissait le jouri Fuyant des humains les demeures, Ils voyaient s'écouler les heures ,
Aiasi que l'onde du ruisseau ; El quand la cloche du hameau Rappelait sa belle compagne, Ali regagnait sa montagne; Chemin faisant^ leurs tendres yeux S'envoyaient encor des adieux.
Pleurez, pleurez, etc.
Quand le soleil du lendemain Éclairait un nouveau matin t Le beau berger, toujours fidèle, Soupirait aux pieds de sa belle ; Son regard ivre de bonheur Était le miroir de son cœur.
Un jour au paire sa maltresse Tout bas disait avec tendresse :
« Ami, s'il est vrai que lu m'aimes, > Que je sois un attire toi-même, » Jamais, ne me quitte jamais, i> Jamais I je le sens, j'en mourrais ! »
Pleurez, pleurez, etc.
0 Les houris du céleste empire » Ne valent point un seul sourire
» De mon Hélène, et son image
» Ici, de Vimmorfel rivage,
» Vite me ferait revenir ! »
Puis Ali poussait un soupir I
« Son front respire Tinnocence,
» Et pourtant depuis sa naissance
» Déjà sont passés vingt printemps!
» Elle échappe à la main du temps,
» Car dans cet ange aux grands yeux bleus
» On lit la majesté des cieux ! »
Pleurez, pleurez, etc.
Un jour, se tenant par la main, Les amants, au temple t^i^tn, A Tautel de la Panagie, Vinrent, d'une voix attendrie.
Consacrer leurs serments d'amour..
Ils se jurèrent tour à tour :■ Que jamais profane étincelle Viendrait de leur àme fidèle Faire oublier les tendres nœuds ; Ju9qu*à la mort, que tous les deux, Comme ils n'avaient qu'une patrie, N'auraient qu'une commune vie.
Pleurez, pleurez, etc.
Hélas ! la fortune volage Poussa vers un autre rivage Le plus fidèle des amants !
De la trompette les accents Troublant la paix de la chaumière,- Y jetèrent le cri de guerre!
Et sous l'étendard du pacha Comme un troupeau Ton rassembla Les nobles fils de la montagne I « Hélène, adieu, douce compagne, » Tu gardes mon cœur en dépôt ; » Adieu, disait-il, à bientôt ! »
Pleurez, pleurez, etc.
Dans les rangs la mort se promène !
Le souvenir de son Hélène
Est pour le soldat du sultan
Un invincible talisman !
En vain le terrible Tartare,
Qw'annonce son cri barbare,
Se précipite sur Ali !
Fier cTavoir un tel ennemi,
Ali brandit son cimeterre
Et terrasse son adversaire ! ■>
C'est ramoor qui conduit son bras, Car lorsqu'on aime on ne meurt pas !
Pleurez, pleurez, etc.
Ali, sur la terre étrangère, Ainsi qu'un ange tulélaire, D'Hélène avait le souvenir.
Son cœur devançait l'avenir I Ainsi vers la terre promise Blarchait le peuple de Moïse, Sans nul souci du lendemain !
« Frères, dit-il, voici ma main ; > Je pars, c'est la lune douzième ; » Je vais revoir celle que j'aime I » Puis il quitta ses compagnons Et disparut delà les monts !
Pleurez, pleurez, etc.
Le noble ftls de la montagne Allait retrouver sa compagne !
Son cœur tout palpitant d'espoir Songeait à l'heure du revoir.
Déjà dans l'épaisse bruyère Ses "^exw. rencontrent sa chaumière !
Son vieux père lui tend les bras.
Hélas I Hélène ne vient pas.
c Ah ! mon père, parle-moi d'elle !
» Eh quoi! la fortune cruelle I...
• N'achève pas!... fatal destin!...
» La douleur déchire mon sein /... h
Pleurez, pleurez, etc.
« Mon fils, il n'est point sur la terre
» DUvresse qui ne soit amère !
• Enfantés au milieu des pleurs, » Toujours de nouvelles douleurs
• Viennent marquer notre carrière.
• Et nous trnfnons notre misère » Des langes de notre berceau
» Jusqu'à la pierre du tombeau ! »
Ainsi parla le pauvre père, Une larme dansXK paupière!
Ali tremblant, Sun ceil hagard, * Cherchait de la main son poignard.
Pleurez, pleurez, etc.
« Mon ûls, au haut de la colline, « Vois-tu ce château qui domine
» Les sombres rochers d'alentour ?
» Vois-tu cette aire de vautours?
» C'est là qu'habite ton Hélène !
» Elle est aujourd'hui châtelaine !
• Arrête tes pleurs superflus^
> Son ccsur ne les mérite plus !
» Au riche seigneur du village,
• La belle coquette et volage
» Pour de l'or vendit ses appas.
» Non, mon fils, ne la pleure pas ! *
Pleurez, pleurez, etc.
Oh I mon père, la malveillance
A pu ternir son innocence!...
Ali dans son Hélène a foi,
A sa fidélité je croi !
J'irai démasqua l'imposture
Et la venger de cette injure ;
Et, soldat vainqveur du sultan.
L'arracher des fers du tyran !...
Adieu, père, sa voix m'appelle ;
Non, elle n'est point infidèle !... n A ces mots, il sort du hameau Et court aux portes du château.
Pleurez, pleurez, etc.
Déjà vers les murs il s^empresse^ Lorsque le pont-levis s'abaisse Devant le cortège nombreux Du seigneur maitre de ces lieux.
Ali s'avance et voit Hélène Sous les habits de châtelaine ; Il lui fait signe de la main.
Hélas! un regard de dédain D'Hélène est la seule réponse ; Du seigneur le sourcil se fronce, • Arrière, dit-il, ce vilain I » Qu'on fasse place au châtelain I »
Pleurez, pleurez, etc.
Ali, le désespoir dans l'âme,
S'éloigne de l'ingrate dame.
« Quoi, dit-il, il est des amants
» Qui foulent aux pieds leurs serments I
» Pitiés pillé, vierge Marie,
» Hends-moi le cœur de mon amie !
» Dieu d'Hélène, dieu des chrétiens,
» Je t'implore en joignant les mains I
» Du ciel ma prière est bannie,
» Fuyons^ fuyons cette Albanie
» Témoin da plus odieux forfait I » Allah Kf'eritn ou Mahomet! »
Pleurez, pleurez, etc.
« Père, adieu, je vais à la guerre; » Peut-être en la terre étrangère » Perdrai-je un jour son souvenir I » Ici, je ne puis revenir L .
• Chaque gazon de la prairie
• Me rappelle un jour de ma vie, » Chaque sentier de ce coteau,
y» Chaque détour de ce ruisseau
» Me redisent en leur langage
» Les temps heureux de mon jeune âge.
» Adieu, père, adieu, que ton cœur
• De loin partage ma douleur I n
Pleurez, pleurez, etc.
Ali grandit dans la souffrance ; La douleur est une semence Dont nait la force et la vigueur Sur le terrain fécond du cœur.
Fils adoptif de la Victoire, Ali put moissonner en gloire
Tout ce qu'il perdit en amour ; Mais il ne coulait point de jour Qu'il ne relui dans sa mémoire Les premiers mots de son histoire ; Car l'homme emporte à son tombeau Les amours purs de son berceau.
Pleurez, pleurez, etc.
La Fortune, aussi peu constante Que parfois généreuse amante, En le comblant de ses faveurs D'Ali ne put sécher les pleurs ; Dans la grandeur et la puissance, Il se rappelait son enfance Et les bergers de son hameau , Et la rivière et le coteau.
A la foi promise fidèle Et des amants noble modèle , D'Hélène Ali le grând-vizir Pleure encor le doux souvenir!...
Pleurez, pleurez, échos de la montagne ; Le jeune pâtre a perdu sa compagne ; Pleurez, pleurez sur son triste avenir.
Puisque loin d'elle il lui faudra mourir!...
Yoilà, mes enfants, ce que contenait le malen^
contreux papier dont je vous ai parlé. Serrons-le dans quelque coin, car, s'il restait au milieu des bouquins, nous nous exposerions à entendre pleurer encore les échos de la montagne, ce qui n'a rien de bien divertissant. Ce poème, digne d*étre lu au clair de la lune blonde et calme^ est beaucoup trop long pour que nous nous donnions la peine d'en faire l'analyse. Repassez les mots soulignés, et, si vous en avez le courage, apprenez-les par cœur, afin d'éviter de les écrire, s'il vous prend envie de faire des vers, ce dont Dieu vous garde à jamais, mes petits enfants!
Ali^ Hélène, le coteau, le ruisseau^ le voisin hameau j les pieds légers des bergers, le sourcil du seigneur qui fronce , les pleurs superflus ^ r amour qui empêche de mourir, à la strophe 10«, malheureusement pour le lecteur; les grands yeux bleus d'Hélène et la voix doucereuse d^Ali ayant détourné notre attention du livre de poésies qu'enveloppait le papier en question, mettons ce livre de côté, mes onfants, nous viendrons le chercher demain.