CHAPITRE DOUZIÈME
LBS »BflousLLCs »B SAiRT-CYB, comédie en 4 actes, de M. Dumas père. — LOcitB BB LiGHBBOLLBS, dnuoe 60 5 sctes, de MM. LegoQTé et Dioaux. — un vebs bb vibgilb, comédie eo 2 actes, de M. MélesvilUe. ^- ■**• BB BELLE-isLB, comédie en s actes, de M. Dumas père. — la riAMBiBA, comédie en 4 actesi de M. Ucbard.
Mes enfants, voici une pièce du théâtre de M. Dumas père; elle est intitulée lez Demoi^ selles de Sainl-Cyr. Décidément la bonne femme a acheté ses livres à quelque vieux bibliomane, car voici une «note critique qui accompagne la comédie en question; cette note est écrite à Tencre ordinaire ; lisons ce qu*elle contient :
t Cette pièce bizarre, inégale, par ses nombreuses imperfections de détail et d'ensemble, apprendrait au spectateur, si d'autres pièces du même genre ne le faisaient déjà chaque jour, que notre époque littéraire est une époque de décadence.
1 Le but moral de la comédie les Demoiselles de Saint'Cyr^ quoique assez obscur, est à peu près celui-ci : Fauteur veut prouver que souvent la vanité tue Tamour, et qu'alors Tamour peut seulement renaître de la vanité.
» C'est un peu ce qui arrive à Jlf. de Sainl^Hé' rem. Il aime Charlotte de Mérian^ et quand on l'oblige au rôle ridicule de mari forcé, il ne l'aime plus. Mais le roi d'Espagne étant devenu son rival, M. de Saint-Hérem , qui n'a pas eu autrefois assez d'amour dans le cœur pour croire à la sincérité des larmes de sa femme, trouve du moins en lui assez de vanité pour s'inspirer d une belle passion , qui ne recule même pas devant la majesté royale.
B Madame Charlotte a un fort beau caractère, pourtant vers la fin il manque de vraisemblance, et voici comment : on conçoit bien qu'avec le temps une femme apprenne à être moins ingénue et plus adroite ; mais cette étude se fait toujours aux dépens de son cœur, et jamais les talents acquis par expérience ne servent d'armes pour reconquérir un premier amant, qu'il a fallu d'abord oublier pour en arriver à tant de science. D'ailleurs la vertu n'adopte point les voies tortueuses et diplomatiques, et Molière ne nous dépeint pas, en ces sortes de matières, les gens vertueux occupés à jouer de pareilles comédies.
> En général, les personnages des pièces de M. Dumas manquent totalement de vérité; ce sont des créations brillantes qui plaisent à un certain public, mais ne sont que des êtres de fantaisie. — Plus d'un auteur moderne se trouve dans ce cas. — Qu'on lise la Lady Tartufe^ de M"* de Girardin , on y verra un personnage faux et exagéré, et bien différent du Tartufe de l'immortel Molière.
9 Dans les Demoiselles de Saint-^Cyr^ le rôle de Dubouloy est assez bien compris , ainsi que celui de sa femme.
» Quant au roi Philippe V, c'est un véritable écolier!
B II est vraiment pénible d'entendre les dialogues pitoyables qu'ont avec leurs sujets les rois et les princes de M. Dumas ; les républicains de Rome et d'Athènes n'ont jamais fait parler ainsi les despotes de l'antiquité.
» Quant au style de la pièce, il est facile, mais on y voit avec peine des expressions d'un langage trop moderne et trop peu classique : ainsi lorsque Dubouloy nous raconte que son père est colère f on est fâché d'ouïr parler un pareil français sur la scène des Molière^ des Racine et des Corneille.
» A part sa grande antipathie pour l'Espagne, que l'auteur met trop au grand jour, on rencontre dans cet ouvrage quelques éclairs aux-
quels on reconnaîtra Tbomme remarquable qui enest le père. >
Ici se termine la critique de la comédie en question ; pourtant il y a encore quelque chose d'écrit sur le papier que je tiens dans ma patte. Rendons-nous compte de ce que cela peut être. Ce sont encore , Dieu me pardonne , des notes de critique très-courtes, mais aussi claires et aussi explicatives que la précédente. Je vais vous en donner lecture, mes enfants! Je commence :
i Noie sur Louise de LigneroUes.
» Ce drame en cinq actes, composé par MM. Legouvé et Dinaux, est très-émouvant et plein d'intérêt ; quoique contraire aux règles de lieu et de temps, puisqu'il y a un an de distance entre les événements de deux de ses actes, il est digne du succès qu'il obtient.
1 Le caractère de Louise est très-noble, celui du père assez beau, celui du comte de Gèvres un peu forcé et trop peu militaire; celui d'Henri est très-tranché, quoique défavorable.
» En somme, la pièce est bonne, sauf une scène qui manque de naturel. Je veux parler de la scène où les deux amants se réconcilient à la suite du rendez-Vous et de Tentrevue qui a lieu près de ce tombeau dont il est beaucoup trop question dans la comédie. »
Mais voici un autre passage, chers enfants, que je veux vous lire :
t< Note sur les deux comédies intitulées Un vers de Virgile et Mademoiselle de Belle-Isle.
» Un vers de Virgile^ comédie en deux actes, par M. Mélesville, est la charmante histoire d'un trésor, seul héritage d'une jeune comtesse confiée aux soins d'un vieux magister qui la nourrit de son travail, et d'un jeune banquier propriétaire du château où est enfoui ledit trésor. Le jeune homme aime Hélène (c'est le nom de la comtesse), qu'il insulte d'abord et épouse ensuite, grâce au trésor découvert fort à propos à la fin de la pièce, car on en a grand besoin d'une et d'autre part.
Ce qui permet de mettre la main sur ce trésor si bien caché, c'est le fameux vers de Virgile :
Tityre, tu patulœ recubans sub ôegmine fagiy
et Tauteur s'arrête là, satisfait d'avoir appris au spectateur, peu latiniste parfois, que fagtÂS signifie hêlre^ et qu'à quelque chose sont bons les bouquins et ceux qui s'en servent.
Celte pièce respire le bon goût et la modestie. C'est une jolie fleur qu'on aime à cueillir; en dirons-nous autant de la comédie en cinq actes de M. Dumas, intitulée * Mademoiselle de Belle- Isle? ■ Comme toujours, c'est un enchaînement de scènes romanesques liées entre elles par des phrases plus ou moins originales par la forme, mais bien rarement correctes par le style.
Aux deux premiers actes, les personnages de la pièce ne font que courir les uns après les autres; on les voit successivement paraître et disparaître sans mot dire, comme s'ils représentaient une pantomime ; le public, ne comprenant rien à ce manège, est tenté d'expliquer
par un accident arrivé dans la coulisse la conduite de ces acteurs qui jouent ainsi devant lui aux ombres chinoises. On trouve aussi, dans cette comédie, des scènes un peu longues, un langage ampoulé et prétentieux, et des faits historiques traités avec plus de talent que d'exactitude littéraire.
La comédie se termine par cette phrase, qui rappelle les allures trop libres du roman et que Tauteur place dans la bouche de d'Aubigny :
(c Vous, mademoiselle Gabrielle, ma femme ; M. de Richelieu, mon meilleur ami. >
— Enfin, mes enfants, cette suite de notes tombées de la plume de je ne sais quel auteur, car je ne vois point de signature au bas de ce papier, se termine par un assez long fragment dont je vais vous donner lecture.
« Note sur la Fiammina, comédie en quatre actes
de M. Mario Uchard.
t Dans le numéro en date du 19 mars 1857 du journal le Figaro^ M. Mario Uchard écrit à
M. de Villemessant pour réclamer la paternité de sa pièce que plusieurs journaux ont osé lui faire disputer par MM. Alexandre Dumas père, A. Dumas fils, Roger de Beauvoir, Antony Béraud, de Saint- Victor , Théophile Gauthier et enfin par M, B. Jouvin. »
Cet article, qui certes n'est pas une réclame, on peut s'en convaincre si l'on tient compte de la modestie que l'auteur y manifeste , nous a paru fort inutile.
Nous avons vu représenter la Fiammina au Théâtre-Français, et nous disons, à la louange de M. Uchard, qu'il suffit de voir jouer sa pièce pour croire qu'il Tait faite à lui tout seul et sans le concours des rivaux que lui prête la bienveillance de quelques journalistes probablement de ses amis.
M. Uchard en produisant sa pièce nouvelle a fait une bonne action, au double point de vue de la morale et de la littérature. Il a travaillé pour le bon goût et pour la vertu. Quoi de plus méritoire ?
Tout respire, dans cette pièce, les plus nobles sentiments et j'étais resté sous la plus douce impression après avoir entendu successivement sur la scène tant d'honnêtes gens dire si bien de si honnêtes choses, lorsqu'un maudit journal est venu détruire une partie de mes illusions et me ramener sottement au milieu de ce monde prosaïque et réel dont m'avait fait sortir momentanément la représentation à laquelle j'assistais.
Cet article malencontreux disait que madame Madeleine Brohan portait aussi le nom de madame Uchard, et ajoutait certains détails qui me firent une singulière impression.
Je ne connais pas les affaires de famille de M. Uchard. Dieu me garde de franchir le seuil de la vie privée de l'écrivain ; là doivent s'arrêter les regards du critique. Pourtant je dois avouer que je compris mieux, après avoir lu ledit article de journal, pourquoi M. Uchard avait si bien réussi dans sa pièce, et sans vouloir rien lui ôter ni de son talent ni de son esprit, mon cœur a senti un vide de plus en voyant
que le prosaïsme de la réalité se glisse toujours au milieu de tous nos enthousiasmes.
Parlons maintenant de la pièce, car elle mé rite d'appeler l'attention d'un critique consciencieux.
La comédie en question est écrite dans un but de haute morale, et son eflet ne peut être qu'excellent. Tous les détails y concourent admirablement à ce but si louable, sauf peut-être la façon cavalière dont M. Silvain Duchâleau y traite son père. Sans doute, ces deux caractères ont de la vivacité et sont bien soutenus, celui du fils surtout, et d'ailleurs on voit clairement que ce langage un peu déplacé n'est, à tout prendre, qu'un défaut de forme. Cependant on n'aime pas que Siloain vienne dire en parlant de son père t cet homme I •
Sauf ce caractère qui jure un peu avec le reste, on n'a rien à dire de l'effet produit ; il est tout entier en faveur de la vertu et de la morale.
Les caractères sont peut-être un peu romanesques, et le naturel n'est pas toujours ce qui domine le plus dans la pièce. Mais M. Uchard, qui, par tant de traits spirituels et par tant de pensées neuves et hardies, paraît vouloir se détacher de la routine littéraire du siècle, pouvait-il échapper complètement à l'influence du romantisme?
Pour prouver ce que nous avançons, nous prions le lecteur de se représenter un fils qui n'a jamais connu sa mère; sentira-t-il naître dans son cœur, en un instant, les sentiments si beaux que manifeste Henri, surtout quand il sait que cette mère l'a abandonné et a fait le malheur d'un père qu'il chérit?
Le style de M. Uchard est facile, attrayant, il semble couler du cœur ; pourtant on remarque encore quelques passages qui portent l'empreinte du mauvais goût actuel, quoique l'on voie trèsclairement que l'auteur fait des efforts pour s'isoler de cette école romantique, dont notre génération verra sans doute la fin.
Ainsi quand Henri appelle son père c ma mère, » on trouve qu'il pousse un peu loin l'usage, des mots : qu'il dise que son père a été une mère pour lui, passe encore, pourvu toutefois que le mot soit amené dans la phrase avec certains ménagements.
Sylvain se permet aussi quelques jeux de mots qui sentent trop la littérature à coudées franches. Enfin devons-nous ajouter que les actes un peu longs de cette pièce et quelques scènes qui pourraient être plus animées font désirer, chez l'auteur de cette comédie véritablement digne d* éloges, une plus grande pratique de l'ar^ scénique? Nous ne souhaitons donc qu'une chose, c'est que l'auteur continue à marcher dans la voie où il a fait un pas si assuré ; il y gagnera de voir grandir son talent , le public y gagnera aussi de délicieuses leçons de morale et de vertu, et l'école littéraire moderne un nou-; veau champion qui contribuera peut-être puissamment à enterrer les fous et les extravagants dont regorge la dernière école, et qu'on remplacerait si avantageusement par des penseurs sérieux et par des gens de cœur,
M/ Uchard a eu un mérite dans sa pièce ; il a cherché à nous faire entendre un langage simple et correct en se rattachant à la bonne littérature qu*on oublie parfois, même sur la scène de la Comédie Ftanraise^ lorsqu'on y voit représenter les chefs-d'œuvre de ces romanciers dont le règne est une véritable anarchie littéraire.
Ici s'arrête, mes enfants, notre annotateur intrépide. Il paraît fort irrité contre le romantisme. Aurait-on, dans les hauts parages romantiques, refusé de collaborer à quelque roman de sa façon ? Est - ce vengeance littéraire , est-ce conviction de puriste? Quoi qu'il en soit, nous souscrirons volontiers à la plupart de ses opinions et nous joindrons ses notes à celles qui par la suite nous paraîtront dignes de remarque : le tout pourra faire un manuscrit que nous réunirons aux livres déjà nombreux de notre bibliothèque.