‹ Le pie bas-bleuChapitre 23 sur 33 · CHAPITRE QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATORZIÈME

LES BLDBTIVS AJITl - ■<MIDAI1IE8 D'CXE DARtEOSB,

par W^ ZiUa Michelet.

ff Quelle étrange bizarrerie qu'une danseuse mettant la main à la plume! (1) » Tels sont les premiers mots de la brochure que nous avons sous les yeux.

Puisque Tauteur confesse lui-même qu'il hésite, après avoir mis la main à la plume, à aborder ce grand juge rouge qui lui fait tant peur.... c'est-à-dire ce public qui l'applaudit à

(1) Bluettes antï-mondaïnes d'une danseuse, par M"* Zilia Michelet. Ches Ledoyen, galerie d^Orléans, 31, au Palais-Royal.

rOpéra, lorsque d'écrivain il s'est transformé en danseuse, sachons-lui gré de sa modestie ; ne lui demandons pas pourquoi il appelle le public un grand juge rouge; examinons une à une les idées exposées dans ce petit volume; et mettons, dans notre critique, d'autant plus de soin et d* étude que les bluettes en question ont déjà reçu l'approbation de plusieurs coryphées du protestantisme. (En pouvait-il être autrement, puisque ce livre est une nouvelle pierre lancée dans le camp des catholiques?)

Ramassons cette pierre et félicitons - nous d'avoir à combattre aujourd'hui non plus des rhéteurs protestants, mais un adversaire avec lequel la lutte est pleine de charmes; car vainqueur et vaincu, nous y apporterons cette retenue que, d'une part, la galanterie française nous enseigne à garder quand il s'agit d'une femme, et que d'ailleurs on s'attend toujours à trouver sous une plume féminine.

Nous ne nous arrêterons pas à commenter la préface des Bluettes, qui n'est en définitive

qu'une entrée en matière, où Fauteur cherche à faire connaissance avec le grand juge rouge.

Il y a, du reste, de fort beaux sentiments exprimés dans les lignes des pages 6 et 7 de cette préface. Le public sera certes satisfait de la façon tout aimable dont on le traite dans cette introduction.

Cest lui, dit-on : t qui forme les artistes et les génies ; le maître qui fournit lout h toutes les intelligences est Tesprit humain; etc ...» Il s'agirait de prouver que le public dont i( est ici question est toujours le centre des lumières de Tesprit humain. On pourrait dire, si Ton voulait répondre à Tauteur des Bluettes, que ce grand juge rouge s'est autrefois permis de siffler Corneille et Racine ; qu'au moyen âge il aurait probablement pendu ou brûlé Fulton ; qu'il a méconnu longtemps la Fontaine; qu'il n'a point compris Galilée^ Christophe Colomb^ etc.... Que même en prenant les choses de moins loin, nous avons des contemporains de beaucoup de talent qui ont eu de rudes épreuves à soutenir avant

de faire accueillir du grand juge rouge un mérite qu'ils ne tenaient point de lui, mais de Dieu seul.

Applaudissons donc aux nobles sentiments artistiques que Ton trouve dans la préface en question, et passons aux pages suivantes, non sans regretter quelques expressions de la page 9, telles que les piles à sagesse infuse^ Codeur de roussi et le ministère rfe..., qui, pour être empruntées à un langage un peu libre, n'en sont pas d'un meilleur effet.

Ce que d'ailleurs noiis apprend cette préface, c'est qu'un prêtre catholique s'est déclaré incapable de lutter, sur le terrain religieux, avec l'auteur des Bluettes. Le bon prêtre était-il, oui ou non, en état de réfuter tous les arguments protestants qu'on aurait pu opposer à ses arguments catholiques, nous n'en savons rien ; mais ce que nous ne craignons pas de dire hautement, c'est que Tignorance d'un prêtre catholique ne prouve rien contre le catholicisme, et nous irons plus loin; admettons

que les ministres protestants soient plus éclairés en général que les prêtres catholiques, ce fait est sans valeur au point de vue de la discussion entre les deux religions, et en voici la raison : le catholicisme tient bien plus à enseigner à ses disciples la pratique de la charité que celle de la dinlectiqne^ tandis que le système contraire est adopté dans le camp protestant, ce qui laisse à supposer que les uns sont bien moins certains de leur fait que les autres. En effet, on ne prend tant de précautions pour se défendre que lorsqu'on se méfie de ses forces.

Mais le prêtre catholique n'ayant pas jugé à propos de répondre aux objections protestantes de l'auteur des Bluettes autrement que par un mémoire in extenso^ nous qui, sans être prêtre, ni même séminariste , ou élève des jésuites^ aimons quelque peu ces sortes de discussions, tâchons de discuter le mieux, sinon le plus brièvement possible, les attaques des Bluettes, qui eussent été mieux nommées si on

leur eût adjoint Tépithète d^anti-catholiques, au lieu de celle d'anti-mondaines.

L'auteur commence son ouvrage par une dissertation où il invoque tan lot la grammaire, tantôt la métaphysique, à propos de la liberté de penser et de Tessence des mois et de la parole. Cette dissertation n*est pas toujours exposée d'une façon bien lucide, et si Ton doit s'en rapporter à l'avis de Boileau, on pourrait penser que l'auteur n'a pas dit son dernier mot dans ces pages où l'attention du lecteur le suit parfois avec quelque difficulté.

Pourtant, entrons en lice :

A la troisième ligne de la page 11, nous . rencontrons déjà un sophisme.

On lit :

I 11 est généralement admis par les hommes que la valeur d'un mot est dans l'idée qu'il rend.

> La valeur d'un mot est dans Tidée qu'il crée. M

Ou l'auteur a voulu dire que la valeur d'un mot est dans la manière dont il rend une idée, ou l'auteur a voulu dire que la valeur d'un mot est dans la signification que lui donne l'idée qu'il exprime : dans aucun de ces deux cas, ce n'est le mot qui donne quelque chose à l'idée» mais bien l'idée au mol; donc c'est l'idée qui est substance, et le mot forme. On ne doit donc pas arguer de ce que l'idée arrive à notre perception par le moyen du mot, que ce soit le mot qui produise l'idée. La conséquence n'est pas logi-j que; de plus, ce principe est complètement faux; c'est à tel point qu'il est facile de s'en convaincre par un phénomène de langage qui se reproduit continuellement dans le monde. Lorsque, par suite de nos découvertes modernes, on voit naître parmi nous une idée nouvelle, à l'instant nous unissons à cette idée un mot qui sert à la désigner, et il arrive fort souvent que ce mot est composé de mots déjà connus et empruntés

à des idées dilTérentes de celles que nous représentons.

Plus loin, Fauteur dit qu*à lesprit humain seul appartient la paternité des idées.

La chose est fort contestable. On ne peut pas nier, sans doute, que par le travail continuel de la pensée humaine, des idées qui nous parais^nt nouvelles ne surgissent à chaque instant du milieu de nous; mais rien ne prouve que ces idées n'existaient pas en nous; rien ne prouve qu'elles n'étaient pas à l'état laleut dans notre intelligence; et, partant, il n'est pas démontré que ce soit l'esprit humain qui les ait créées; on peut fort bien dire qu'il les a reçues de Dieu, et qu'alors il les garde en soi ou les produit au dehors, suivant les besoins du moment.

Page 12, ligne 4, on cite quelques lignes d'une brochure catholique qu'on ne nomme pas. Voici les lignes en question, elles ont fort déplu à l'auteur des Bluettes :

€ 11 y a, parmi plusieurs autres, un mot mis

en vogue pour égarer les peuples ; ce mot, c'est la liberté de penser. »

Si dans cette brochure inconnue on a eu l'idée de mettre la liberté de penser au ban du catholicisme, certainement bien des catholiques s'élèveront avec force contre une pareille prétention. La religion, qui, la première, a aboli l'esclavage en Europe, ne saurait être accusée de proscrire la liberté de penser, une des plus belles prérogatives de l'esprit humain. Si, au contraire, on a voulu dire que plus d'un utopiste dangereux, ou plus d'un doctrinaire en révolte contre la société et l'Église, a étrangement abusé de ce mot magique pour halluciner les masses qui n'en comprenaient pas toute la portée, en quoi les paroles citées sont- elles condamnables ? Ne voyonsnous pas tous les jours que les choses les plus respectables et les plus respectées deviennent des instruments de désordre, quand elles sont placées en de certaines mains ? 11 faudrait à peine feuilleter quelques pages de notre his-

toire pour y retrouver les paroles les plus saintes accolées aux drapeaux sinistres de hordes impies , et c'est bien par la mise en vogue de deux ou trois mots très-significatifs, quoique vides de sens dans certaines bouches, que naguère encore on excitait les passions du peuple !

Mais l'auteur des Bluettes conteste que Ton puisse établir la mise en vogue d'un mot.

Il suffirait d'ouvrir les livres contemporains, pour y rencontrer une foule de mots inconnus à nos aïeux et un certain nombre de mots fort connus du temps de Molière et de Boileau, dont le sens primitif a été singulièrement métamorphosé par ceux qui les emploient aujourd'hui.

Au risque de prolonger d'une façon pénible pour le lecteur cette discussion déjà si longue, citons des exemples : — Le mot révolution voulait dire autrefois changement de gouvernement, de djniastie, de pouvoir ; à présent il est la désignation d'une force ennemie de l'ordre social, que l'on retrouve dans presque toutes les nations

de l'Europe, et qui s'est personnifiée dans ce mot d'une manière si nette, qu'il suffit de le nommer pour que chacun reconnaisse très-clairement la chose nouvelle représentée par ce mot.

Vous leussiez prononcé devant nos pères, que ces derniers se seraient empressés de répondre : — La révolution? mais de quoi? de qui? Voulez-vous parler de la révolution d'Angleterre , de la révolution de Portugal ?

Il fallait alors lin complément pour expliquer ce substantif. Aujourd'hui le complément n'est plus nécessaire, et vous diriez à qui vous prierait d'expliquer votre pensée : — La révolution? mais, c'est la révolution. — Ce mot n'était pas àr d'autres époques ce qu'il est à la nôtre.

Voulez-vous des expressions empruntées au langage vulgaire?

Le vocabulaire des mots nouveaux s'est bien grossi depuis quelques années. La Bourse, institution moderne, nous en a légué une série assez longue. Le commerce n'est pas resté

en arrière sur ce terrain, ni l'industrie, ni la mécanique, ni la chimie, ni même le journalisme.

Mais nous aurons beau dire, nous ne parviendrons pas à convaincre Fauteur des Bluettes , car il ajoute, pour compléter son idée, les lignes suivantes, où, à travers une certaine confusion de langage, on voit percer le rêve philanthropique de la langue universelle.

Les mots t ont en eux une puissance inaperçue du commun des êtres; quand, dans cette voie, tout sera découvert, on saura ce qui établit ridentité dans la diversité, le même dans le divers, et on aura le bélier qui renversera le préjugé de la tour de Babel, tout au moins de la confusion des langues, aussi grande aujourd'hui qu'alors. »

Ainsi quand le commun des êlres, c'est-à-dire des hommes, aura enfin aperçu cette puissance des mots encore inaperçue pour lui, nous renverserons la tour de Babel de la confusion des langues.

Il faut avouer que si Thuinanité ne change pas ses allures, elle n'arrivera pas vite à la solution de ce problème que Fauteur lui-même confesse n*être pas plus avancée de nos jours qu'il y a cinq mille ans.

Mais ce n'est pas sans motifs que l'auteur prend ainsi la défense des mots ; car leur pleine connaissance nous doit conduire à la parole, et la parole c'est Dieu ; saint Jean l'a dit. Comment l'a-t-il dit? Est-ce à la manière de l'auteur des Bluettes, nous ne le pensons pas.

Le verbum de saint Jean n'est point la parole de l'homme, c'est la parole de Dieu. La différence entre ces deux interprétations a bien quelque importance.

c La parole dans la nature est la révélation dans le mysticisme. »

Voilà une phrase incompréhensible. Si l'on veut dire par là que la parole donnée àThomme est la révélation, en employant ce oernier mot dans son sens théologique , ce ne serait, en tout

cas, que la parole de Dieu qu'on pourrait appeler la révélation^ et la parole de rbomine n*en serait qu'une simple conséquence.

Mais puisque la liberté de penser n'a d'autre limite que l'infini, laissons^la marcher ; Tignorance humaine si judicieusement admise par l'auteur comme son véritable obstacle, disparaîtra tôt ou tard, peut-être à la fin du monde.

Dans la page !&, autant qu'il nous a été possible de le comprendre, nous trouvons que la raison de V humanité est au-dessus de toutes les raisons partielles, voire même de la raison du peuple catholique, atome représenté par 800 millions d'individualités.

Alors à quoi sert la révélation, puisque la raison de l'humanité est infaillible? Il faut nier la révélation, ce sera plus logique et vous ferez preuve d'une bonne foi de discussion peu commune chez les auteurs protestants. Si vous admettez la révélation, il faut renoncer à faire de la raison humaine le flambeau de la vérité ; car

le fait de la révélation prouve incontestablement rimpuissance de cette raison déclarée par vous infaillible ; mais si la révélation devient nécessaire pour guider la raison humaine égarée, il est évident que les raisons partielles qui subiront son influence divine, ne dussent-elles former qu'une collection de dix millions dindividus ou moins, vaudront mieux avec un tel auxiliaire, que toute la raison de Thumanité abandonnée à elle-même ; ce qui détruit complètement Tassertion de la page ^k.

Mais voici que nous lisons, page 15 t qu^aucune expression n'a dans les esprits une signification identique, » ce qui ne laissera pas que de nous embarrasser un peu pour trouver « cette puissance des mots inaperçue du commun et établir ridentité dans la diversité » par où nous arriverons un jour à la possession du fameux bélier qui renversera la tour de Babel de la page i%

« La foi.sMmpose, on ne Timpose pas.... » Voilà qui nous rassure, d'autant plus que, trois

lignes plus loin, on suppose que, par la liberté de penser, tout pourrait bien être mis en doute.

Mais Fauteur ne s'effraye pas pour si peu ; car, dit-il, « le dernier terme d'une négation générale est le premier d'une affirmation universelle. »

Descartes serait bien satisfait s'il pouvait lire cette phrase. 11 faudra donc tout nier pour arriver à tout croire. C'est un vrai travail de Pénélope, et si ce sont là les résultats de la liberté de penser appliquée aux choses de la religion, je commence à croire que la brochure catholique citée plus haut ne méritait pas les attaques qu'elle a reçues.

Mais voici que le même prélat dont il n'a pas encore été question, prétend qu'il faut marcher d'un pas calme et du plus connu au moim connu.

Il paraît, d'après l'auteur, que sur ce point tout le monde est d'accord. Alors marchons à la lumière. Mais quoi! l'esprit humain, qui

n'entend pas raillerie, vient nous barrer le passage en nous déclarant que nous n'avons devant les yeux que des abstractions^ et que le fini n'est rien devant l'infini. Ce qui veut dire, à notre sens, qu'il est impossible de marcher du plus connu au moins connu ^ lorsque le plus connu est l&fini.

Partant il est impossible d'arriver à la vérité sans la révélation, et l'auteur le confesse à demi, en ajoutant, page 16 : « Auquel faudrait-il entendre, du vrai ou du faux, si Dieu n'avait pas vraiment donné à la conscience de chacun le critérium qui éclaire, la lumière des lumières ? »

Quant aux lignes de la page 17, elles renferment une allusion à l'amour de l'or qui tourmente tant notre génération. La phrase des trois cent cinquante vaisseaux est cependant une énigme que nous laissons à de plus habiles le soin de deviner.

II serait trop long, mes enfants, de suivre une à une toutes les phrases de cette brochure, aussi

allons-nous en résumer la critique dans une discussion qui roulera uniquement sur le fond des idées qu*on y trouve.

Combattons donc de front les théories exposées dans ce livre, et abandonnons notre travail minutieux d'analyse , sauf à le reprendre plus tard pour quelques passages pris çà et là dans Touvrage, et qui auront plus particulièrement appelé notre attention.

Le but des Bluettes anti-mondaines n'est autre chose que ce but constant de tout le protestantisme, qui peut changer et change mille fois de forme et de nom, sans jamais changer de nature. Ce but se divise en deux* objets : !• reconnaître sans limites le grand principe de la liberté de penser^ et 2"" faire de la raison humaine le critérium infaillible et dernier des choses.

Voilà l'objet du livre en question, et bien qu'il y soit sans cesse parlé de foi, de progrès, de charité, etc. . . , et même d'une foule de tennes empruntés à la physique, à la chimie, à la méca-

nique et à la géométrie, que Ton ne s*attendait guère à voir en cette affaire, au fond il s*agit principalement et toujours de la liberté de penser et de la raison humaine. Ce sont là les deux grandes pierres d'assises du protestantisme.

Combattons donc non ces choses d'origine divine, mais l'abus qu'en font ceux qui s'érigent en professeurs de bible, eux qui refusent ce nom qu'ils usurpent à l'Eglise qui l'a reçu directement de Jésus-Christ.

Est-il vrai de dire, comme le pensent les protestants, que les catholiques repoussent le principe de la liberté de penser ? Une telle assertion n'est point exacte, et nous, catholique, nous proclamons hautement que nous chérissons la liberté de penser, parce qu'elle nous semble un des plus nobles privilèges accordés par Dieu à la nature humaine.

Mais entre accepter la liberté de penseV et admettre l'infaillibilité de la pensée humaine, il existe un abime.

L'église catholique ne nous défend point de penser; Bossuet, saint Augustin, saint Paul, etc., en sont assez la preuve; elle nous avertit que la pensée humaine s'égare le plus souvent dans les régions élevées de l'inconnu philosophique et métaphysique, et elle nous annonce que nous pouvons nous en reposer sur elle du soin de chercher la vérité, puisque Dieu la lui manifesta par l'entremise du Saint-Esprit.

L'Eglise condamne ces orgueilleux chrétiens qui prétendent, au moyen de leur faible intelligence, arriver à connaître le secret de Dieu; elle ne leur interdit point la recherche de la vérité, elle leur enseigne que cette recherche est inutile, puisque la vérité a été donnée à l'Eglise jusqu'à la fin des siècles.

Mais j'entends d'ici les protestants qui s'écrient que l'Eglise catholique abrutit les masses, en leur imposant la croyance de dogmes contraires à la raison, et que ceux mêmes qui les annoncent au vulgaire sont autant que lui incapables de les expliquer.

Ici le catholicisme répond : Nous apprenons aux fidèles qu^il existe en effet des mystères que nul ne peut comprendre, mais ces mystères sont le secret de la Divinité (secret qu'elle s'est réservé); et en nous enseignant leur existence, elle n'a pas voulu nous en donner l'intelligence.

Parmi ces mystères (qu'on a prétendu être contraires à la raison humaine, parce qu'ils ne sont point de son ressort) on remarque celui de la sainte Trinité, qui n'est autre que le mystère de l'essence divine. Si nous pouvions comprendre un tel mystère, nous serions Dieu nous-mêmes, et parce que nous ne pouvons l'expliquer, faudra-t-il donc en nier l'existence?

Quant au mystère de la Rédemption, il nous est donné jusqu'à un certain point de le pénétrer, mais nous ne pouvons l'apprécier sous toutes ses faces, car si nous parvenions à comprendre, comme Dieu la comprend, l'œuvre de la Rédemption, nous aurions expliqué l'énigme du monde qui nous entoure et nous serions devenus

^sosies égaux de Dieu , ce qui est impossible. Nous en dirons autant du mystère de F Incarnation. La main de Dieu peut seule soulever le voile qui recouvre ces mystères ; une telle puissance ne saurait être donnée à l'homme sans le faire passer du rôle de créature, où il restera éternellement, au rôle tout-puissant de créateur.

Le catholicisme ne repousse donc point la liberté de penser, il reconnaît des bornes à son action, et par là il accomplit une œuvre de charité chrétienne; car, n'en mît-il pas, que l'esprit humain n'en irait pas moins se perdre dans l'immensité du vide philosophique, sans avoir, pour se guider vers la vérité, cette étoile des mages de l'Ancien Testament, dont l'Église est la personnification dans le nouveau.

Mais que fait le protestantisme? Nous verrons s'il a bien le droit d'élever si haut la voix contre nous.

Il admet sans aucune restriction, il proclame à la face du ciel et de la terre, la liberté de

penser; il n'a jamais assez d'agents pour répandre autour de soi ce principe fondamental de sa doctrine, jamais assez d'arguments pour le défendre.

On serait en droit de croire après cela que les protestants repoussent le grand fait de la révélation. Mais quand M"* Michelet nous dit : t tout ce que Dieu a créé parle, et tout ce qui parle se révèle, » elle ne met pas de bornes à cette révélation divine, dont elle fait un phénomène pennanent de la vie du monde. Elle va bien plus loin que nous qui, sans nier l'action de la Providence dans les choses d'ici-ba&, nous contentons d'accepter la révélation de Dieu à l'homme, représentée par l'ancien et le nouveau Testament.

Or, d'un côté, les protestants croient à l'infaillibilité de la raison humaine, marchant à la vérité au moyen de la liberté illimitée de penser, et, de l'autre, ils croient en la révélation, puisqu'ils se proclament chrétiens et reconnaissent l'évangile de Jésus-Christ»

Page 1