‹ Le pie bas-bleuChapitre 18 sur 33 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

■moiftBi nrroanQVBt »*ini cmilloh, »*»■ nra »e V4iuji

Vous allez me reprocher , mes enfants , de m*appesantir sur des ouvrages sans valeur aucune; et que1qu*un d'entre vous se prendra peut-être à rire de mes prétentions de pie basbleu, en voyant que j*épelle ainsi un à un tant de méchants vers et que j^analyse autant d*insipide prose I

Mais réfléchissez que je butine dans la cave de la bonne femme, sans avoir de plan arrêté, et en eussé-je, qu'il me faudrait des mois entiers pour classer les ouvrages qu'elle contient. Je préfère donc me laisser aller au caprice du hasard ; ce système nous a réussi quelquefois , vous vous le rappelez. D'ailleurs, si vous voulez connaître la littérature de votre siècle, ce n'est point seulement chez les bons auteurs qu'il la faut étudier. La lecture des auteurs médiocres permet d'établir la comparaison entre le beau et ce qui ne Tist pas. Qui n'entend qu'une cloche, n'entend qu'un son! Ce n'est point chez les gens parfaits qu'il faut aller chercher les défauts que l'on veut apprendre à éviter.

Cela posé, poursuivons notre examen. Ma patte a rencontré un petit bouquin d'une bien mince taille , mais au moins remarquable par la beauté du papier. Ce livre a pour titre Vimbroglio suivant :*

Histoires pittoresques tTun grillon^ d'un brin

de paille et (Tun lillérateur. il se vend 1 fr. , chez Ledoyen, au PaIai&-Royal. Au bas de la couverture, on lit la date 4857. Voilà, j'espère, un titre bien fait pour appeler les chalands I Ouvrons le livre au hasard. Nous voici page 2 ; nous y voyons :

cr Et, prenant le bateau de la Bouille, je m* étais enfui de toute la force de ses ailes, vers les hautes terres et leurs pleines campagnes. 1

Holà! les ailes du balean nous ont laissés dans les pleines campagnes! Plus loin, le héros en question se retrouve sur une jolie route qui traverse une véritable idylle de verdures : pas d'idylles, c'est trop tôt; nous venons d'absorber deux pièces de vers que nous avons encore sui* le cœur ! Mais patience , nous avisons, à droite de Y idylle de verdures , une maisonnette.

« Une seule fenêtre de mansarde, coiffée d'un auvent rabattu, jetait par delà les champs

son regard solitaire, et carartérisait, avec une croix de briques bâtie au milieu des cailloux, le côté qui faisait face à la plaine. >

Yoilà , mes enfants , ce qu'on lit page &.

Que pensez-vous de cette fenêtre si bien coiffée^ qui jette son regard solitaire par delà les champs?

Mais, à la ligne 9 de la même page, voyez ce qui suit :

c La route que je suivais passait au pied du jardin, regardant au travers de la porte grillée la physionomie de cette habitation silencieuse. i>

Cette image hardie prouve d*une façon péremptoire que les routes sont plus indiscrètes qu elles n'en ont Tair I Mais, bah ! Nous avons, ligne 16 : «De superbes tilleuls servant de niche à ce calvaire, et commençant une galerie de hêtres dont Togive finale se découpait sur le ciel avec les fleurons des taillis, etc.... •

Je ne sais pas ce qu'il faut faire pour

commencer une allée de hêtres avec des tilleuls I le procédé mérite qu*on Tétudie ; que ne peuton commencer un bon livre par la moitié d*un mauvais? Mais poursuivons, nous en saurons peut-être quelque chose.

Page 5, ligne 12, nous trouvons la phrase suivante :

ft Cet ensemble parlait au silence en m*instruisant confusément des charmes et des labeurs de la vie champêtre. •

Qu'est-ce que parler au silence? Qu'est-ce qu'instruire confusément ?

Page 7, ligne 8, on lit : « Cependant le chenil où ma fantaisie avait trouvé charmant de venir contempler ToragCi n'offrait pas vingt pieds, etc.... •

Voilà qui rappelle le langage de Madehn et Cathos dans les Précieuses ridicules^ de Molière! Que l'on est heureux de pouvoir imiter Molière I

Page 8, ligne 6, on voit : t Et ne sachant

— ttt —

que faire de ma patience, » ce qui n^einpèche pas de lire, page 1&, ligne 3, « Et leur bleu mblime semblait t Expression sans doute empruntée à la chimie. Puis, à la ligne !& de la même page, apparaît : < une date ihche. » Nous serait-elle venue d'Afrique? Sur ce point, mes enfants, je ne saurais vous renseigner ; j*ai trop à faire de suivre mon brin de paille, mon grilloi», et surtout mon littérateur, dont je n'ai pu encore trouver les traces.

Mais peut-être est-il proche de la page 18, car à la ligne 1, nous lisons quelque chose qui ressemble à une maxime :

fl — Vous endurerez mes regrete, vous serez mon souffre-douleur.

» — L'amitié n'est ni plus ni moins que cela. *

A coup sûr, il y a un philosophe de caché derrière cette phrase; j'ai vu passer le bout de l'oreille; en tout cas, sa philosophie n'est guère faite pour consoler le cœur humain. Cherchons toujours, peut-être verrons- nous

rhomme tout entier, sans être obligés d*en voir autant du livre.

Page 5, ligne 3, je crois que je le tiens :

c — Décidément, mon cher, vous sortez sain et sauf de votre modestie^ etc. ...»

Non I je me trompe ; ce ne doit pas être lui ; les philosophes n*ont guère de modestie dont ils sortent, n*en ayant point en laquelle ils sachent entrer»

Ahl décidéiQent, mes enfants, je renonce à mes recherches; un brin de paille, un grillon, un littérateur, c*est beaucoup trop à la fois : qui trop embrasse mal étreint; et puis, si ce n*est pas assez d'un proverbe, j'ajouterai qu'on ne doit point chasser deux lièvres à la fois.

D^ailleurs, dans mon embarras, je ne sais à qui m'adresser, l'auteur du livre n'ayant point mis son nom à l'endroit voulu ; qui donc m'expliquera l'énigme de ces histoires pittoresques ? Si vous vous chargez de ce soin, mes enfants, Dieu

VOUS aide ! quant à moi, je rentre dans ma mo destiff et je vais tâcher de m^insiruire confusément des charmes et des labeurs contenus dans deux volumes que j'aperçois là-bas, sur le tas de livres.

Page 1