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mariage récmt, il ne lardera pas à occuper une première place quil prendrait eertainemenl tatou tardf si on ne la lui donnait pas (i). »
Permettez-moi, mes enfants, pour quitter la forme de la raillerie, de m'élever avec force contre cette ridicule habitude qu^ont certains auteurs de se croire ie droit de prêter ainsi, à des hommes distingués et haut placés, des intentions, des sentiments ou des défauts qui, pour être enveloppés du manteau de la critique philosophique, n'en sont pas moins le résultat d'une sorte d'inquisition de fort mauvais goût pratiquée à l'égard des personnages ainsi jugés. 11 est permis, sans doute, à l'écrivain d'examiner la conduite des hommes de la politique, mais jamais le publiciste n'est autorisé à descendre ainsi dans la conscience privée. C'est non-seulement une voie périlleuse, mais encore une voie interdite par la moralité littéraire que celle où s'engagent ces écrivains qui, sous pré-
(1) L'Espagne et ses derniers événements, par M. G. l'ugelmann, page 208.
texte de juger les faits de Thistoire contemporaine, dirigent, contre les hommes qui y oqt joué un rôle, des attaques que ces derniers ne sont pas à même de repousser. Laissons ces manières de procéder à ces journalistes des États-Unis qui ne se foQt aucun scrupule de jeter le ridicule à la face de leurs hommes d'État. Un pareil* système ne saurait convenir aux idées que défend Tauteur que nous avons sous les yeux.
Si vous trouvez que nous exagérons le blâme de notre critique, repassez dans votre esprit les mots que nous avons soulignés, et vous verrez que M. Rios-Rosas aurait le droit de trouver fort mauvais qu'on lui prêtât des sentiments d'orgueil dont D.eu seul doit être juge ; que M. Dulce serait peu satisfait qu'on le crût capable de sacrifier sa renontmée^ même dans une bonne intention, et que le général Prim pourrait aussi se plaindre qu'on lui supposât l'intention de prendre des places qu'on ne lui aurait pas données, alors qu'il n'a rien fait qui autorise un pareil jugement.
Examinons maintenant si Tauteur de ce livré, qui se pose en juge hardi des hommes et des choses de F Espagne, ne pourrait pas être ap-> pelé, lui aussi, avec quelque fondement, au tribunal de la grammaire. Et ici nous ne ferons pas comme lui des suppositions gratuites ; c'est à Taide de ses propres paroles que nous soutiendrons la prévention que nous élevons contre son livre.
Page 16, nous trouvons ce délicieux portrait de la reine Isabelle :
c La reine Isabelle est une femme de vingttrois ans, d'une taille imposante et d'un visage qui a peut-être le tort de laisser transparattre trop de bonté (1). •
Voilà certes une façon bien élégante de nous dépeindre la physionomie de la reine d'Espagne !
Plus loin, pages 19 et 20, voici une phrase où Ton veut probablement exprimer combien l'accès
(1) L'Espagne et ses derniers événements, par M. G. Hugelmann, pn^ 10,
est facile auprès de la reine pour ceux qui viennent solliciter quelque grâce :
t Telle est la souveraine des Espagnes que tout le monde i^eut approcher à Madrid (1). •
Mais voici une très-singulière anecdote attribuée par l'auteur à ce pauvre duc de la Victoire, qu'il appelle, page 21 : c un éclatant phénomène. •
f Le duc (laissons parler Tauteur) (2) , passant la revue des gardes nationaux à cheval» dont il était le colonel honoraire, s'écria^ peu de temps avant les derniers événements :
« Soldats, si vous perdez vos enseignes^ raU liez-vous à mon panache blanc; vous le trouverez toujours dans le chemin de l'honneur et de la gloire ! »
L'auteur ajoute à ce beau trait la réflexion
(1) L'Espagne et ses derniers événements, par IL G. Hugelmann, page 10 et 20.
(2) /tfem, page 27.
suivante, qui n'est pas moins spirituelle que la pensée du duc :
c II était persuadé qu'aucun de ces malheureux n'avait assisté à la bataille d'Ivry et que, par conséquent, il pouvait sans crainte emprunter quelque chose à l'éloquence militaire d'Henri lY. .
Mais écoutez la phrase suivante, c'est un modèle de style. . Il s'agit du comte de Lucena.
On lit, pages 31 et 32 :
c Les antécédents du comte de Lucena sont autant de garanties, du reste, qui militent en sa faveur aux yeux des hommes d'ordre, persuadés à la fois que la société ne doit être ni rétrogradey ni imprudente dans sa marche vers F avenir. »
Que pensez-vous de cette marche rétrograde vers l'avenir 7
Nous voilà arrivés au chapitre VI. Le commencement de ce nouveau paragraphe est un si beau morceau littéraire, que je ne puis résister à la
tentation de vous en réciter les dix premières lignes. Écoutez :
« Les mêmes effets naissent des mêmes causes. Quelque fractionnée que soit Thumanité, elle obéit malgré elle à cette loi suprême d* unité qui doit être un jour son salut, mais qui lui est parfois funeste, parce qu'elle est obligée par elle de s'appliquer au mal. Laisser le mal à lui-même, ce serait abandonner Thumanité au hasard; la Providence ne le permet pas, et nous la voyons le soumettre dès son origine à un développement qui le ramènera un jour pieds et poings liés aux genoux du bien (1). »
Voilà, sans doute, quelque chose de bien beau pour ceux qui en ont Tintelligence I Ah I les causes défendues par de pareils organes doivent facilement voir leurs adversaires amenés ptWs et poings liés aux genoux de leurs succès!....
Nous trouvons, page 83, une pensée inspirée
(1) L'Espagne et ses derniers événements^ par M. G. Hagelmann, page 85.
à Tauteur parla conduite de Ferdinand Yll. L'expression en est aussi heureuse par Ténergie que par le choix des roots. La voici :
I II se montra toujours antipathique à cette constitution ridiculement greffée sur Fenthour siasme monarchique de son peuple, comme un carcan de fer mis au cou d'un esclave précieux, »
Nous regrettons seulement que Fauteur, pour compléter Fimage, n'ait pas mis un esclave en or. Cette substitution n'eût point déparé ce remarquable passage et eût permis d'éviter le vague que laisse dans l'esprit du lecteur le mot précieux.
Page li9, on trouve une phrase qui, pour être empruntée à un style moins sublime que celui de la précédente, n'en a pas moins son prix :
t L'aveu de notre désir d'influence en Espagne est de ceux qui honorent »
Ce livre est pourtant remarquable par Tabondance des citations ; les unes sont des traductions de passages des jouiTiaux espagnols de
répoque ; les autres, des reproductions d*articles du Journal de Madrid^ dont M. Hugelmann est le rédacteur en chef; puis on trouve à côté de ces citations des documents destinés à éclairer le public de Paris sur la situation économique dé TEspagne. Les chiffres sont nombreux, sontils exacts? Nous sommes incompétents pour juger la question; la seule justice que nous puissions rendre à Tauteur, c^est que la partie des chiffres nous a paru Tendroit le mieux écrit de tout Touvrage,
En somme, la lecture de ce livre nous fait penser que nos voisins d'outre-Pyrénées auront une haute idée de notre littérature contempcraine, si le Journal de Madrid est écrit dans un style aussi élégant que celui de ladite brochure. Au surplus, si vous avez la moindre envie, si minime qu'elle Eoit, de vérifier le fait, voici quelques lignes qu'on a eu soin de placer sur la couverture du livre ; ces lignes , qui ne le cèdent en rien à celles que nous venons de faire passer sous vos yeux, vous don-
neront tous les détails que vous pourriez désirer.
Je lis : c Ce journal (il s*agit du Journal de Madrid) est le seul qui paraisse en langue fran^ çaise dans la Péninsule, et, par conséquent, le seul qui puisse donner des renseignements à nos capitalistes engagés dans les valeurs espagnoles. En outre, par la forme quotidienne de sa publicité et par l* excellence de ses relations politiques et financières, il offre à ses lecteurs tout à la fois promptitude et sûreté. L*agence spéciale du Journal de Madrid j fondé à Paris depuis deux mois à peine, est déjà devenue un grand centre de relations et d*affaires où vient aboutir tout ce qui touche l'Espagne. »
Cette agence, mes enfants, est établie sur le boulevard de Sébastopol au n*" 5; allez à l'endroit que je vous indique, peuUétre y trouverezvous le Portugal, car ce royaume touche à TEspagne. Quant à nous, passons à notre troisième iH'Ochure, intitulée le Spectre rouge de 1852; le nqm de M. Â, Romieu suffirait à nous rassu-
rer, s*il nous venait à l'idée de craindre un nouveau pensum dans le genre de celui que nous venons de nous imposer volontairement
Le Spectre rouge^ favorisé du public, au point d'atteindre à sa troisième édition , se vend également chez M. Ledoyen» au Palais-Royal. Ce livre est divisé en neuf chapitres ou paragraphes ; le style en est énergique, quoique parfois trop laconique ; mais Texcès de concision n'est pas un grand défaut dans une brochure politique, où Ton sacrifie volontiers la forme au fond. Contrairement à ce que nous avons fait pour la précédente brochure, ce ne sera pas le côté grammatical, mais seulement le côté philosophique et moral que nous nous permettrons de critiquer dans cet ouvrage.
Ce n'est pas qu'au point de vue du style, la critique ne puisse avoir quelque prise, à en juger par la phrase suivante de la page 10 :
c Le monde n'obéit pas, lorsqu'on le remue
en grande aux faibles ficelles qui sufBsaient à faire danser des marionnettes de salon (!)• »
Si Ton voulait bien s'en donner la peine, on pourrait trouver dans ce livre plus d'un mot et plus d'un passage à niettre à Tindex ; mais autant la verve du critique doit s'acharner après ces libellistes de la basse littérature qui empoisonnent le public de leurs extravagances littéraires, autant elle doit respecter les auteurs de mérite qui offrent au lecteur des idées sérieuses, quand même elles apparaîtraient au jour sous une forme un peu trop négligée. Aussi seronsnous très-modérés à l'endroit du style de la brochure que nous avons sous les yeux. Nous le répétons, des erreurs dans le genre de celle de la page 79 où on lit : « II en est plus d'un, j'en suis sûr, qui déjà comprend à l'heure où j'écris, que le jeu terrible où il s'est engagé lui coûtera sa tête^ I ne suffisent point à faire rejeter au panier un livre où l'on devine un but sérieux, poursuivi avec foi et intelligence par l'auteur.
(1). Le Spectre rouge^ par M. A. Romieu.
Les livres tels que celui dont il s*agit se jugent au point de vue des raisonnements quMls contiennent.
Sans vouloir en aucune façon combattre T opinion qui domine dans cet ouvrage, opinion que nous partageons jusqu'à un certain point, et dont Favenir a prouvé d'une manière irrécusable la valeur, élevons-nous avec force contre quelques pensées isolées que Tenthousiasme de la composition a sans doute arrachées à Fauteur, mais qui n*en sont pas moins regrettables.
Citons, page 31, la pensée suivante :
^ Aux temps que je rappelle, il s'agissait de propagation aussi, mais au sens de Tâme, non des appétits ; il n'était pas question des droits, mais des devoirs; le décalogue ne parle que de ces derniers. Ne fûl-il pas divin, qu'il aurait raison, car l'homme, ici-bas, n'a qu'un droite cest celui de mourir. •
Voilà assurément une pensée bien peu consolante pour l'espèce humaine l Elle nous mène
ëii droite ligne au fatalisme le plus aveugle. I^*autçur a-t-il Voulu nous donner à entendre que la mort est la seule chose certaine de notre court passage sur la terre? alors il le faudrait expliquer clairement. Mais à prendre les mots, comme on dit, au pied de la lettre, Texpression employée ici est non-seulement fausse, elle est encore condamnable au point de vue de la morale et de la religion : nous n'avon» en aucune façon le droit de mourir. Un droit est une « chose dont on peut user, et non une chose indépendante de la volonté et dans laquelle on n*a rien à voir. Or la mort nous est imposée; elle nous arrive en dépit de nous et malgré nous. Il nous est formellement interdit d'en hâter le moment. La mort n*est donc point un droit pour rhomme. C'est la vie qui de tous nos droits est le droit le plus sacré.
La pensée de Tauteur a pourtant un fond de vérité, et c'est là ce qui explique l'exagération dans laquelle il est tombé. L'origine de son erreur consiste en ce quMl n'est pas un seul des
4roits: de Thomme qui ne soit limité. Et qoe valent; en effet, des droits dont on est si peu maître?,..
L'auteur de ce livre, poussé par un sentiment assurément bien noble, a voulu rechercher quelles étaient les causes véritables des désordres politiques dont il était spectateur, à l'époque où il écrivît sa brochure. Il a cru voir Torigine et la raison du mal social dans ces idées nouvelles de progrès et de perfectionnement politique. dont on abusait étrangement alors;
il s'est pris d'un dégoût soudain pour ces innovateurs dont les œuvres malsaines lui prouvaient l'impuissance. Il a jeté le sarcasme de sa raillerie et de son mépris sur ces pauvres utopistes, plus à plaindre selon moi, qu'à blâmer; et armant son bras pour la grande cause de l'autorité, il a proclamé hautement le rappel des principes d'ordre qui ont sauvé notre société, ou tout au moins l'ont réorganisée, après les saturnales de 18/i8.
La tâche que M. A. Romieu s'est imposée
est digne d*éloges ; mais ne pouvait-il la remplir sans porter une main ennemie sur ce progrès philosophique qui ne ressemble en rien an mot dont on a tant abu<é dans les clubs et dans les colonnes des journaux de la démagogie? Pourquoi mettre en doute ces grands principes qui de tout temps ont été le domaine de Thumanité , et dont Fauteur nous semble faire trop facilement bon marché? Expliquons -nous en analysant quelques pensées de Tauteur.
Voici un passage à notre sens bien regrettable, car il prouve à quel point Fesprit de Fhomme tombe rapidement dans les exagérations contraires à celles qu'il veut combattre.
M. Romieu se pose en champion du principe d'autorité, en ennemi du progrès, et il en arrive à nier le grand fait de Fhumanité, dont il attribue Finvention à des novateurs doctrinaires. Nous montrerons tout à l'heure jusqu'où peut conduire une pareille logique. Laissons d'abor^l parler Fauteur. On lit, page 37 :
t Les novateurs ont si bien senti Fimpuis-
sance de leur doctrine devant ce grand argunoent de la mort, quMI leur a fallu se réfugier dans le panthéisme, c'est-à-dire dnns la négation de l'individu. Ils ont été forcés (Timaginer un être appelé Vhumanité^ dont chaque homme serait une parcelle, à peu près comme les feuilles hur Tarbre qui les soutient. Les feuilles tombent ; l'arbre reste et vit. Ainsi de l'huma-^ nité, qui, malgré les morts individuelles, croit et progresse toujours... »
Par ces lignes, on voit que l'auteur a parfaitement compris la pensée de ceux qu'il appelle des novateurs," et même il faut lui rendre la justice qu'il s'explique d'une façon aussi c-aire qu'élégante par sa comparaison des feuilles et de l'arbre. Pourtant les dernières paroles que l'auteur cite, que, certes, nous n'attaquerons pas, puisqu'elles sont inspirées par la plus saine philosophie, n'ont pu trouver grâce devant lui, qui les a si bien comprises et si bien rendues. Il croit en détruire l'effet par la pensée d'égoîsme suivante :
M Cela fûHl vrai^ que le progrès n'aurait €tucuh but^ puisque l'heure doit venir où l'arbre lur-méme sera réduit en poudre par un de ces cataclysmes dont les gigantesques traces ! ne sont pas encore effacées. On ne fera jamais passer de telles doctrines dans l'âme des peuples. Chacun se sent individu très-un et trèspersonnel. Chacun sent que ses pensées, ses m^itations, ses joies, ses amours» ses désespoirs, lui appartiennent en propre. >
Quoi ! parce que l'humanité est frappée d'un arrêt de mort, il faut qu'elle renonce à ce progrès de tous les âges qui n'est autre chose que la loi divine du travail I Mais le progrès est , au contraire, la tâche imposée par Dieu à cette humanité déchue, à l'aide de laquelle seulement elle peut arriver à sa régénération. Si nous étions, comme Dieu, éternels, en effet le mot progrès n'aurait pas de sens pour nous, car ce qui est éternel est immuable, et ce qui est immuable ne peut changer; or qui dit progrès dit changement du mal au bien, ou du bien au
mieux. Mais cette loi, condamnée si injustement par les paroles qui précèdent, n*a rien d'incompatible avec la loi de mort qui frappe notre espèce; la mort n'est pas la négation du progrès, elle en est la limite, et si Dieu a voulu que chacun de nous marquât son passage sur la terre par des actes de progrès,' son intention a été aussi d'imposer la même obligation à l'humanité, qui, bien loin d'être un mot, est un grand fait, une longue chaîne dont nous som^ mes, tous, les anneaux. Quand le cataclysme qui mettra fin à l'humanité viendra surprendre les habitants de la terre, le travail des générations n'aura point été inutile, ce sera le tribut que nous apporterons collectivement au tribunal du jugement dernier, à côté de ce tribut individuel que chaque homme est tenu de payer à Dieu.
Vous dites qu'on ne saurait faire passer dans Vân\e des peuples de pareilles doctrines. Mais lisez Thistoire des temps passés et l'histoire contemporaine, jetez un regard d'observateur
sur la société qui vous entoure, et vous verrez que non-seulement ces doctrines sont et ont toujours été acceptées par tous, mais que nations et individus ont sans cesse donné et donnent encore chaque jour des preuves éclatantes de leur foi en ces doctrines*
Que signifieraient alors ces œuvres inachevées, laissées par des pères entre les mains de leurs enfants avec la mission de les remplacer après leur mort dans des entreprises que la brièveté de la vie humaine leur empêcha de mener à bonne fin ?
Que deviennent les traditions de famille, les traditions nationales?
Chacun de nous n*a-t-il pas des aïeux dont il se rappelle avec bonheur les actes, et si parmi ces actes il en est de glorieux, n'est-ce pas un patrimoine dont nous sommes fiers d'hériter et dont la société nous tient compte, tant par les titres qu'elle nous permet de prendre, que par la considération dont elle entoure le nom que nous portons?
Que direz-vous de ces laborieuses recherches où se consument des existences de savants, recherches souvent sans résultat, et qu*un savant d'une autre époque réunit sous une forme scientifique, faisant ainsi profiter Thumanité de cet héritage, dont la perte eût été, pour les progrès de la science, un retard incalculable ?
Et pour prendre des exemples dans les découvertes qui s'appliquent plus particulièrement au progrès des relations sociales, si Gutenberg eût enseveli dans sa tombe le secret qu'il a lé^ gué au monde, quels dommages n'aurait point éprouvés la littérature des siècles qui ont suivi le sien ? Si Fulton ne nous eût point expliqué certaines propriétés de cette vapeur, qui depuis des milliers d'années existait dans le monde sans qu'on en comprît la puissance, verrait-on les hommes de notre âge parcourir en tous sens cette terre qui n'a plus aujourd'hui de rivages inconnus pour eux ?
Nier le progrès des siècles, c'est vouloir condamner l'homme à la loi impie du fatalisme ;
c*est faire de nos individualités des rouages matériels d'une machine mathématique, et telle n'est pas la condition de cet être essentiellement libre et responsable qu'on appelle Thomme.
Nier l'humanité et la grande solidarité des membres de la famille humaine, c'est prêcher la morale de Tégoïsme et réduire à néant ces forces si puissantes que Thomme trouve dans la communion des corps pour Tordre physique, comme dans la communion des volontés pour Tordre moral.
Nous regrettons qu'un auteur qui s'est fait Tavocat intelligent de la cause de l'autorité, veuille asseoir son système sur la négation du progrès et de la solidarité humaine ; c'est vouloir prendre pour base du pouvoir la loi brutale du fatalisme et de la force physique. La philosophie et la religion nous enseignent, au contraire, qu'une autorité qui a pour assises le consentement moral et l'amour des peuples qu'elle gouverne, est autrement solide que cette
— 2îl —
autorité éphémère qui courbe toutes les volontés sous sa main de fer, jusqu*au jour où une main plus puissante que la sienne viendra appesantir aussi sur elle en la faisant rentrer pour jamais dans le néant d'où elle était sortie.
Page 53, Tauteur attribue à Tabolition de la loterie des effets tout au moins fort contestables ; il dit que ce fut une des causes du socialisme à Céiai de sentiment. Cest plus haut» ce nous semble, qu'il faut aller chercher l'origine de cette nouvelle doctrine ; Tauteur eût mieux fait de l'attribuer à cette soif de matérialisme qui carac-térise d'une façon si triste notre siècle de corruption.
L'auteur aurait pu dire avec plus de raison, qu'à l'époque où la loterie de France existait, quelques milliers d'ouvriers venaient jeter sur son tapis vert l'argent, fruit de leurs sueurs et de leurs pénibles travaux, dans l'espoir d'un gain bien incertain derrière lequel ils entrevoyaient tout un avenir de bonheur, dont ils perdaient vite l'espérance à chaque nouveau
tirage , sans rien perdre de leurs illusions ; tandis qu'aujourd'hui ce ne sont plus des milliers d'ouvriers, c'est la nation tout entière; que dis- je, la nation, c'est l'Europe, c'est l'Amérique, c'est l'univers civilisé qui vient engloutir à la loterie de la Bourse, non plus quelques pièces d'argent, épargne d'un travail de manœuvre, mais des sommes considérables que souvent ne possèdent pas ceux qui les mettent au jeu, et qui disparaissent dans ce gouffre constamment béant, emportant avec elles, non le pain de quelques familles pauvres, mais les instincts d'honneur, de vertu, de devoir, de travail, de toute une nation, de toute une société.
Oh oui, la suppression de la loterie est une mesure bien insignifiante pour le temps où nous vivons, et mieux vaudrait rétablir cette institution de l'ancienne monarchie, si, en échange, on pouvait supprimer l'institution moderne de la Bourse, qui pèse si lourdement sur la conscience publique.
Terminons l'examen de cet ouvrage, écrit par
un homme d*un talent incontestable, que les désenchantements de la politique ont peut-être conduit trop loin sur le terrain du scepticisme. Les dernières lignes du Spectre rouge contiennent des paroles qui ont été prophétiques et pourront l'être encore ; citons-les, car elles annoncent chez celui qui les a pensées un instinct bien profond des choses de notre époque.
L'auteur, après avoir parlé de la façon dont se devaient terminer les désordres qu'il combat, ajoute :
c Mais à la fm de ces grands désastres, qui, je le crois, peuvent être courts, un pouvoir fort s'établira pour ouvrir l'ère nouvelle de l'autorité. Elle passera dans beaucoup de mains qui se la disputeront par les armes ; mais au moins les sophismes ne seront plus en jeu avec leurs terribles conséquences; il vaut mieux voir le peuple se battre pour César que pour les ateliers nationaux. •
Concluons notre critique en disant que si
M. Romieu, au lieu de s*en prendre à Tespèce humaine, eût seulement fait le procès de notre société 9 il serait difficile de réfuter ses arguments. M. Bomieu a parfaitement compris les faits de la politique actuelle; mais ses raisonnements Font porté à attribuer faussement
certains effets à des causes qui ne les ont pas produits.
Il a nié le progrès, parce que c'est au nom du progrès que Ton faisait marcher notre société à r abîme ! Son esprit, effrayé de certaines conséquences, a rejeté le principe d*où il croyait qu'elles partaient.
Ce n'est point l'amour du progrès qui mit un jour si fort en péril la société française, mais bien plutôt cette loi éternelle des choses de ce monde : qu'il est aussi impossible de rajeunir les sociétés que de faire couler du sang nouveau dans les veines d'un vieillard.
Mais que l'auteur nous dise ce qu'est une naiion, une société, un siècle, dans l'histoire de
l'humanité ; c'est une seconde dans la vie d'un hoQune ; c'est une goutte d'eau dans l'Océan !
Ne blasphémons donc pas cette grande loi du progrès, car c'est d'après elle qu*à la fm des âges l'humanité sera jugée, lorsqu'elle comparaîtra devant le tribunal de Dieu.
Pour terminer ce chapitre consacré aux brochures politiques, nous proposerons comme modèle à suivre, aux auteurs dont nous avons examiné les œuvres, la brochure récemment publiée sous le titre : • V empereur Napoléon III et F Angleterre. » Ce n'est point à la pie Bas-Bleu que nous devons les quelques notes relatives à ce livre, mais elles nous ont paru si pleines d'à propos, après ce que l'on vient de lire, que nous croyons bien faire en les plaçant ici.
La brochure en question a eu un grand retentissement non-seulement en France, mais encore en Europe, et elle a mérité à juste titre à son auteur l'éloge d'avoir contribué puissamment au maintien des relations amicaleâ entre la
France et TAngleterre, relations fortement coiripromisesy comme on sait, par un concours d*événements qui jetèrent un instant Tinquiétude dans tous les esprits. Uauteur ayant voulu garder Fanonyme, nous respecterons son droit, tout en faisant remarquer que les écrivains de mérite ont de tout temps été reconnus sans peine, même dans les ouvrages qu'ils ont publiés sous un nom emprunté : leur talent les a toujours trahis. Quand Voltaire écrivit ses fameuses lettres sur les miracles, personne ne douta de leur illustre origine, malgré les efforts que le philosophe faisait pour changer la manière de son style.
Mais que les auteurs se rassurent ; ils ne sont pas tous exposés à de tels inconvénients. Ainsi, personne ne s'est imaginé d'aller troubler l'incognito de l'auteur de la brochure intitulée : « Pourquoi des ioumalistes ? n ou de l'auteur : « Des histoires pittoresques (Tun grillon^ cTun brin de paille et d'un littérateur; t et si M. Hugelmann a jamais la fantaisie (ce qui n'est
guère probable) de se transformer en auteur anonyme, il peut rester dans une complète sécurité, et être très-certain que son talent ne le trahira pas.
I^ brochure que nous proposons comme type & imiter, aux auteurs précédemment cités, est très-remarquable dans le genre dont il est question. Elle est écrite dans un style élevé et facile, comme il convient à ces sortes d*ouvrages. De plus, elle atteint complètement le but que s'est proposé Fauteur, but exposé d'une façon simple et nette. C'est une péroraison fort belle où setrouvent exposés avec ordre et méthode tous les arguments qui concourent à démontrer la proposition principale. Le lecteur suit sans peine le raisonnement depuis la première ligne jusqu'à la dernière, et n'éprouve jamais cette fatigue qu'il ressent en lisant ces brochures où des auteurs pris de la fièvre d'écrire sur la politique entassent phrases sur phrases, sans trop savoir ce qu'ils veulent dire, malgré leur prétention d'enseigner la vérité à tous.
On ne trouve point dans notre brochure de ces considérations philosophiques et métaphysiques qui ne servent qu'à embrouiller la question que Ton traitç, et où la plupart du temps on voit déraisonner des auteurs qui auraient pu dire de fort bonnes choses. Si Fauteur du c< Spectre rouge » avait un peu moins parlé, dans sa brochure, de progrès^ de Y humanité^ du Déealogue, du droit de la mort^ etc...., son livre n*en eût que mieux valu.
L'auteur que nous admirons en ce moment n*est point tombé dans ces écueils au-dessus desquels le placent son talent et sa grande connaissance de la politique.
Il s'est proposé de traiter un point de la politique acluelle. 11 a dégagé habilement la question de tout ce qui pouvait l'obscurcir, et apn';s avoir tracé de main de maître un fidèle tableau de la politique des dix dernières années, il a groupé avec une rare intelligence une série de faits qui l'ont conduit sans peine à sa conclusion, comme par une chaîne formée avec
autant d'art que de solidité, et dont tous les anneaux auraient une égale force de résistance.
Nous le répétons, voilà un modèle du genre de la brochure politique. Ce genre donne en général peu de célébrité aux auteurs. En effet, ces sortes d'ouvrages sont presque toujours des écrits éphémères dont on ne parle plus quand s'est évanoui l'intérêt des questions qu'ils ont agitées. Mais aujourd'hui, dans ce siècle où les gens sont si affairés qu'ils ont à peine assez de temps pour lire et pour penser, bien qu'ils en trouvent toujours trop pour faire leur fortune aux dépens d' autrui, ces brochures rendent par« fois de véritables services au public. Tant par leur petit volume que par la modicité du prix d'achat, elles parviennent à une publicité que n'atteignent jamais les gros livres, et elles deviennent les meilleurs agents pour la propagation des idées qu'on veut lancer dans la foule, dans le but d'éclaircir une question importante.
A ce titre donc, il est du devoir de tout critique consciencieux d'applaudir aux hommes
de mérile qui veulent bien descendre jusqu'à une tâche aussi ingrate, et, en niême temps, de mettre à Tindex ces barbouilleurs de papier, ennemis de la grammaire et du bon sens, qui lancent de par le monde, avec une audace inqualifiable, leurs pathos cachés derrière un titre adroitement choisi pour séduire et tromper le trop confiant public.