‹ Le pie bas-bleuChapitre 19 sur 33 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

M** BovAiv, par M. Gustave Flaabert| 2 vol. à I ft*. le volunn* , chez Michel Ldvy fi-èrcs, rue Vi vienne, S.

Mes enfants, Touvrage en question est un roman ; vous savez mes préjugés contre ce genre d* ouvrages ; comment donc faire pour savoir si celui-ci mérite de figurer dans notre bibliothèque? Il le faut lire; mais il est en deux volumes. Mettons-le pourtant de côté, nous verrons plus tard quel parti nous devons prendre.

Hais j'aperçois un journal qui tratne dans ce coin ; véritablenient la mère Gros-Lard a bien peu d'ordre dans sa cave littéraire, et je crois que nous aurons fort à travailler pour faire la classification des livres qu'elle contient Ramassons cependant ledit journal ; il va peut-être nous sauver de notre embarras ; en effet, c'est le ciel qui nous l'envoie ; car il renferme en ses colonnes la critique du roman en question ; lisons donc cet article plein d'à-propos.

< Le roman intitulé Madame Bovary est le premier ouvrage remarquable appartenant au genre nouveau connu sous le nom de réalisme. Sans nous appesantir sur la justesse d'une dénomination qui semblerait attribuer à une certaine classe d'ouvrages une qualité littéraire qu'on rencontre à chaque pas dans la bonne littérature de toutes les époques, dont le but constant a toujours été de peindre le plus exactement possible les usages, les mœurs, l'esprit de chaque temps, disons, & la louange de M. Gustave Flaubert, que ses peintures empruntées à

la vie réelle de notre société, font une intéressante diversion au milieu de ce fatras de ronians extravagante dont on assassine le public depuis bientôt cinquante ans.

» Le style de l'auteur en question porte toutefois encore le cachet de cette école romantique qui aime tant à boursoufler ses phrases d'images fantastiques et de mots qui font beaucoup de bruit à Toreille de celui qui les entend , troublent par leur bizarre assemblage la vue de celui qui les lit, et remplissent ainsi des pages nombreuses d'un livre sans laisser dans Tesprit des gens plus d'idées que ne le ferait un article de Ylllunlration ou du Journal pour rire. Pourtant le style de M. Flaubert est parfois énergique et nourri.

/) Les descriptions abondent peut-être trop dans ce livre ; c'est encore là un des défauts dominants de l'école actuelle; on décrit sans pitié jusqu'aux moindres détails des lieux où Ton prétend mener le lecteur; et depuis le grenier jusqu'à la cave des maisons qu'habitent les

personnages quMI doit connaître, on le promène partout comme un véritable huissier qui va faire une saisie mobilière.

> Certaines personnes pensent que ce luxe de descriptions banales sert à la clarté du discours ; sans doute si Ton admet avec M. de Balzac que Tesprit d'un homme se juge à la façon dont il porte sa canne, on a quelque droit de supposer que le caractère des gens se puisse rendre plus saisissant, quand on nous apprend qu'ils ont à leur cheminée des chenets en bronze, ou qu'ils portent la nuit sur leur tête un bonnet de coton.

n Ceux qui partagent une pareille opinion ont raison de se délecter de tous ces détails de garde-robe et d'ameublement dont certains auteurs modernes ne font jamais grâce à leurs lecteurs ; quant à nous qui ne pensons sur ce point, ni comme eux, ni comme Balzac, nous éprouvons une grande fatigue quand arrive le quart d'heure des descriptions.

è Le livre de M. Flaubert a cependant un mé-

— Monte dont il faut tenir compte, c'est que les personnages qui figurent dans ce roman sont trèsnettement dessinés; c'est à croire qu'ils ont été copiés littéralement sur des modèles vivants, très-connus de Tauteur. Lui seul est juge en cette matière. S'il n'a point copié, mais créé, il n'en a que plus de mérite, et même s'il a copié, son mérite est encore fort grand, attendu qu'il n'est point donné à tout écrivain de savoir juger en fin observateur, le monde où il vit. A côté de la qualité que nous venons de faire ressortir, un défaut nous frappe dans cet ouvrage, c'est la surabondance de mots techniques empruntés à l'art médical. Que Af . Bovary et le pharmacien Homais aient de pareils mots à la bouche, rien n'est plus naturel, et Molière nous donne d'excellents exemples en ce genre, surtout quand il fait parler la langue amphigourique du droit ancien à son notaire de la comédie intitulée rEcole des femmes; mais s'il est bon de donner parfois à ses personnages le langage de leur état, il faut pourtant éviter que le lecteur ne suppose que l'auteur a voulu faire parade d'une

connaissance approfondie de quelque q>écia-* lité étrangère au sujet que Ton traite. L'au<* teur doit toujours, autant que possible, se placer à un point de vue assez philosophique pour qu'on ne devine point sa présence derrière les acteurs qu'il noet en scène. Quant aux détails de style, nous y reviendrons en faisant quelques citations, après avoir donné une courte analyse de rhistoire dont il s'agit.

» Madame Bovary est une femme très-peu vertueuse, mariée à un niais dont elle abuse pendant fort longtemps, et qui ne s'en aperçoit que lorsqu'il n'est plus temps d'y porter remède. Un amour effréné du luxe jette cette femme dans quelques désordres qui ne suffisent point pour expliquer et la corruption qu'on remarque en elle, et la fm ridicule de ses aventures. Cette femme, après avoir abrité sa vie de courtisane derrière le voile protecteur du mariage, se donne la mort parce qu'elle n'a pu se procurer une somme de huit mille francs destinée à lui éviter la saisie des meubles conjugaux. Avait-elle agi

ainsi par honte de se voir tomber du piédestal où elle s'était placée dans cette petite ville de Normandie, théâtre de ses intrigues amoureuses 7 La chose n'est guère probable ; quelle vergogne pouvait avoir une femme mariée qui allait en plein jour au château de son amant, sans se préoccuper des bavardages des gens de service ; une femme qui conseillait au jeune clerc Léon de détourner de la caisse de son patron Targent quMI ne pouvait lui procurer?

> Avait-elle craint que son mari n' ouvrit enfin les yeux ? Mais M. Bovary était taillé sur un tel patron, que sa femme, prise in flagranti delicio^ lui aurait facilement fait croire qu'elle était une Lucrèce.

» Parlerons-nous de la singulière discrétion de ce petit domestique du pharmacien, qui laisse complaisamment madame Bovary prendre de Tarsenic, tout comme s'il lui voyait avaler de la farine ou du sucre en poudre ?

» Quant à la moralité de Touvrage, notre con-

science nous oblige à dire qu*elle laisse beaucoup à désirer. Qu'a donc voulu nous prouver Tauteur? Que la mauvaise éducation ou Tamour du luxe peut facilement entraîner une femme à rabtroe, et qu'une faute en amène une série d'autres qui conduisent au suicide?

9 Si c'est là ce qu'on a voulu nous démontrer, nous acceptons l'enseignement, tout en regrettant que la vertu ne joue aucun rôle que l'on puisse mettre en regard avec les erreurs qu'on nous apprend ainsi à éviter. Quel est donc le personnage du roman en question qui se pose en avocat de cette cause éternellement sainte de la vertu ?

> Est-ce M. Bovary, espèce d'automate qui ferait croire que l'on ne saurait être un homme vertueux et honnête sans manquer totalement de jugement, d'esprit et de dignité?

• Est-ce Rodolphe, un homme du monde uniquement occupé de ses plaisirs et se faisant un jouet de toutes les femmes ; qui refuse à la seule de ses mattresses qu'il ait pu estimer un peu,

un secours qu'elle lui demande pour la première fois et dans une situation désespérée?

« Est-ce Léon, petit sauie-ruisseau qui se fait entretenir par madame Bovary et qui la plante là le jour où elle a dépensé avec lui sa dernière pièce d'or?

t Est-ce M. Homais, égoïste, tîrnrfeur(/e(/rogfues et ridicule athée, sur les lèvres duquel se trouvent placées les plaisanteries les plus impies et les plus sceptiques?

» Est-ce le curé du village, âme de paysan cachée sous la respectable soutane du ministre de Jésus-Christ, et qui, s'il représente quelques regrettables individualités du clergé, ne peut en tout cas servir de type pour la personnification du curé de campagne français ?

t Où donc est le défenseur de la vertu dans le livre en question? En vain le lecteur cherche, on n'y voit qu'un récit de fautes et d'erreurs enchevôtrécs les unes dans les autres, et dont l'ensemble forme un drame, plein d'intérêt sans

doute, mais incapable de laisser dans Tâme une seule pensée consolante.

1 Si c'est là ce qu'on appelle Técole du réalisme. Dieu nous garde de la voir inspirer les littérateurs du siècle I Elle nous mènerait à toute vapeur au matérialisme^ où nous ne tendons déjà que trop.

» Pour terminer la critique de cet ouvrage, où Tauteur a développé un talent que le public a su apprécier, nous citerons quelques phrases qui serviront à faire juger au lecteur de notre article de journal, le côté faible du style dans le livre en question.

« Page 65, ligne 26, on lit :

p Dans Tavenue, un jour vert rabattu par le I feuillage éclairait ia mousse rase qui craquait 1 doucement sous les pieds. »

• Voilà ce qu'on appelle une phrase descriptive, en romantisme. De pareilles descriptions jouentelles, dans un ouvrage, le rôle d'explication ou de rébus?

Page 207, ligne 1, on lit :

c Elle distinguait dans ses yeux de petits ■ rayons d'or s'irradiant tout autour de ses pu- B pilles noires, et môme elle sentait le parfum de » la pommade qui lustrait sa chevelure, n

c J*avoue que, parfois, comme à beaucoup de gens, il m'est arrivé de voir de bien près de beaux yeux noirs et même des bleus, pourtant jamais je n'y ai remarqué les petits rayons (Tor qui séduisaient tant madame Bovary.

Page 226, ligne 2, on lit :

« Vous êtes dans mon âme comme une madone sur un piédestal, à une place haute, solide et immaculée. »

Voilà trois adjectifs fort sm*pris sans doute de se trouver ensemble; à entendre Rodolphe parler ainsi , ne dirait-on pas que son cœur est le sanctuaire du Saint-Esprit?

Page 239, ligne 13, on lit :

ff Et au milieu du silence, il y avait des pais

rôles dites tout bas qui tombaient sur leur âme

avec une sonorité cristalline et s'y répercutaient en vibrations multipliées. »

Comme nous Pavons dit précédemment, les beaux yeux que nous avons été assez heureux pour voir de près n^avaient point de petits rayons d'or; eh bien, lorsque devant ces beaux yeux , il nous est arrivé de ne point rester muet , jamais notre âme n*a répercuté de sons cristallins.

Page 243, ligne 24 :

« Et Emma poursuivait la pensée douce qui caquetait tout au travers, comme une poule à demi cachée dans une haie d*épines. ■

Ce qui veut dire en d'autres termes que Emma ayant reçu de son père une lettre pleine d'hérésies grammaticales, repassait dans son esprit les tendres sentiments si mal rendus par l'épttre du bonhomme.

Page 270, ligne 28 :

« Et que la parole humaine est comme un

chaudron fêlé, où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles. »

Nous avons quelquefois, dans le langage familier, comparé certaines voix à des chaudrons fêlés, mais nous ne le ferons plus ; nous avons vu aussi danser des ours; nous nous rappelons même un air nommé la Danse des ours, mais ce n*est point une mélodie. Ce que nous serions curieux de voir , ce serait des étoiles en pleurs.

En somme, le lecteur aura, par les échantil* Ions que nous lui offrons, quelque idée des défauts du style de cet intéressant roman. Nous terminerons cette critique en faisant remarquer quUl foisonne aussi d^expressions qu'on pourrait appeller popif/atre^^ si Ton ne tenait pasà employer le mot triviales. Cest peut-être encore un des caractères distinctifs de Técole du réalisme; en tout caâ, ce n*est pas son côté le plus brillant.

Quoi quMl en soit, la lecture de ce livre nous

a vivement intéressé. Si Fauteur a voulu se faire lire par beaucoup de gens, il a atteint son but , car ce livre a eu du succès ; mais quand on a le talent que le lecteur devine derrière les erreurs littéraires de cet ouvrage, on doit aspirer plus haut qu'à la gloriole de figurer sur le guéridon d'une lorette ou sur le tapis crasseux d'une table de cabinet de lecture.

Il est un paradis littéraire qui vaut mieux pour les auteurs que Tencens grossier des liseurs de romans; on n'y arrive souvent qu'après la mort, mais c'est pour y trouver la glorieuse résurrection de l'immortalité ! »

Ici se termine, mes enfants, ce long article, qui nous dispense de commenter le livre tombé entre nos mains. Nous savons gré au journaliste qui vient de remplir si consciencieusement notre tâche, et nous mettons à part ce roman et sa critique, afin d'en augmenter notre bibliothèque.

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