CHAPITRE SEIZIÈME
Ll BOMA3I ET Ll ROVANTIf ■>. -^ LS HLS VATVBBL , COmédie en 5 actM,
par M. Alexudre Dumas fila.
Dans le chapitre qui précède, la pie Bas- Bleu a fait une assez longue dissertation sur ce qu'elle appelle « TÉcole romantique. » Avant de passer à Texanien de la pièce de M. Dumas fils, qui doit nous occuper dans le présent chapitre, nous croyons devoir rectifier ou plutôt expliquer certaines paroles de la pie Bas-Bleu, de peur qu'elles n'aient laissé quelque dpute dans l'esprit du lecteur.
En attaquant le romantisme , nous n'avons jamais eu Tintention de le confondre avec ce genre littéraire qu'on nomme le roman, et dont M. Philarèle Chasles vous racontera l'histoire avec l'érudition et le talent qu'il possède , lorsque, poussé par l'amour des belles-lettres, vous irez au quartier latin entendre ses savantes leçons.
Le roman n'est pas né d'hier, pas plus en France, qu'en Allemagne ou en Angleterre. De brillantes et séduisantes fictions, servant de voile à des peintures de mœurs, furent jadis créées pour Tamuseraent de nos pères. Au moyen âge, on mettait la rose et le renard en roman; plus tard, Michel Cervantes, en Espagne , ridiculisait dans son Don Quichotte la manie qu'on avait alors d'écrire et de lire des romans de chevalerie; plus tard encore, Boileau jetait les hauts cris au seul nom de mademoiselle de Scudéri. Voltaire a flétri avec énergie l'abus qu'on faisait, à son époque , de ce genre littéraire. On peut s'en convaincre en lisant les lignes suivantes , extraites de ses Méldnges lih
téraires (tome 18 des Œuvres complètes de Voltaire (1), page Slli). Il s'agit d'une dissertation sur le langage ; et à ce propos Voltaire, en recommandant aux jeunes gens de ne pas lire la grammaire de Tabbé Girard, ajoute ces mots :
c Jamais auteur n'a écrit d'une manière moins convenable à son sujet. 11 affecte ridiculement d'employer des tours et des phrases qu'on proscrirait dans ces romans bourgeois et familiers dont nous sommes rassasiés, »
Si Ton veut une nouvelle preuve de ce que nous avançons, qu'on ouvre le 1" volume des Commentaires de Voltaire (2); on y trouvera, page 319, aux remarques sur la scène l** du 4"' acte de la tragédie, le Cid^ au sujet des deux vers,
a Je vais lui présenler mon estomac ouvert » Adorant en sa main la vôtre qui me perd. »
la note suivante de l'illustre commentateur :
(1) ÉditioD de 1827, chez Baadouin frères, rue de Vaugirard,17. (3) Édition de 1836, chei les mêmes éditeurs.
u C'est dommage que ces sentiments ne soient » pas du tout naturels. Il paraît assez ridicule » de dire qu'il doit du respect à don Sanche , I) et qu'il va lui présenter son estomac ouvert, w Ces idées sont prises dans ces misérables ran irans qui n'ont rien de vraisemblable, ni » dans les aventures, ni dans les sentiments , » ni dans les expressions ; tout était hors de la » nature dans ces impertinents ouvrages qui » gâtèrent si longtemps le gmt de la nation. » Un héros n'osait ni vivre ni mourir sans le » congé de sa dame. Scudéri n'avait garde de n condamner ces idées romanesques dans Cor- » neille, lui qui en avait rempli ses ridicules » ouvrages. «
L'opinion de Voltaire ne peut être mise en doute par ceux qui ont lu les lignes qui précèdent, pas plus que l'ancienneté des romans et même des romans de la pire école. Mais que dirait Voltaire s'il vivait aujourd'hui ? Que dirait-il en voyant ces milliers de Scudéris qui peuplent la république des lettres? Que pense-
rait-il de ce goût effréné du public qui ne lit plus que des romans, de ce public qui préfère les romans quelque mauvais qu'ils soient à tous les livres sérieux que des amis sincères de la bonne littérature produisent, de temps à autre, bien plus pour obéir au cri de leur conscience , que pour atteindre à une célébrité réservée exclusivement aux charlatans du romantisme?
Passerai-je sous silence Honoré de Balzac , ce philosophe chagrin , qui n'a dépeint que les vices des gens corrompus au milieu desquels il a vécu , ce littérateur qu'on n'osera jamais proposer comme modèle aux jeunes gens, à cause de la façon recherchée et peu naturelle dont il écrivait ses cyniques romans?
Après ce que nous venons de dire, vous voyez donc bien que le roman ne fut pas trouvé dans le berceau de M. Alexandre Dumas. Pourtant, soyons juste; le roman, réveillé à la voix de Victor Hugo, doit à M. Dumas, en grande partie, l'honneur du nouveau baptême qu'il a reçu de nos jours. Il n'est plus,
comme autrefois, un livre d'aventures mystiques ou chevaleresques ; on n*y voit plus figurer des preux partant pour la terre sainte, des enchanteurs, des trouvères, des châtelains et des châtelaines ayant pages et écuy ers-servants; il n*y est plus question de tournois, de croisades, de combats singuliers, de donjons avec leurs ponts-levis , de tourelles avec leurs fenêtres en ogive, de poternes s'ouvrant sur un lac par où Ton voyait entrer à minuit un galant chevalier, qu'une duègne discrète conduisait près de sa dame.
On ne voit plus toutes ces choses dans les romans d'aujourd'hui, et c'est tant pis; car la poésie faisait pardonner bien des extravagances aux inventeurs de contes. Ces gracieuses peintures de la vie d'autrefois ne valaient-elles pas mieux que tout ce qu'on nous dit à présent de ces intrigants, de ces boursiers, de ces lorettes, de ces gens sans foi et sans honneur qui sont les héros de nos romanciers modernes?
Il y a donc une distinction à faire entre le
genre du roman et Fécole romantique dont nous avons parlé précédemment. Sous ce nom, nous avons voulu ranger seulement ces trop nombreux auteurs qui , subissant une fatale influence, n'ont glorifié que les vices d'une société dont ils prétendaient dépeindre les mœurs. Peut-être me répondra-t-on que j'en parle bien à mon aise, et me demandera-t-on de citer les individualités de nos sociétés modernes que l'on pourrait habiller en personnages héroïques.
— Vous voulez, me dira-t-on, que nous mettions en scène, dans nos romans, des Rolland , des Bayard , des Jeanne d'Arc, etc.. Mais vous vous croyez encore à l'époque des croisades ou au temps de la chevalerie? Revenez sur terre> monsieur, et voyez mieux ce qui vous entoure. Vous vivez au milieu d'une société où toutes les individualités ont été égalisées par le niveau mathématique de la démocratie. C'est donc en dehors de votre société qu'il nous faut chercher nos hommes extraordinaires; au lieu d'être des héros de vertu, ils seront des héros
de désordre ; mais en tous cas nous trouverons en eux une originalité qui n'existe que là. Voilà pourquoi nous vous parlons si souvent de chevaliers d'industrie, ces héros du jeu, et de lorettes, ces héroïnes de la débauche! Nous regrettons sincèrement d*en être réduits à peindre des vices, quand nous voudrions chanter des vertus. Mais puisqu'il n'y a plus aujourd'hui de grand, de hardi, de surhumain que le génie du mal , c'est à lui que nous nous adressons pour qu'il nous fournisse des sujets dignes du roman. Faites-nous des hommes de bien, qui ne soient ni de prosaïques bourgeois, ni des nobles de théâtre ; alors nous irons chercher nos exemples au sein de votre société. Jusque-là trouvez bon que nous parlions à nos lecteurs de tous ces gens vicieux que vous détestez tant, et dont les folies ont mille fois plus d'attraits que toutes vos plates vertus I
A cette brusque et franche interpellation d'un romancier irrité par ma critique, je répondrais sans hésiter, qu'un tel aveu est une preuve plus
que suffisante de IMmpuissance du roman comme moyen de moraliser la société. Cette preuve, une fois établie , il ne reste plus aux auteurs que deux choses à faire : premièrement, chercher dans leur imagination des types honnêtes et vertueux capables de raviver en nous l'amour du beau et du noble , et ressusciter les grands caractères disparus de notre société, ou, secondement, si la première de ces choses est impossible, renoncer complètement à un geflre littéraire qui ne peut désormais que nuire au progrès moral de T humanité.
D'ailleurs, si Ton me pousse dans mes derniers retranchements, je ne craindrai pas de dire que le roman n'est nullement un genre français; ses formes lourdes et affectées répugnent singulièrement à la vivacité et à la fmesse de l'esprit français. Le roman est un enfant des brouillards, renvoyons-le à nos voisins du Nord, et, armés de la saillie gauloise, plaisantons ces rêveurs jaloux de notre esprit qui jetèrent un jour le roman, comme un linceul, sur notre gaieté traditionnelle.
La pie Ba&-Bleu ayant expliqué ce qu'elle entendait par récole romantique, passons à la comédie de M. Dumas fils.
En voici le résumé :
Le héros principal est un nommé Jacques, que le spectateur voit
Enfant au premier acte et barbon au dernier.
Jacques est le fils naturel de Charles Sternay et de l'ouvrière Clara Vignot, séduite assez facilement par ce dernier. On voit apparaître sur la scène , au moment du prologue , un jeune homme ayant nom Lucien , qui est destiné à jouer, quoique indirectement, un grand rôle dans cette histoire. Le spectateur s'intéresse déjà à ce marmot de Jacques, qu'on a soin de rendre malade dès les premières scènes, afin d'augmenter sans doute les sympathies du public. Mais on n'est pas si généreux à l'égard du père. On voit trop que cet homme , fatigué de sa liaison avec Clara Vignot, ne cherche qu'un prétexte pour briser cette liaison. Bien-
tôt il invente ce prétexte en prétendant que le mauvais état de ses affaires l'oblige à faire de longs voyages. Il offre une partie de sa fortune à Clara pour qu'elle s'occupe de Tenfant en son absence, et il part enchanté d'être si vite débarrassé de sa maltresse et du marmot, qu'il ne va même pas embrasser, tant il est pressé d'en finir. Voilà un singulier père ! il est vrai que ce n'est qu'un père naturel. Mais laissons-le partir ; aussi bien ses mensonges, assez grossiers, n'auront-ils pas tout l'effet qu'il en attendait, car, grâce à l'indiscrétion de M. Lucien, Clara apprend que le prochain mariage de Sternay est la seule cause de cette séparation justifiée par de si beaux motifs.
Clara va le rejoindre, lui reprocher son abandon, lui rappeler ses serments, que sais -je? faire enfin tout ce que l'on fait en pareille circonstance, et il arrivera ce qui arrive toujours : que le perfide restera sourd aux prières , aux larmes , aux supplications de celle qu'il abandonne. Sternay se marie donc. Clara oublie
enfin sa douleur pour ne songer qu*à Téducation de son fils.
Au deuxième acte, Jacques est devenu un homme, et, ce qui vaut mieux pour lui, il a un nom et une fortune. Il s*appelle M. de Boisceny et possède quelques mille livres de rente. Le voilà fort bien posé dans le grand monde, et, par un de ces hasards providentiels comme il s'en trouve toujours dans les pièces de théâtre, ne s'imagine-t-il pas d'aimer Mlle Hermine,
nièce de Sternay, qu'il a rencontrée sur une grand'route avec sa tante Mme Henriette Sternay ! L'amour réciproque des deux jeunes gens déjà fort épris l'un de l'autre, fait qu'on parle aussitôt de les marier. Les choses vont au mieux, grâce à la complaisance d'un grand*oncle appelé le marquis d'Orgebac, qui prête assez facilement les mains à ce mariage improvisé, et grâce aussi à l'influence intéressée de Mme Sternay, qui protège M. de Boisceny parce qu'elle l'a mêlé, on ne sait pourquoi, dans un dénoûment d'intrigue amoureuse. Mais il reste un
obstacle à vaincre pour combler tant de vœux : cet obstacle, c'est la volonté de la mère de Sternay, la marquise d'Orgebac, grand*mère de Mlle Hermine. La marquise trouve cette union ' ridicule, parce qu'elle ignore ce que c'est que ce M. de Boisceny qu'elle reproche « à tout le » monde de vouloir épouser à Ingouville. » La bonne femme n'a pas tout à fait tort, et les grands raisonnements de son frère le marquis n'empêchent pas que ce dernier ne se soit conduit comme un écolier dans toute cette affaire.
Mais voici maître Aristide Fressard , notaire, ami de Clara Vignot, qui se présente pour conférer avec la marquise au sujet du mariage en question. Il va initier la marquise à bien des détails qu'elle ignore : il lui apprendra, d'une manière plus ou moins convenable quant à la forme, que M. de Boisceny est le fils naturel de Charles Stenay et par conséquent son petitfils naturel', et il répondra aux refus motivés que fera la marquise , de consentir au mat iage projeté, par des menaces assez déplacées dans
la bouche d'un homme de loi. Quoi qu'il en soit, la situation est nettement dessinée. Ce terrible Aristide Frossard , qui a déjà fait tant de choses, termine sa journée en révélant à Jacques sa position d'enfant naturel et de fils de Sternay.
Mais Jacques, mis hors de lui par cette confidence, forme le projet d'aller demander des explications à Sternay, qu'il ne trouve pas chez lui. En attendant la visite de Sternay, Jacques, que ce dernier appelle encore M. de Boisceny et croit toujours le prétendant heureux à la main d'Hermine, Jacques s'occupe à faire subir à sa mère un interrogatoire en règle, comme l'eût fait un juge d'instruction, non pas envers sa mère, mais envers un criminel.
Au moment où Jacques allait savoir de sa mère l'origine de sa fortune, Sternay vient interrompre Yinsirmlion. Alors commence une autre scène qui n'est pas moins cuHeuse que la précédente. Sternay apprend que M. de Boisceny est son fils. Il est tellement impressionné
par cette nouvelle, qu'il supporte sans se fâcher la ridicule inquisition de Jacques, qui lui adresse une série de questions fort déplacées et lui fait jouer ainsi le personnage d'un gamin wis en pénitence. Mais laissons ces détails et courons au dénoûment de la scène ; il allait être tragique, car Jacques, qui ne plaisante pas, provoquait déjà son père, lorsque Clara eut la bonne pensée de venir s'interposer entre ces étranges champions.
De nouvelles explications sont alors données par Clara Vignot. Mais la malencontreuse question de la fortune que possède Jacques est de nouveau posée par Slernay ; Clara y répond en disant que cette fortune vient de ce Lucien que nous avons vu au premier acte : ce jeune homme, mort d'une maladie de poitrine, et entouré de soins pendant deux mois par T inconsolable Clara, avait lai>sé son nom et ses biens au fils de la femme ^ ange gardien de ses derniers moments.
Cette explication désarme Jacques , qui fait
des excuses à Sternay. Ce dernier se retire sans mot dire; mais Jacques, que toutes ces révélations ont surexcité au dernier point, s* en pren^l à sa mère, qu'il insulte. Heureusement, le notaire est là pour le rappeler à son devoir en lui disant : « Allons, va embrasser ta mère, imbé- • cile ! » Jacques demande pardon pour ses boutades; la mère pardonne. Pourtant, tout cela ne fait pas que Jacques épouse Hermine. Mais ce qui est différé n'est pas perdu, Jacques a réfléchi ; il va travailler pour se distraire, et se lancer dans le monde politique. M. d'Orgebac, qui Taime et Testime plus que jamais , le fait nommer secrétaire d'un ministre.
Sur ces entrefaites, Stemay s'est retiré de rindustrie; devenu ambitieux, il rêve les honneurs, veut être député et avoir la croix. 11 demande à son oncle de l'adopter afin de pouvoir s'appeler le comte d'Orgebac. L'oncle refuse, en donnant de très-bonnes raisons. Mais ce qui vaut moins, c'est une petite réunion de famille que M. d'Orgebac organise dans son château.
11 met en présence Sternay, Jacques, Hermine et la marquise, ce qui donne lieu à des s èncs fort regrettables auxquelles on devait bien s'attendre; au reste le bon marquis aime assez ces petits désordres, car il a quelque peu oublié les traditions et les idées de sa noble race qui descend de si illustres aïeux.
Pourtant Sternay, ayant appris que son fils est secrétaire d'un ministre, forme, quoiqu'un pea tard, le projet de le reconnaître. Cette idée ne fait que croître et embellir par suite de quelques succès diplomatiques obtenus par Jacques dans une mission impo> tante.
Une combinaison par laquelle Sternay reconnaît son fils , à la condition que d'Orgebac adoptera Sternay, réunit tous les membres de la famille, y compris la marquise, dans une entente cordiale des plus parfaites.
Tout va pour le mieux, et l'adoption de Sternay , et la reconnaissance de Jacques , et par suite son mariage avec Hermine ; lorsque
Jacques, revenu de sa mission, et apprenant ce qui se passe , refuse à son tour la reconnaissance qu'on lui oiïre. Les choses se seraient embrouillées pour toujours, si Jacques n'eût eu la pensée de demander au ministre, comme unique récompense de ses services rendus, un titre de comte pour Sternay, qui a une si grande envie d'être noble.
Cet incident rétablit les choses sur un bon pied. Hermine épouse Jacques qu'elle aime toujours et lui conseille de garder ce nom de Vignot qu'il a rendu si honorable. Cette solution satisfait tout le monde et permet à Jacques de répondre à son père, qui lui demande la permission de l'appeler son fils , ces mots que l'acteur ne peut prononcer sans rire : « Oui, mon oncle. >
Nous connaissons la pièce ; examinons quelle a pu être la pensée de l'auteur en la composant. Suivant nous, il pouvait se proposer trois objets : 1* montrer au public Tinconvénient d'avoir des enfants naturels; 2"" prouver que
ces pauvres déshérités peuvent arriver par leur travail et leur intelligence à prendre dans la société le rang qu'on leur refuse à cause de leur naissance ; et 3° réhabiliter les enfants naturels que la religion et les lois ne voient pas d'un œil aussi favorable que les enfants légitimes.
Le premier de ces objets n'a pu en aucune façon être dans la pensée de l'auteur , car il nous aurait montré M. Sternay luttant toute sa vie contre l'obstacle invincible créé par la faute qu'il avait commise. Nous aurions vu Sternay empêché dans ses projets d'établissement, dans ses rêves de fortune, et traînant continuellement après lui, comme un boulet, ce fardeau sous lequel il aurait succombé après avoir éprouvé malheur sur malheur. Mais on ne voit rien de tout cela dans l'existence de ce personnage ; au contraire, la présence de cet enfant ne l'empêche ni de faire un bon mariage, ni de se créer une position pécuniaire fort convenable. La rencontre fortuite qu'il fait de Jacques lui cause bien quelque
ennuiy mais il parait peu s'en inquiéter; et il ne ressort pas de la comédie l'enseignement qu'il ait subi le juste châtiment de sa faute.
Ainsi donc, l'auteur n'a pas voulu nous apprendre par sa pièce qu'il est dangereux de former de ces liaisons que la loi et la société ne reconnaissent pas, et dont il peut résulter les plus graves inconvénients. Une telle pensée eût été cependant d'une haute moralité ; c'est aussi pourquoi nous nous sommes demandé, après avoir entendu les paroles si sages du notaire Aristide, si elle n'avait pas guidé l'auteur dans la création de sa pièce. Mais la comédie, par le choix des caractères et des péripéties, prouve qu'il faut chercher ailleurs l'objet qu'on s'est proposé.
A-t-on voulu, pour prendre la seconde hypothèse, montrer comment un enfant naturel abandonné par son père peut par son travail et son mérite obtenir, dans le monde, une place refusée à bien des fils légitimes? Alors nous convenons en effet qu'il fallait, dans ce cas»
donner au père du fils abandonné un caractère odieux; et avouons que celui de Sternay ne laisse rien à désirer. Mais cela ne suffisait pas; il était nécessaire que Jacques vécût longtemps dans la plus grande obscurité et nième dans une certaine misère ; il fallait lui enlever tout appui et le laisser se gagner une fortune et un nom à la sueur de son front. Je ne mMnléresse nullement à ce M. de Boisceny , qui reçoit une brillante éducation, grâce aux libéralités de ce jeune homme si bien soigné par Clara Vignot, pour laquelle il montre^ dès les premières scènes, une sympathie où les gens sérieux ne laissent pas que de voir un côté assez louche.
Voilà Jacques bien à plaindre avec une fortune et un beau nom. Sans doute les confidences qui lui sont faites au moment où il va se marier, sont de nature à jeter la tristesse dans son cœur. Il est vrai qu'après toutes les extravagances quMl fait en se plaçant comme juge entre son père et sa mère, il songe à devenir un homme important et à réparer par
son travail le vice de sa naissance. Mais avouons que les obstacles qu'il rencontre sur sa route ne sont pas grands. Il est riche, instruit, bien élevé; M. d'Orgebac le protège, et le voilà si bien recommandé qu'il devient secrétaire d'un ministre. Il rend des services à son pays, soit ; mais encore n'a-t-il pas fait son chemin tout seul; et nous ne voyons pas qu'il soit bien nécessaire de faire une comédie pour montrer qu'un enfant naturel trouvant dans son berceau une belle fortune toute faite puisse arriver, par son mérite personnel, à donner des regrets à un père qui a refusé de le reconnaître.
D'ailleurs, les circonstances mêmes de la naissance de Jacques ne sont pas de nature à le rendre bien intéressant. Clara Vignot est une femme qui vaut quelque chose , admettons-le ; mais encore se laisse-t-elle assez facilement séduire, et rien dans la pièce ne molive les relations illégitimes qu'elle a avec Sternay.
On ne voit, dans cette liaison, qu'une de ces intrigues amoureuses dont le monde fourmille :
un étourdi qui fait la cour à une jeune fille qui n'est pas un dragon de vertu. 11 lui donne bien à entendre qu'il Tépousera, mais ces choses-là se disent toujours en pareil cas; et la femme qui se donne contre un tel gage est , ou une sotte ou une coquette, à moins qu'elle ne soit excusée par une grande passion , et nous ne voyons pas cette passion développée sous les yeux du spectateur. Au contraire, on voit arriver sur la scène un monsieur fort insupportable, qui raconte à sa maîtresse avec le plus grand sang- froid du monde, eœ abrupto , que la perte de sa fortune l'oblige à partir pour des pays lointains. Clara pleurniche , et dit adieu à Sternay à peu près avec autant de calme que s'il partait pour Versailles ou pour Saint-Germain.
Stemay se conduit mal pour cette femme , qu'il trompe et abandonne après en avoir eu un enfant. Cependant il veut assurer l'avenir de ces deux êtres, puisqu'il leur laisse une partie de sa fortune. Tl n'a fait là que ce que beaucoup de gens font tous les jours en
pareil cas. Il eût fallu, puisqu*on voulait faire de ce personnage le traditare de la pièce, le rendre encore plus coupable, en lui faisant abandonner purement et simplement cet enfant au soiir duquel on voulait intéresser le spectateur.
Sternay est très-coupable, assurément; mais croit-on que Clara Vignot ne Tétait pas aussi de son côté? Nous inspire-t-elle grand'pitié quand nous voyons ce jeune Lucien, qui a tout Tair de lui faire la cour au premier acte, lui laisser en mourant sa fortune ?
Toutes les raisons qui précèdent nous font supposer que le second objet que nous examinons ne fut pas l'objet que s'est proposé Fauteur de la comédie. A-t-il donc voulu réhabiliter les enfants naturels et les placer sur le même pied que les enfants légitimes ? Nous osons à peine le croire, car une telle pensée pécherait trop ouvertement contre la moralité littéraire.
Les enfants naturels par eux-mêmes ne valent ni plus ni moins que d'autres enfants; mais ,
au point de vue social, on ne saurait les traiter comme les enfants légitimes, car, en définitive, par leur présence ils rappellent sans cesse à la so* ciété que leur naissance a été une infraction à ses lois fondamentales. Vouloir les rendre intéres* sants est d'un dangereux exemple par la raison que, comme il est plus facile d'avoir des enfants en dehors du mariage que dans le ma* riage, c'est encourager les hommes à se décharger des devoirs de la paternité en s'en donnant toutes les jouissances.
Que devient alors le rôle de la comédie, si elle sert à nous apprendre à faire le mal tandis qu'elle devrait le rendre ridicule à nos yeux?
Laissons donc là. toutes ces exceptions sociales dont on veut faire aujourd'hui des types séduisants, et tout en rendant justice à ceux que frappent des fautes auxquelles ils ont été étrangers, lorsqu'ils ont su se créer un nom qui n'ait pas besoin d'une autre paternité que celle de l'estime publique, gardons le silence sur ces erreurs, sur ces fautes, sur ces irrégula-
rites, et au lieu d'en faire Tapologie, apprenons à ceux qui nous lisent ou qui voient jouer nos pièces, à aimer par-dessus tout la vertu, les nobles sentinoents, les sacrifices imposés par le devoir, la famille, cette vraie famille qui ne gêne jamais, dont personne ne rougit, cette famille où la religion et la loi nous ont placés au grand jour.
Voilà qui vaut mieux que de réhabiliter les enfants naturels, dont on devrait moins nous parler ; car, à moins de renverser toutes les lois de la société, il sera difficile de leur faire dans ce monde, au jour de leur naissance, une position qui ne soit ni équivoque ni embarrassante.
Si ensuite on vient me dire que peut-être la pièce en question est une comédie de caractère ; que peut - être elle est la représentation d'une histoire comme il s'en passe quelquefois dans le monde, je me tairai. Je me tairais encore , si l'on me disait qu'après tout on a voulu faire une comédie, et qu'il est plaisant que j'y trouve quelque chose à redire.
Je ne critique pas les intentions d'un auteur, je juge son œuvre en la comparant aux chefsd'œuvre que nous ont laissés les grands maîtres, et lorsqu'il me semble que l'auteur aurait pu faire quelque chose de mieux que ce qu'il a fait, je le lui dis; libre à lui de me croire ou de fermer l'oreille à mes avis. Mais s'il travaille pour l'amour de l'art et pour le progrès de l'esprit humain, qu'il songe que ce n'est pas en chantant les vices d'une société qu'on arrive à la moraliser.
Il n'y a que deux choses que les littérateurs puissent dépeindre avec quelque chance de passer à la postérité : ce sont les grandes vertus ou les grandes passions, et encore faut-il que de la peinture de ces dernières il ressorte un enseignement qui porte les hommes à en craindre les funestes effets.
Quel que soit donc, parmi les trois objets que nous avons examinés, celui qu'a choisi M. Dumas fils, nous l'aurons jugé par avance dans la longue discussion qui précède.
Que si Fauteur avait eu un but caché que nous n'aurions pas découvert, nous prierons le lecteur d'excuser notre peu de perspicacité, et nous lui laisserons la tâche de nous remplacer dans de nouvelles recherches ; peut-être sera-t-il plus heureux que nous.
Avant de nous retirer complètement de la scène , passons cependant en revue les détails du Fils naturel^ afin de compléter notre travail de critique.
Les caractères des personnages de la comédie sont assez bien tracés ; pourtant ils ne sont pas toujours vraisemblables , et Ton a répandu sur quelques-uns d'entre eux un certain odieux qui déplaît singulièrement au spectateur.
Jacques est sans nul doute un homme honorable et recommandable à plus d'un titre ; mais les malheurs qui le frappent, si l'on peut appeler malheurs les obstacles que rencontre à l'accomplissement de ses volontés un homme placé dans une position de fortune bien au-dessus de la médiocrité et de l'aisance, ces malheurs ne
suffisent pas à faire excuser le langage inconvenant qu'il emploie en plusieurs circonstances envers son père et sa mère.
N'est-il pas ridicule de l'entendre dire à Clara Vignot, à la scène m* du II' acte : t Voyons , • ma mère , tu vas tout me raconter , n'est-ce » pas. •
Ou bien lorsqu'il ajoute, dans la même scène, qu'il ne veut pas vivre avec un doute sur sa mire. Son amour pour Hermine, dit-il, ne doit venir qu'après son honneur. • J'aimerai Her- > mine quand je serai sûr d'être un honnête » homme. »
Que signifie un pareil langage? Quoi I il sera permis à un fils d'avoir des doutes sur la vertu de sa mère, et, ce qui est moins pardonnable , de manifester ces doutes et de demander des explications qu'une mère n'a jamais à donner à son fils. Pour admettre de pareils usages, il faut commencer par établir que Dieu a fait les enfants juges de la conduite de leurs parents ;
il faut renverser les lois de la société et de la nature.
De quel droit, s'il vous plaît, venez-vous interroger ceux qui vous ont donné le jour? Vous oubliez que vos seuls droits envers eux sont de les respecter et de les aimer, et que, fussent-ils injustes pour vous, vous n'auriez qu'à courber le front et à bénir le bras qui vous aurait frappé, car ce bras est le bras de Dieu. D'ailleurs, sans prendre les choses de si haut, à ne se placer qu'au point de vue de la bonne éducation, n'estil pas inadmissible qu'un fils puisse décemment tenir un pareil langage à sa mère, lorsque c'est à peine si un mari bien élevé oserait l'employer avec sa femme , ou même un amant avec sa maîtresse soupçonnée d'infidélité.
Mais Jacques n'est pas moins inconvenant pour son père qu'il ne l'a été pour sa mère , lorsque ce dernier déclare (scène iv de l'acte IP), n'avoir rien à lui dire, parce qu'il ne peut plus rien réparer :
« Je ne vous demande pas de réparer voire
» conduite, monsieur ; je vous demande de l'ex- » pliquer. i
Telles sont les paroles de Jacques ; elles ne sont d'ailleurs que le commencement d*un interrogatoire aussi déplacé que ridicule. On se demande, en voyant ces deux hommes en présence, ce qui doit le plus surprendre ou de la platitude du père qui se laisse traiter en écolier, ou de rimpertinence du fils?
Les gens qui ont un certain sentiment des convenances, se seraient attendus à voir Jacques supplier son père de lui donner les raisons qui l'avaient empêch5 de le reconnaître, ou lui exposer toute la douleur qu'il éprouve à rester dans une situation si équivoque , ou enfin faire jouer les sentiments d'affection et de famille, et en définitive s'incliner devant la décision paternelle. Dans le cas où Jacques, poussé par la fougue naturelle à son âge, aurait dépassé les limites de la politesse , on se serait volontiers imaginé Sternay le rappelant à la raison et l'engageant à se souvenir d'abord des
devoirs attachés à la qualité de fils avant d'en réclamer les droits.
Que dirons-nous, après ce qui précède , en arrivant à la fin de la scène iv% où Jacques va demander à son père raison du déshonneur de sa mère? Nous dirons que de tels exemples, placés sous les yeux du spectateur, ne peuvent qu'affaiblir de plus en plus dans les masses ce respect de la paternité, qui est la base essentielle de toute société bien organisée.
Si Jacques est un fils irrespectueux, Hermine n'est pas une petite fille soumise. On lui met dans la bouche des paroles qui ne donnent pas une haute idée de sa piété filiale. Elle répond (scène iv de l'acte III) à sa grand'mère, qui lui reproche, non sans motifs, sa trop grande familiarité avec M. Jacques :
f Qu'elle a juré d'être la femme de Jacques; » et que si elle n'a pu jusque-là mettre d'em- • pôchement à la volonté de sa grand'mère, à' 9 cause de sa minorité, elle épousera Jacques
t lorsque sa grand 'mère ne pourra plus faire » autrement que de se laisser convaincre. >
Yoilà un beau modèle à proposer aux jeunes filles ; et il faut convenir que la grand'mère , toute méchante qu'elle est , n'a que de trop justes motifs pour donner cours à son caractère irascible.
Sternay est, à côté de tout cela, un assez triste sire. Ses bassesses et ses pasquinades font regretter qu'on ait choisi un personnage aussi vil pour représenter cette puissance sociale si respectable, qu'on nomme la paternité.
Je veux bien qu'il s'agisse ici de la paternité naturelle ; mais si la loi fait des distinctions en fait de paternité, la conscience n'en doit jamais admettre.
Quant à Clara, c'est une demi-vertu qui se pose en martyre, tandis qu'elle devrait comprendre que l'abandon dont elle se plaint n'est que le juste châtiment d'une faute qu'elle n'a
— ftoa —
pas commise sans en connaître toutes les conséquences. D'ailleurs, cette histoire du jeune Lucien ne laisse pas que de donner prise aux médisances du spectateur, qui n*ayant pas la faculté de lire au fond des consciences t appelle » un sot un sot, et RoUet un fripon. »
Madame Henriette vient nous faire de jolies confidences pour achever ce tableau de mœurs; et l'on est vraiment édifié de la façon honorable dont elle fait la connaissance de ce M. de Boisceny qu'elle veut absolument donner pour mari à sa nièce.
La marquise n'a pas un caractère aussi soutenu que les autres personnages. Au commencement de la pièce, elle n'est que ridicule, mais à la fin elle devient trop vite souple et rampante.
D'Orgebac et Fressard sont peut-être les seuls personnages que Ton puisse trouver convenables dans ce beau milieu où on les a placés. Ce sont d'honnêtes gens; mais le marquis, ' malgré la noblesse de son caractère et l'ori-
ginalité de son esprit , manque parfois de ce tact que Ton est en droit d'attendre des gens de sa classe et de son espèce. Cette réunion bizarre qui finit d'une façon si singulière , et qu'il arrange sans en prévenir personne, n' est-elle pas fort déplacée, et la marquise n'aVait-elle pas raison de s'en montrer offensée?
Fressard oublie aussi, comme le marquis, certains usages de bonne éducation qu'on devrait retrouver dans les comédies, puisqu'ils existent dans le monde. Il pousse l'inconvenance jusqu'à la grossièreté dans la scène vu de l'acte I*"^, lorsqu'il a sa grande explication avec la marquise. Pourtant Fressard est chargé d'un beau rôle dans cette pièce ; car c'est lui qui doit défendre la famille, la paternité et le mariage si fortement compromis par Jacques et par Stemay.
Il faut convenir qu'il remplit bien son rôle en disant dans le prologue , à la scène ix , à propos de sa fiancée : « Elle se porte bien ; une » santé de province ; elle est un peu grasse.
» Mais, quand on aime une femme , plus il y » en a. . • »
Pourtant, soyons juste, il fait, par de belles paroles, à la scène i" de l'acte III, l'apologie du mariage et de la famille : t Les hommes sont dans le faux, tant qu'ils sont en dehors de la famille, comme fils, comme époux, comme père. »
A la bonne heure t mais ces quelques mots sont bien peu de chose pour faire oublier au spectateur le langage déplacé de Jacques et d'Hermine, les fautes de Clara et d'Henriette, la platitude de Stemay et les intrigues de la marquise.
On dirait, à voir tant de personnages qui comprennent si peu les devoirs de leur position, que l'auteur s'est complu à tourner en ridicule les sentiments si nobles de la paternité et de l'amour filial. Telle n'a pas été, assurément, la pensée de l'auteur ; mais 1<^ choix de ses personnages autorise cette supposition.
D'ailleurs cette pensée ne serait pas nouvelle; tous les jours, ne voit-on pas se continuer cette
lutte engagée contre la société et ses principes fondamentaux, par les littérateurs d'une certaine école, qui semblent avoir pris à tâche d'attaquer tout ce que la société respecte et de poétiser tout ce qu'elle réprouve?
C'est à tel point qu'on pourrait répéter aux auteurs qui en sont à leurs premiers essais, ces paroles que, suivant quelques personnes , Fontanes aurait adressées à Chateaubriand, un jour que ce grand écrivain, hésitant encore sur la ligne qu'il devait tracer à son génie, montrait au célèbre académicien un travail où il attaquait la religion :
t Au lieu d'attaquer la religion, comme on le fait tous les jours et depuis si longtemps, monsieur , défendez-la ; vous acquerrez par là une originalité qui fera un heureux contraste avec l'esprit actuel. »
Ne pourrait-on pas dire aujourd'hui :
« Eh ! messieurs les auteurs, au lieu d'attaquer sans cesse dans vos écrits la famille et la
propriété, défendez ces choses sacrées; vous ferez du nouveau et serez bien accueillis du public, sinon à cause de votre moralité, du moins pour votre esprit d'innovation. On a tant prôné les vices de la société que le public éprouve le besoin d'entendre parler de vertu, d'honneur, de nobles sentiments ; on a tellement exploité, dans ces dernières années, les désordres sociaux de tout genre, que chacun soupire après des peintures de mœurs plus calmes et plus pures. Messieurs les auteurs, laissez de côté, par pitié, les Dames auœ Camélias ^ les Lionnes pauvres ou richesy les Filles de marbre^ les chevaliers d'industrie, les Antonyj car tous ces personnages sont devenus si commims sur la scène qu'ils ont perdu tout leur crédit auprès du spectateur, et si vous ne rompez promptement avec eux, ils seront bientôt cause que Ton sifflera vos pièces. >
Mais ce n'est pas seulement aux auteurs qu'on est en droit de reprocher cette fatale tendance, elle a gagné jusqu'aux gens les plus intéressés à la combattre. Quelles sont^ en effet, les per-
sonnes qui courent le plus vite après ces productions antisociales ? Ce sont celles que leur position oblige^ par intérêt, à aimer la vertu et Tordre. Les gens du grand monde font, la plupart du temps, le succès de ces œuvres qui sont des armes dirigées contre eux; quelques-uns critiquent, il est vrai, mais tous patronnent sans s*en douter ces mauvais livres, poison mortel pour Tesprit public. Quelle est donc la puissance secrète qui produit tant d'inconséquences? Est-ce un commencement de décomposition sociale? Est-ce le charme invincible du vice qui s'étend jusque sur les âmes vertueuses?
Il serait difficile d'expliquer la cause première de ces anomalies. Ce qui est certain, c'est que si les gens riches ne mettent pas eux-mêmes en avant toutes ces idées qui leur sont pernicieuses, ils ont du moins avec les auteurs du mal la complicité du receleur. Qui osera nier ce fait ? Paratiil un livre scandaleux, dont l'auteur a trempé sa plume dans la boue pour insulter aux choses les
plus saintes; une aventurière connue par ses débauches s'avise-t-elle d'écrire ses mémoires, aussitôt vous voyez courir chez tels ou tels, fameux libraires qui jouissent d*une grande publicité, madame la marquise, madame la comtesse, monsieur le duc, et bientôt le livre nouveau, mis en vogue par le charlatanisme, est exposé à tous les yeux sur la grande table du salon. Vous seriez désolés de ne pas Tavoir acheté, car il pourrait arriver que Ton vous crût capable de ne pas l'avoir lu ; aussi avez-vous soin de couper les feuillets jusqu'au dernier.
Les efforts du critique ami sincère des lettres sont impuissants contre une conspiration aussi générale; le seul bien qu'on puisse faire, au milieu de ce désordre, c'est de pousser les gens qui n'ont pas leur temps pris par des occupations spéciales, ou qui n'ont aucun besoin de faire fortune avec leur plume, à travailler pour produire des œuvres qui, par leur valeur, attirent l'attention publique sur des spectacles et des peintures plus dignes d'une société chrétienne.
On répondra que la vertu est ennuyeuse comme un sermon de curé de campagne ; qu'il faut être un Bossuet ou un Fénelon pour ]a rendre agréable et supportable. Mais on ne vous demande pas d'écrire des livres dans le style du père Loriquet, ou des comédies qui ressemblent aux pièces mutilées qu'on étudie dans les couvents. Faites des peintures galantes, si vous y tenez tant, car, à voir le fond des choses, c'est toujours là ce qui plaît le plus dans les plus mauvais livres; on s'intéresse peu aux assassins, aux empoisonneurs, aux impies, aux aventuriers, si tous ces gens-là ne font pas un tant soit peu le métier d'amoureux. Ce sont les tableaux d'amour qui font supporter et donnent de l'intérêt à tous ces romans extravagants dont le public raffole.
Parlez donc d'amour; rien n'est mieux fait en littérature, car rien n'est plus poétique ; mais que le but principal de vos ouvrages soit une maxime morale, un enseignement destiné à rendre les hommes meilleurs et à consolider la
société au lieu de la troubler. Il n^est pas défendu d'employer les faiblesses humaines au service des bonnes causes.
N'allez pas cependant, vous animant d'un beau zèle, écrire des brochures sur la danse, et traiter la polka de prostitution déguisée. Ne jetez pas feu et flamme contre les gens qui vont au spectacle. Ne croyez pas la société perdue, parce qu'une femme mariée aura un amant ou parce qu'un jeune homme de famille vous parlera de sa maîtresse.
Mais n'existe-t-il pas entre ces deux extrêmes que nous venons de décrire un juste milieu où l'on puisse respirer à l'aise, sans être un anarchiste ou un tartufe ? Suivez le chemin tracé par les grands maîtres et vous irez à l'immortalité ; ne craignez pas d'imiter les anciens, l'honmie n'apprend que par imitation , depuis l'enfant qui essaie ses premiers pas, jusqu'au vieillard qui bénit sa famille de son lit de mort. Molière n'at-il pas imité les auteurs italiens et les auteurs espagnols, et Térence, et Phute^ et tant d'autres ;
Corneille, les classiques grecs et les tragédiens espagnols; Racine, Euripide; la Fontaine, Bocace et Ésope ; Boileau, Aristote et Horace ? Ces emprunts nombreux faits à des auteurs anciens, que personne ne considère aujourd'hui comme des larcins de plagiaires, ne sont-ils pas, après tout, la cause première des succès de ces hommes do génie qui ont si bien su les utiliser ?
Cherchez donc vos modèles dans cette école sublime qui a pour elle la consécration des temps, et avec de tels maîtres vous traverserez les âges sur Taile de la renommée, laissant en route tous ces extravagants qui feraient peu de mal à la société, si un homme de génie était là pour les dénoncer à Tindignation ou au mépris public.
Mais revenons à M. Dumas fils, car ce n'est pas de lui que nous parlions tout à T heure ; la pie Bas-Bleu n'a pas Thabitude de traiter si légèrement les auteurs qu'elle critique. Examinons le Fils naturel^ au point de vue du style. Nous y trouverons ces traits d'esprit qui naissent si faci-
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lement sous la plume de M. Dumas fils. Pourtant signalons avec regret un défaut dans cette pièce où, d^ailleurs, les trois unités sont assez peu respectées ; c'est que les différents actes qui la composent sont entre eux d'une grande inégalité littéraire ; on y rencontre des passages plus châtiés les uns que les autres. Certaines scènes tombent dans le burlesque, et on est choqué de les voir placées à côté de scènes vraiment dignes de la bonne comédie. Ce défaut est surtout sensible dans le troisième acte, lorsqu'on assiste aux explications, j'aurais dû dire à la leçon de droit français que le notaire Aristide donne au marquis et à Stemay.
Quant à la partie grammaticale, nous remarquons des phrases que l'on n'admet point dans la bonne comédie ; ainsi que penser de ce qu'on lit à la IX' scène du prologue :
c J'ai couru annoncer la chose au père Fressard , qui a dit : C'est ainsi , on veut m'humilier ; eh bien, attends un peu ; et il m'a aligné quarante mille francs !.. Qu'est-ce qui se serait
douté de ça... Est-ce assez vicieux y la teinturerie!... •
Attends un peu, aligner^ est-ce assez vicieux, sont des expressions employées seulement dans le langage le plus familier, et même le mot vicieuxy dans le sens qu'on lui donne ici, n'appartient qu'à cet argot d'étudiants, de joueurs ou de femmes galantes, où Ton dit chlinguer pour suer^ abouler pour payer^ claquer pour mourir, etc.. 11 est fâcheux de voir des auteurs introduire dans le langage littéraire des mots qui ont une origine aussi peu classique.
Quelques lignes plus loin, on trouve dans la même scène une phrase qui serait mieux placée dans un roman à un franc le volume, que dans une comédie jouée sur le théâtre du Gymnase.
Voici la phrase en question :
(c Moi , je faisais mon -droit à Paris , avec soixante-quinze francs par mois pour tout potage, tirant le diable par la queue, ne mangeant pas tous les jours, mais croyant à l'avenir, ce
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pâiissier fantastique qui vovs fait sauter pardessus le présent, en vous montrant les galettes qui vous cassent les dents quand on les mange, n
Ne dirâit-on pas un passage d'un des innom* brables romans de M. Dumas père? II est possible que M. Dumas fils trouve cette image trèspoétique. Le goût varie suivant les esprits, et s'il ne s'agissait en ce moment de littérature où cette variété n'est plus permise, nous nous contenterions de répéter ce proverbe populaire :
Des goûts et des couleurs on ne doit disputer.
Dans la même scène, Clara dit :
H D'ailleurs, je n'ai aucuns droits que ceuœ qu'il veut bien me donner. Laisse faire le temps ; Charles verra qu'on Taimeici, il ne pourra plus se passer de nos affections. »
La grammaire veut que l'adjectif aucun ne s'emploie qu'au singulier, et le motif de cette règle est assez logique. Que nous importe, en effet, le singulier ou le pluriel, quand il s'agit
ec
d'une qualification de nullité. On répondra peutêtre qa^ aucun étant un adjectif d'absence, la question change suivant qu'on envisage un ou plusieurs objets absents. Mais Targument qui précède tombe devant ces deux motifs : premièrement, qu'un mot ne peut pas servir, dans la même acception, à désigner des idées différentes, et secondement, qu'accompagné de la négation TiCj aucun est plutôt considéré comme adverbe que comme adjectif.
D'ailleurs , il suffit de raisonner sur le sens du mot aucun pour comprendre qu'il ne peut s'employer qu'au singulier. Ce mot, comme chacun, est toujours censé être suivi du complément « des choses ou des personnes dont il » s*agit. »
Un philologue, versé dans la vieille langue romane, trouverait probablement au mot aucun une étymologie analogue à celle de chacun, qui paraît venir de chaque un.
Cette étymologie trancherait complètement cette question, qui n'est obscure pour aucun
grammairien ( c'est-à-dire pour aucun des grammairiens, etc..,).
Dirons -nous que remploi du pluriel, pour le mot affection, choque aussi Tusage et la grammaire? QUe les poëtes mettent de telles expressions dans leurs écrits, passe encore, mais ces licences ne sont point accordées aux prosateurs.
Remarquons aussi la phrase qui termine cette longue discussion philosophique de la scène i'* de l'acte V^ où Jacques et Hermine ont ensemble une conversation digne de deux fiancés de soixante et quinze ans convolant à leurs dernières noces.
« C'est égal, dit Hermine, j'aime mieux parler I» du présent ou du passé que de ce grand avenir « tout froid. »
Qu'est - ce donc que ce grand avenir tout froid ? On comprendrait ces mots dans la bouche d'un prince russe exilé en Sibérie ; mais la personne qui parle n'est qu'une petite fille oc-
cupée à faire de ramour platonique^ et que sa grand'mère va mettre au couvent pour cause d'insubordination.
Quand Henriette parle de sa rupture avec M. de Nervaux, et qu'elle charge Jacques de la commission délicate de porter à ce dernier ses lettres et de lui réclamer celles de sa maîtresse, on est assez étonné de Tentendre s'expliquer de cette façon cavalière :
c Ne trouvez-vous pas comme moi que ces » dernières formalités ont un côté ridicule , et • qu'il vaut mieux qu'un ami se charge de la » constatation du décès et de V apposition des 9 scellés ? t
Ce cynisme révoltant chez une femme du monde qui devrait tenir du moins au décorum « même après avoir foulé aux pieds tous ses devoirs, n'est pas fait pour donner au spectateur une haute idée de l'honnêteté des personnages de la comédie.
Dans la scène iv de l'acte II"", lacques dit à
sa mère : « Entre là, ma mère , écoule ce qui » va se passer, et parais quand tu croiras pa- « raître. »)
Au lieu de : écoute ce qui va se passer , il faudrait : écoute notre conversation ou ce que nous dirons, etc. Il est à supposer quant aux mots • tu croiras paraîtra » que dans Timpression du livre que nous avons sous les yeux, on a supprimé le mot devoir, indispensable pour donner quelque sens à la phrase.
Malgré ces quelques phrases que nous avons signalées, et quelques autres dont nous ne parlons point, le Fils naturel est une comédie où Ton trouve beaucoup de traits d*un esprit piquant et original. Cette pièce brille par un certain nombre de détails pleins d'intérêt, qui sont probablement la cause du succès qu'elle a obtenu. On y remarque des scènes qui atteignent à la hauteur de la comédie classique; par exemple, la scène où le marquis refuse d'adopter Sternay.
En somme, dans cette comédie, composée par un homme d'esprit, Tintérét des détails, la vivacité du style et Toriginalité des ^illies, ne suffisent pas à faire oublier les fautes contre les règles de Fart et surtout le but peu moral auquel concourent les péripéties de la pièce et les étranges personnages qu'on y voit en scène.