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CHAPITRE DIX-SEPTIÈME

■ABIB Oa nOIS itOQlIBS,

oomédM fin 8 aotes, en proie, par madame Aooakoi.

Combien je préfère, à la pièce que nous avons commentée dans le chapitre précédent, la délicieuse création de M"*" Ancelot, intitulée Marie ou Trois époques. Cette comédie fut représentée pour la première fois, le 11 octobre 1836, sur la scène du Théâtre-Français. Elle n^est donc point nouvelle, si Ton ne regarde ({ue la date de son apparition ; mais en littérature, comme en bien des choses, la nouveauté n^est pas toujours un

avantage. D'ailleurs, quelle que soit Tépoque où elles furent produites, on trouve toujours du nouveau dans les œuvres dignes d'admiration.

Le sujet de Marie est cette pensée si éminemment chrétienne du sacrifice, que devraient exploiter davantage nos littérateurs; car ils y trouveraient, avec le moyen de moraliser la société, d'inépuisables richesses qui assureraient Timmortalité à leurs écrits.

Marie est la fille du comte de Sïvry, général de Tempire. Le général, retiré du service depuis la restauration, partage son temps entre d'importantes affaires industrielles où est engagée sa fortune tout entière» et les soins paternels qu'il donne à cette enCant, seul bien qui lui reste après la perte de sa femme. Un jeune homme sans fortune, appelé Charles d'Arbel, aime Marie et en est aimé. Le général ne mettant pas d'obstacle au mariage, il doit avoir lieu presque au commencement du premier acte. Mais le spec tateur demanderait vite qu'on lui rendit son argent si les choses se passaient ainsi, et il ne

manquerait pas de dire qu*on Taurait Tait venir au spectacle pour assister aux noces de deux jouvenceaux, ce qui n*est rien moins que divertissant.

Aussi un obstacle imprévu vient-il détruire le bonheur de nos jeunes fiancés. M. de Sivry a fait de mauvaises spéculations. Il se trouve compromis dans une affaire de mines où M. Forestier, riche capitaliste, est son associé pour une importante fraction du fonds social. M. de Sivry est à la discrétion de Forestier, qui peut le ruiner, en se retirant de cette société. J'orestier consent & arranger les choses, mais il demande en échange la main de Marie. Le général, après avoir sondé le cœur de sa fille, demeure convaincu qu^elle ne renoncera jamais à Charles, et prend la résolution de terminer par un suicide une existence déshonorée, qui lui est devenue insupportable. Grâce à des explications/ort claires et qui semblent résulter d'un plan préparé d'avance pour forcer sa volonté, Marie fait taire son cœur, et, n'écoutant que Tamour filial,

se donne à M* Forestier, pour sauver la vie et Thonneur de son vieux père. Charles ne croit pas & ces nobles sentiments et se retire, le désespoir dans Tâme, accusant d'ingratitude et d'égolsme celle qui est plus que jamais digne de son amour.

Ainsi donc le premier acte nous représente une lutte pleine d'intérêt engagée entre Tamour et la piété filiale, entre une passion et un devoir. La vertu a triomphé, Marie a fait son premier sacrifice; c'est là ce qu'on nomme la première époque.

Nous retrouvons Marie au second acte, mariée et mère d'une adorable fille nommée Cécile. Le caractère de Marie a bien changé. Mais au mi* lieu de la coquetterie qu'elle affecte de montrer à tous les yeux, on devine les efforts d'une âme qui cherche dans les plaisirs la distraction nécessaire contre une grande douleur. Mais Charles est revenu à Paris ; il s'est trouvé par hasard en relation d'affaires avec M. Forestier, qui ignore ce qui s'est passé autrefois entre Charles et Ma-

rie. Aussi Forestier, plein de jalousie contre un certain M. de Melcourt, homme aussi spirituel qu'il est fat et sceptique, n' éprouve -t-il aucune répugnance à attirer chez lui, presque de force, Charles, quMl nomme son meilleur ami. Voilà donc Marie et Charles en présence, après une longue séparation. Des explications sont deve-« nues nécessaires, on s'en donne de part et d'autre. Marie, qui n'aime pas M. Forestier, éprouve un moment de faiblesse et elle ne sait pas résister aux obsessions de Charles, auquel elle avoue la constance de son amour. La situation devient périlleuse pour Marie, et Forestier, qui prépare un voyage d'Italie et se propose de laisser sa femme avec son associé Charles, ne se doute guère des dangers qu'il court. Par bonheur pour lui, Marie n'a pas oublié cette religion du devoir qu'elle professe au plus haut degré, et qui la met en singulière estime, dès les premières scènes, aux yeux du spectateur. Marie n'est pas de ces femmes qui se jouent des devoirs conjugaux ; elle leur sacrifie son amour, comme e'ie l'a sacrifié jadis à la piété filiale, et s'abritant sous

r égide du prosaïque Forestier, elle fuit son amant et va chercher dans Tabsence la force qui lui manquerait si elle restait près de lui. Charles cette fois admire Marie, mais son amour a reçu le coup de grâce, comme on le verra dans le troisième acte. Voilà donc un second sacrifice où Marie devenue femme déploie autant de fermeté que nous en avons connu à Marie jeune fille. G*est là notre seconde époque.

Passons à la troisième : Marie est veuve de M. Forestier, qui a eu le bon esprit de disparaître d'une scène où il gênait beaucoup de gens. La voilà donc libre ; elle verra enfin se réaliser tous ses rêves d'autrefois, et Charles, qui, de son côté est encore à marier, la consolera de son veuvage. Le mariage est déjà convenu et arrangé ; on a même fixé le jour de la célébration. Mais une fatalité étrange poursuit Marie. Elle croit s'apercevoir que Charles s'est quelque peu refroidi dans son amour, et bientôt elle apprend qu'il aime une autre femme. Cette femme est Cécile, la fille de Marie, que Charles a connue

chez M"' d*Horbigny, cousine de Marie, à qui cette dernière l'avait confiée à l'époque de son grand voyage avec M. Forestier. M"' d'Horbigny, qui est une grande coquette, s'était bien gardée d'enfermer Cécile et de la dérober aux regards profanes. Au contraire , elle l'avait emmenée passer une saison aux eaux de Bade, où se trouvait Charles par le plus grand des hasards. Charles, sans doute, aima Cécile parce qu'elle lui rappelait Marie. Cet amour fut partagé, et déjà les deux jeunes gens formaient les plus doux rêves, lorsque survînt la mort de M. Forestier.

Poussé par le sentiment des convenances plutôt que par l'amour, Charles allait se laisser marier avec la belle et intéressante veuve, lorsque cette dernière comprit enfin qu'il lui fallait accomplir un dernier sacrifice. Elle immola encore son amour, mais celte fois ce fut à sa tendresse maternelle. Cccile et Charles se marieront et seront les plus heureux époux, tandis que Marie restera seule avec ses tristes souvenirs et l'approbation de sa conscience, chose fort consolante

en tout autre point qu'en amour. Voilà ce qu'on nomme la troisième époque.

Quoi de plus noble et de plus moral que de pareils sentiments et une pareille conduite? N'éprouve-t-on pas un plaisir vraiment ineffable à la vue de cette intéressante créature dont la vie n'est qu'un long sacrifice ? Ce beau tableau est plein d'intérêt, et pourtant il est moral ; ce qui prouve une fois de plus que la cause de la vertu, placée en de bonnes mains, peut exciter autant de sympathie qu'en ont obtenu pour les vices les plus séduisants les hommes de talent qui, pour arriver à une popularité éphémère, se sont mis à la remorque des passions du public.

Cette comédie si morale, quant à son objet, est assez remarquable d'ailleurs par la manière dont l'action est conduite.

Quelques critiques sévères trouveront peutêtre que >?arie sacrifie un peu vite son amour au bonheur de son père ; ils diront que la scène du suicide ressemble beaucoup à une de ces

mille ruses innocentes que les parents emploient souvent pour influencer des enfants que ne pourrait convaincre le simple langage de la raison ; que cette scène aurait pu être placée avec plus de développements sous les yeux du spectateur, afin d'expliquer la résolution qu'il voit prendre subitement à Marie. Ces critiques s'étonneront que M. de Sivry songe à sauver sa fortune et même son honneur, en donnant sa fille à un homme que M. de Melcourt lui a dépeint comme faisant des spéculations véreuses. Le cynisme de M. de Melcourt et la coquetterie de M"** d'Horbigny les choqueront ; ils ne verront dans le personnage de Fanny qu'un personnage fort inutile, dont la présence ne fait qu'embarrasser l'action princi-* pale sans lui être d'aucun secours. Us se deman-^ deront comment il se fait que Forestier accepte la proposition que lui fait sa femme de l'aocompagner dans son grand voyage et qu'il parte sans tirer à clair la demi-confidence qu'elle lui fait pour motiver celte proposition. Ils ne com* prendront pas pourquoi Marie confie sa fille à M"* d'Horbigny, dont elle connaît bien le carac-

tère. Enfin ils diront qu'ils ne s*expliquent pas comment Charles d'Arbel, qui devait épouser Marie au premier acte, a pu faire au dernier acte de Tamour platonique avec la jeune Cécile, qui, nécessairement, était beaucoup moins âgée que lui.

Ces objections seront facilement détruites, si Ton remarque que la pensée principale de Fauteur a été d'assembler toutes ces péripéties afm de rendre plus frappant le triple sacrifice de Marie. D'ailleurs le succès excuse beaucoup de choses, et quoi qu'en puisse dire la critique, la comédie, qu'on eût rendue froide en faisant les corrections indiquées précédemment, produit une impression des plus agréables et des plus morales. Cette Marie, qu'un homme mondain aurait pu appeler niaise en lui voyant faire tant de sacrifices, intéresse vivement en sa faveur, et nous apparaît comme une femme douée d'un grand caractère. La coquetterie qu'on remarque en elle, au deuxième acte, semblerait, dira-t-on, la faire descendre de son piédestal , et pourtant

il n'en est rien ; l'auteur, au contraire, a compris avec un tact parfait que les personnages sans défauts sont mortellement ennuyeux, et ces boutades de coquette qu'il a données à Marie ne font que la rendre plus intéressante encore.

Quant à la fameuse règle des trois unités, nous devons dire qu'elle n'est pas entièrement respectée dans la pièce, sauf toutefois l'unité d'action qui, à part le personnage de Fanny, est aussi complète que possible.

Au surplus, puisqu'il s'agit de cette règle qu'Aristote et Boileau défendent avec tant d'insistance dans leurs traités de l'art poétique, c'est ici le lieu d'expliquer qu'au moins une de ces trois unités n'est plus nécessaire au temps actuel. En effet, pour quelle raison Aristote disait-il qu'il fallait que l'action représentée fftt à la fois une par ses développements, par le lieu où elle se passait et par le temps pendant lequel elle s'accomplissait ? C'était évidemment afin de donner au spectacle une vraisemblance qui fit

croire au spectateur que Faction racontée devant Jui se passait réellement au moment de la re^ présentation.

Or autrefois les hommes changeaient aussi difficilement d'habitudes et de manières de vivre que de lieux de résidence. Il était , à répoque d'Aristote, moins facile de faire en quinze jours le tour de la Grèce, qu'il ne Test aujourd'hui de faire dans le même laps de temps le tour de l'Europe.

Je ne sais si nous vivons mieux que du temps d'Homère; mais ce qu'il y a de certain, c'est que nous vivons plus vite.

Il n'est donc pas absurde de dire que des faits, qu'on ne pouvait alors représenter avec vraisemblance devant le public, se peuvent au • jourd'hui mettre en scène sans choquer le bon sens. On eût trouvé étrange, sans doute, du temps d'Aristote, de voir dans la même pièce un personnage habiter Athènes au premier acte et Sparte au second. Mais de nos jours, qu'y at-il de surprenant à ce qu'un personnage fasse

pendant Tentr'acte le voyage de Versailles ou de Saint-Germain ? Les infractions contre Tunité de lieu ne sont donc plus aussi choquantes pour nous qu'elles Is pouvaient être pour les anciens. Quant aux manquements à Tunité de temps» on n'a pas de motifs d'y attacher beaucoup plus d'importance. Sans doute il çst fâcheux de voir le héros ■ enfant au premier acte et barbon au dernier ; » mais si au lieu de le faire passer de l'enfance à l'âge viril, on représente vingt années de sa vie à l'époque où Thonune n'éprouve guère de ces changements physiques qui frappent les yeux, le spectateur ne se plaindra nullement d'une exception à la règle où l'auteur trouve d'ailleurs une source de richesses destinées à donner plus d'attraits à son ouvrage.

On voit par là que des trois unités, une seule est véritablement respectable, l'unité d'action, et quant à celle-là, à défaut des deux autres, elle a été scrupuleusement observée dans la pièce de M"* Ancelot.

Le style de la comédie en question est facile, naturel et poli à la façon dont 'Boileau Tentend. On trouve au surplus, dans plus d*un endroit de cette charmante comédie, des passages pleins de poésie, mais de cette poésie simple et touchante qui n'entraîne point le lecteur étonné vers des régions inconnues ou nuageuses et ne dépasse point Thorizon du cœur.

Cette comédie est donc digne d*élogesà tous les points de vue. Nous ne nous sommes permis de la juger que pour avoir à l'offrir comme modèle à ces auteurs qui s'imaginent qu'on ne peut faire une bonne pièce, par le temps où nous vivons, qu'en y plaçant des scènes de désordre et de scandale destinées à charmer les amis du vice ou les gens ennuyés du joug de la vertu, Marie intéresse au plus haut degré le spectateur, et je ne sais point de spectacle plus convenable pour une jeune fille que sa mère voudrait mener à la comédie, afin de lui procurer un plaisir qui profitât à la fois à son esprit et à son cœur.

Admirons donc ce bel exemple donné par M"' Ancelot aux littérateurs modernes, et si nous ne voulons pas, comme elle, chercher le sujet de nos livres dans la peinture des vertus de famille, du moins évitons de l'y chercher dans celle des désordres sociaux. Un champ aussi vaste et plus convenable s'offre à notre activité. Je veux parler des petits ridicules de l'espèce humaine ; ils existeront aussi longtemps qu'il y aura des hommes sur la terre: c'est là le vrai sujet de la comédie, et c'est par là que Molière a su donner à ses écrits tant d'intérêt et un à propos qui a traversé les âges.

La comédie de M"** Ancelot remplissant donc toutes les conditions qui font qu'une pièce mérite à la fois les applaudissements des amis des lettres et des honnêtes gens, nous la placerons dans le premier casier du second rayon de notre bibliothèque, au lieu d'y mettre le Fils naturels dont nous n'approuvons ni l'objet ni l'esprit.

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