‹ Le pie bas-bleuChapitre 3 sur 33 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

DE

Un corbeau nommé Pierrot, qui demeure rue Saint-Roch , dans une échoppe de savetier, m'a raconté Thisloire qu'on va lire. Comment ai-je connu Pierrot? Comment ce dernier a-t-il su les événements dont ma plume va faire le récit? Voilà des questions auxquelles je ne veux

pas répondre, et pour cause. Si, malgré mon refus, quelque lecteur s*obstine à en savoir plus long, qu'il s'adresse à M. Ledoyen , et surtout qu'il l'engage à éditer promptement un manuscrit intitulé : « les Animalx philosophes; • alors la curiosité du lecteur en question sera pleinement satisfaite, car il trouvera tous les détails que je suis décidé à taire dans le conte du Corbeau misanthrope.

Je commence le récit des aventures de la pie Bas-Bleu.

Les gens qui corinaissent la ville de Niort, ce chef-lieu du département des Deux-Sèvres, n'ignorent pas qu'elle possède encore dans ses murailles un de ces antiques châteaux de la féodalité oubliés par le vandalisme révolutionnaire ou par la cupidité barbare des bandes noires. Ce donjon, plus remarquable par la solidité que par Télégance de sa construction , est situé sur les bords de la Sèvre niortaise, rivière qui n'a d'autre mérite que de s'unir à son ho-

roonyme pour donner un nom au département qu'elle traverse, je n'ai pas dit qu elle arrose. En effet, le filet d'eau qu'un œil observateur parvient à découvrir dans son lit, justifie pleinement le choix qu'on a fait du mot sivre pour la désigner. Ce mot m'a toujours paru dériver de sevrer» Je ne fais, au reste, qu'émettre une opinion toute personnelle; et pour ne pas déplaire aux gens qui ne la partageraient pas , je reprends le fil interrompu de mon histoire.

Le château de Niort, autrefois la demeure des seigneurs du pays, n'abrite plus sous ses noires pierres une cour joyeuse et brillante de nobles dames et de chevaliers. Les châtelains d'à présent, en promenant leurs pas sur la plate* forme de la grosse tour, ne jettent leurs tristes regards sur le vaste horizon qui se développe autour d'eux que pour y chercher le modeste coin de terre que naguère encore ils habitaient et contre lequel ils changeraient volontiers leur royale demeure ; car l'antique donjon n'est plus aujourd'hui qu'une prison. C'est là

qu'on loge à peu de frais les malfaiteurs de l'endroit.

Ces aimables citoyens, dont chaque jour on glorifie les hauts faits dans les drames où le peuple va chercher la nourriture de son esprit, au risque de manquer souvent de celle du corps, sont divisés en plusieurs classes et catégories, suivant le mérite de chacun.

Un certain nombre d'entre eux ont le droit de se réunir h des heures désignées sur la plate-forme dont nous avons parlé, qui sert de préau pour les prisonniers. Ces messieurs auxquels on accorde cette faveur toute spéciale sont les honnêtes gens de l'établissement; ils n'ont guère volé que pour ne pas en perdre l'habitude. Aussi leur conscience ne les tourmente-t-elle pas tellement qu'entre les jurons et les mots d'argot qui leur sont familiers, ils ne songent à placer quelques jeux innocents, destinés à embellir les charmes du séjour qu'ils habitent.

Les uns racontent à leurs compagnons les souvenirs de leurs belles actions; d'autres s'occupent à ranimer Tesprit abattu de quelque confrère encore novice. Quelques-uns se tiennent à l'écart et ne répondent aux injures qu'on leur adresse, et qui sont les politesses de l'endroit, que par un silence dédaigneux qui prouve, ou qu'ils sont quelque peu dégoûtés du métier qu'ils ont fait jusqu'alors, ou qu'ils se croient des voleurs émérites, trop grands seigneurs pour se prêter à une familiarité qui pourrait compromettre leur dignité.

Parmi tous ces fils de Mercure, on remarquait, il y a quelques années, c'était, je crois en 1847, un médecin italien condamné à deux ans de prison pour avoir prêté son ministère à une de ces fraudes indignes par lesquelles certaines personnes ne craignent point de se déshonorer en faisant échapper des protégés , qui les paient largement, à la loi nationale de la . conscription.

Fido , c'était le nom du condamné en question, était, à part cela, un charmant homme, et les agréments de sa figure lui avaient plus d'une fois procuré l'insigne avantage de tâter le pouls de mainte belle dame. On avait bien cherché à détourner le coup qui le frappa ; mais, en France, la justice est sourde à toute autre voix qu'à celle de la loi.

Fido vit donc, à son grand déplaisir, se fermer derrière lui la porte grillée du donjon. Les premiers mois de sa captivité s'écoulèrent bien lentement pour lui. En vain il essayait de demander à l'étude une distraction dont son esprit avait besoin. Rien ne remplace pour l'homme ce bien suprême qu'on nomme la liberté, et dont on abuserait moins si l'on en connaissait toute la valeur. Les jours eussent ainsi succédé aux jours, les semaines aux semaines et les mois aux mois, sans apporter aucune consolation à notre captif, si un de ces incidents qui ne sont rien dans la vie ordinaire, mais qui deviennent des événements de la plus haute importance dans

celle d*un prisonnier, n'eût rompu tout à coup la monotonie de son existence.

Fido se promenait un jour dans le préau, qu'il parcourait silencieux et rêveur, sans faire attention aux grossiers ébats de ses compagnons auxquels il ne prenait nulle part, et ces derniers ne s'en montraient aucunement offensés, car ils avaient pour lui cette considération que Thomme le plus ignorant accorde toujours à celui chez lequel il remarque une supériorité d'éducatiot). Ce qui prouve, en passant, que les bienfaits de cette seconde nature à laquelle l'homme attache tant de prix, contribueraient puissamment à diminuer le nombre des malfaiteurs, en réveillant dans le cœur humain les sentiments de dignité et d'honneur qui sont le vrai rempart de la vertu.

Fido, tout en réfléchissant sur ces mille pensées plus sombres les unes que les autres qui doivent traverser la conscience coupable d'un homme que sa position sociale aurait dû préserver

de toute faute déshonorante , arrêta ses regards sur une petite tour voisine de celle qu'il habitait; dans Fangle formé par ces deux tours, au grillage d'une fenêtre était suspendue une cage, et dans cette cage on apercevait une pie qui, sautant de bâton en bâton, accompagnait cet exercice, si familier aux oiseaux, de petits cris tout joyeux qui n'annonçaient point qu'elle se souciât d'une liberté dont elle avait été privée bien injustement sans doute. Cette gaieté d'un être sans raison fit une heureuse diversion, dans l'esprit de Fido, aux réflexions pénibles qui jetaient chaque jour tant d'amertume dans son cœur. Il se dit qu'après tout cette pie lui donnait une leçon dont il devait profiter. Pourquoi ne serait-il pas, lui aussi, heureux comme elle; n*avaient-ils pas tous deux les mêmes chaînes et la même prison? Et Fido allait chanter peutêtre et oublier ses malheurs. Mais la conscience de l'homme n'oublie pas les fautes commises, et Fido ne put chanter. Il suivit des yeux les mouvements de l'intéressant oiseau, et, continuant à rêver, il compara son sort à celui de

cet autre captif; et lorsque la voix du geôlier rappela les prisonniers vers Tobscur escalier de la tour, ses lèvres murmuraient encore ces paroles venues de la conscience : « La privation » de la liberté n'est rien pour le condamné;

> c'est la flétrissure attachée à son nom qui est » le véritable châtiment de ses crimes. Cet » oiseau captif chante, et moi, si j'étais rendu

> à la liberté, je n'oserais élever la voix, dans » la crainte d'entendre prononcer par d'autres I mon nom déshonoré ! >

Puis la porte de la cellule s'ouvrit pour Fido ; le père Grince-Fer (c'était le nom du geôlier) y entra, après avoir refermé sur les autres condamnés les verrous de leurs compartiments respectifs.

c — Eh bien, monsieur Fido, vous manque-t-il quelque chose? s'écria Grince-Fer. Vous avez l'air préoccupé; je fais cependant ce que je peux pour adoucir les rigueurs de votro captivité. Auriez-vous mal déjeuné? Désirez-vous quelques livres nouveaux?

— Non, cher monsieur Grince-Fer, je n'ai qu'à vous rendre grâce des soins que vous me prodiguez. Ce n'est pas la nourriture du corps que je désire ; sous ce rapport, je n'ai rien à souhaiter. Quant aux livres, j'en possède plus que je n'en lirai jamais. Je souffre de ma solitude ; vous qui êtes compatissant, vous comprendrez mes ennuis.

— Je vous entends : vous seriez bien aise d'avoir un compagnon de chambrée. La chose est facile ; j'ai précisément au numéro 9 un banqueroutier fort galant homme qui fera bien votre affaire. Je demanderai au directeur la permission de vous réunir, et demain vous ne vous ennuierez plus.

— Doucement, cher monsieur Grince-Fer, vous n'avez pas compris ma pensée ; et puisque vous daignez m'offrir un compagnon d'infortune, j'ai une proposition à vous faire.

— Parlez.

— Cette fenêtre grillée où Ton voit une cage du haut de la plate-fonne, est sans doute celle de la chambre que vous occupez avec votre famille ?

— Précisément.

— Alors cette pie qui est dans la cage est à vous?

— la pie Bas-Bleu?

— J'ignorais que tel f&t son nom.

— Ah ! mais, sauf votre respect, monsieur, c'est de tous mes prisonniers celui que j'apprécie le plus. Voilà dix ans qu'elle est en cage, et ses jacasseries font la joie de mes enfants. Ah ! dame, c'est qu'elle en sait plus, dans sa petite capacité, que vous et moi , sauf votre respect; et si elle n*avait pas la manie de voler tous mes livres, depuis les paroissiens dorés sur tranche jusqu'aux romans crasseux du cabinet de lecture, j'aurais du plaisir à la laisser jaboter

à son aise dans tous les coins et recoins du château.

— Ce que vous me racontez, monsieur Grince- Fer, m'intéresse vivement. Continuez, je vous prie, votre récit.

— Elle sait par cœur son Molière, comme elle dit, son Corneille et son Racine. Enfin je ne peux vous dire, mais il est vraiment impossible de la trouver en défaut. Il n'est rien qu'elle ne connaisse; elle a tout vu, tout appris; mais comme elle cause ! comme elle cause ! il faut l'entendre ! Enfin, Monsieur, c'est à tel point, que nous l'avons surnommée la pie Bas-Bleu, autant en considération de ses grandes connaissances que pour la manie qu'elle a de voler partout des bouquins.

— Mais savez-vous que cette pie est un vrai trésor ! Comment êtes-vous parvenu à sa possession?

— 11 y avait bien longtemps qu'elle rôdait

sans cesse autour du château, et je m'apercevais qu'on m'avait dérobé tantôt un livre, tantôt une babiole aux enfants, tantôt un bijou à ma femme, ou bien encore des clefs de la prison, et mille autres choses disparaissaient ainsi sans qu'on en sût la cause.

Enfin, un jour, j'étais sur la plate-forme à faire ma tournée pour voir si je ne rencontrais pas quelque retardataire ou quelque objet perdu, lorsque j'aperçus ma pie, que je voyais presque tous les jours s'abattre sur le château, occupée à remuer avec ses pattes les feuillets d'un livre qu'on nomme... attendez-KÎonc... le Borrico... ie Borricolo. . .

— Quel est l'auteur de ce livre?

— Ma femme m'a dit que c'était M. Dumas ; je lîfe sais si c'est le père ou le fils, car ils ont tous les deux le même nom, et puis, à ce qu'il parait, ils sont aussi savants l'un que l'autre. Après tout, moi qui ne suis qu'un ignorant, je

ne peux assurer q\i'une chose, c'est que le livre que la pie avait dérobé était intitulé le Borricolo.

— Pardon, vous voulez dire sans doute le Corricolo; c'est un des plus intéressants ouvrages de notre grand romancier; il n'est point de M. Dumas fils, mais de son père.

— Ahl vous connaissez ça? Eh bien, alors, vous savez ce que c'est. Borricolo^ Orrkolo^ pour moi c'est tout un.

Toujours estr-il que je m'avance vers ma pie tout doucettement j avec l'intention de lui reprendre ce qu'elle avait entre ses pattes; mais la gaillarde, qui n'a qu'un œil, y voit mieux que moi qui en ai deux, et elle s'envola avec le

Borrico... le Corricolo, sans que je pusse l'atteindre.

— Comment, la pie Bas-Bleu n'a qu'un œil?

— Oui, c'est un accident qui lui arriva en 1830; elle voulut se mêler de politique.

Quand je vous dis qu'elle a la rage de se mêler de tout!...

Donc, elle colportait des circulaires royalistes de maison en maison, et, à ce qu*il paraît, un patriote qui la vit lui tira un coup de fusil à bout portant; mais comme ce patriote était garde national , la balle alla se perdre dans les airs, et si ce n'eût été la baïonnette qui atteignit la pie dans son œil gauche, le patriote en était pour ses frais de cartouche.

Il n'en est pas moins vrai que Margot laissa son œil dans la bagarre. Mais permettez-moi de finir mon histoire, car aussi bien l'heure s'avance et je ne fais pas ma besogne.

— Je vous écoute avec attention.

— Voyant que je ne pourrais jamais venir à bout de .ma gaillarde de pie par les moyens ordinaires, je tendis un piège à Margot, et le lendemain elle y tomba et devint ma prisonnière ; cela se passait en 1837. Depuis lors, je la garde

avec soin, je la nourris, et je puis dire que si ce n'était la liberté qui lui manque, elle pourrait se croire comme de ma famille. Au surplus, je vous avoue qu'en l'écoutant jacasser, j'en ai appris aussi long que dans la conversation de plus d'un beau monsieur, sauf votre respect.

— Mais alors, vous ne consentiriez point à vous défaire de Margot ?

— Oh ! jamais.

— Même à prix d'argent?

— Même pour de l'argent. Cependant, si cela vous faisait bien plaisir...

— Je vous paierai, je vous jure, la somme que vous exigerez ; car ce que vous m'avez conté de Margot m'a donné envie de faire sa connaissance, et puis, pauvre prisonnier, je n'ai rien pour me distraire, pas même la plante de Silvio Pellico.

— Qu'est-ce que c'est que cette plante-là î

Si vous la voulez, je la demanderai à un herboriste de mes amis qui a une grande réputation ; je serais bien surpris s'il ne Tavaîl dans quelque coin de sa boutique.

— Non, mon ami, cette plante est flétrie; elle n'est plus aujourd'hui que néant et poussière comme celui dont elle charmait la captivité. Silvio Pellico fut un prisonnier comme moi; il a chanté au monde ses infortunes sur des airs divins, et le monde Ta écouté. Voilà pourquoi je connais ce prisonnier, qui fût resté ignoré de tous, comme tant d'autres, s'il n'e&t fait du prosaïsme de sa vie une histoire poétique qui fut sa seule illustration. Mais revenons- h notre marché. Combien voulez-vous pour votre oiseau?

— Je ne songe nullement à le vendre.

— Si je vous donnais vingt francs?

— Comment pourrais-je me séparer de Margot?

— Voulez-vous cinquante francs?

— Ma fenune ne consentira jamais à s'en dessaisir.

— Voyons, cher monsieur Grince-Fer, faitesle pour moi, cédez-moi cette précieuse Margot, et je vous compterai dans la main cent francs, ^

— Enfin, puisque vous y tenez tant, je consens. Mais c'est uniquement pour vous faire plaisir, et je suis bien sûr que ma femme me grondera. Demain vous aurez Margot. Bonsoir; le garçon geôlier vous apportera tout à rheure votre souper. Passez une bonne nuit.

— Bonsoir, obligeant monsieur Grince-Fer. i

Fido alla s'asseoir ensuite à sa table de travail, et sa main, saisissant machinalement une plume, écrivit sur un feuillet blanc qui se trouvait là :

t J'ai eu tort d'offrir tant pour cet objet que

je désirais ; je Faurais eu pour rien. Ne voit-on pas de par le monde une foule de gens courir après ceux dont ils ont autrefois repoussé les pressantes avances? »

En descendant Tescalier de la tour, le geôlier, dans son langage grossier, n'était pas moins philosophe que Fido. Tout homme est profond penseur quand il s'agit de la bourse.

t II a le gousset bien garni ce gaillard-là ; je suis fâché de m'étre décidé si tôt ; bien sûr, il m'aurait baillé deux cents francs. »

Le lendemain, Grince-Fer entrait chez Fido, tenant à la main la cage de Margot. 11 reçut les cent francs promis, tout en répétant qu'il regrettait beaucoup le marché fait. Quand il fut parti, Fido ouvrit la cage et Margot en sortit toute joyeuse et vola tout d'abord sur les livres du prisonnier. Elle feuilleta Molière, Pascal, Rabelais, etc. Il n'y eut pas jusqu'à TEncyclopédie qui n'attirât son attention. Comprenant

qu'elle était en pays de connaissance, elle sauta bientôt sur Tëpaule de Fido, puis sur aon bras, et le salua de quelques mots grecs et latins qui émerveillèrent le captif.

t — Qui donc vous a enseigné ces belles choses, Margot? s'écria Fido,

— Avant d'être prisonnière dans ce château, j'assistais souvent, cachée dans un coin des salles, aux cours du collège de Niort. » Telle fut la réponse de Margot.

Ici j'éprouve, cher lecteur, le besoin de rejeter sur le corbeau nàsauthrope la responsabilité de tous ces discours que je n'ai point entendus et dont il s'est fait près de moi le narrateur. C'est, en effet, une chose fort étrange que de voir une pie converser avec des hommes et parler leur langage. A la rigueur, on pourrait admettre la chose ; car, dans la nature, les rôles sont souvent intervertis : assez d'hommes parlent tout haut le langage des pies, pour que l'on

puisse supposer qu'une pie ait pu parvenir à apprendre celui des hommes.

Quoi qu'il en soit, ma conscience étant tranquille, puisque le corbeau est là pour répondre de tout,* je continue mon histoire.

Fido ne cessait de considérer sa nouvelle compagne. Elle n'avait pourtant aucun de ces charmes dont la nature est si prodigue, même envers les oiseaux. Margot, outre la disgr&ce qui lui avait coûté un œil, rappelait par son extérieur les épreuves et les souffrances d'une vie qui avait dû être marquée par plus d*un malheur.

Son col et sa poitrine, d'une maigreur remarquable, attestaient de la piteuse chère qu'elle avait faite chez le geôlier. Elle raconta même à Fido qu'on la nourrissait avec de la mie de pain trempée dans du petit-lait.

Peut-être aussi Margot ne devait-elle qu'à son grand âge les ravages qu'on remarquait

.dans son physique. Pierrot a été sur ce point d'une indiscrétion désolante : à Ten croire, Margot aurait aujourd'hui soixante-sept ans. Je me sens incapable de résoudre ce problème, et je dois dire que Fido n'a jamais rien su de positif à cet égard; car la pie, plus femme que pie sous ce rapport, a toujours gardé le secret le plus absolu sur la date de sa naissance.

Fido, satisfait d'ailleurs d'avoir ainsi rempli le vide de sa solitude, passait les heures du jour à causer littérature avec Margot ; Pierrot prétend même que, fatigués de parler des choses de l'esprit, les nouveaux amis se reposaient en chantant des airs d'opéras, des romances ou des ariettes. Il paraît que Margot avait alors de grandes prétentions à la musique; sa voix stridente et rauque,comme toutes celles des oiseaux de son espèce, ne répondait pas à ses bonnes intentions ; mais Fido n'était pas exigeant et trouvait ce que chantait Margot aussi charmant que ce qu'elle disait.

Tout allait donc pour le mieux dans ce petit monde, et Fido y eût peut-être oublié celui dont le privait sa réclusion , si la révolution de 1868 ne fût venue Ty rappeler en brisant ses fers.

Fido sortit de prison, mais en emmenant Margot, dont la présence était devenue nécessaire à son bonheur. D'ailleurs Fido était sans famille ; il n'avait point à craindre pour sa compagne la mauvaise humeur si fréquente et si naturelle chez les gens auxquels les amateurs de botes imposent trop souvent leurs goûts aussi étranges qu'exclusifs.

Pourtant Fido rc^solutde quitter Niort. Il n'y pouvait plus demeurer depuis ce qui s*était passé pour lui dans cette ville. Après le temps, c'est l'espace qui est le meilleur remède pour faire oublier; et la chose réussit à Fido, au point qu'un séjour de huit années dans la grande ville le fit regarder par beaucoup de personnes comme le plus parfait honnête homme du monde.

Margot fut encore de la partie ; elle suivit Fido à Paris. Cette fois pourtant, leurs relations d'intimité se relâchèrent au point que Margot faisait de fréquentes escapades de la maison de Fido, ce qui força ce dernier à l'enfermer dans un cabinet qu'il eut soin de disposer convenablement pour un tel personnage. Cependant, malgré ces précautions, Margot trompait encore de temps à autre la vigilance de Fido, qui, ne sachant plus par quel moyen mettre un terme à ces excursions qu il attribuait à l'amour des livres (et Dieu sait si Paris en possède !), résolut de composer à Margot une petite famille d'oiseaux de son espèce, espérant qu'elle emploierait le temps qu'elle passait chez les bouquinistes, à faire l'éducation de ses nouveaux compagnons. Les événements prouvèrent que Fido avait raisonné juste, et Margot, devenue plus sédentaire, serait éternellement restée dans la maison de Fido , si ce dernier n'eût été obligé de se séparer d'elle pour des raisons que l'on va connaître.

Fido, complètement réhabilité aux yeux du monde, venait d'obtenir la main d'une charmante personne qui, prenant fort au sérieux son rôle de madame Fido , commença par exiger la suppression de la pie et de toute sa kyrielle d'enfants adoptifs.

Comme Fido ne pouvait guère expliquer les relations qu'il avait eues autrefois avec Margot et les motifs qui la lui rendaient chère, force lui fut d'incliner sa volonté devant celle de sa femme. 11 promit donc la séparation demandée, et s'en fut de quai en quai à la recherche d'un bouquiniste complaisant qui consentit à recevoir chez lui les singuliers pensionnaires de M. Fido ; on ne pouvait placer en effet Margot que chez un bouquiniste, c'était le seul moyen d'être sûr qu'elle ne changerait pas de domicile.

Après bien des recherches, la mère Gros-Lard, demeurant quai d'Orsay, n*» 5, céda, moyennant trois cents francs par an, un coin de grenier où l'on installa les émigrants ; elle s'engagea même

par écrit à se charger de leur entretien et à leur laisser la liberté de bouquiner tout & leur aise, dans une certaine cave où elle avait entassé pêle-mêle une foule de livres de toute classe et de toute espèce, dont elle faisait un commerce aussi peu intelligent que peu lucratif.

La bonne femme n'était pas née pour manier des livres, ayant passé une partie de sa vie dans le commerce des vins. Elle avait d'ailleurs un petit débit de ce liquide plus ou moins formé de jus de raisin, et quand la vente des bouquins ne produisait que de maigres bénéfices, elle s'en consolait à son comptoir , où elle était sûre de trouver, sinon bonne, du moins joyeuse compagnie.

L'avenir de Margot et de sa famille (car elle avait pris en telle affection les jeunes pics ses compagnes, qu'elle les appelait ses enfants et ne voulait plus s'en séparer) était assuré pour quelque temps. Fido, sans crainte de ce côté, ne songeait qu'à jouir en paix des joies de son

ménage, lorsque la mort, qui ne vient jamais quand on l'appelle et qui se plaît à surprendre les heureux de la terre au milieu de leurs plaisirs, vint réveiller Fido, tout entier à ses rêves de bonheun Une maladie de quelques mois remporta dans Tautre monde. Malgré toute sa science dans Tart de guérir, il ne sut point vaincre sa terrible ennemie. La mort frappe en aveugle et se rit des forts comme des faibles, des savants comme des ignorants. En face d'elle, la science n'est plus qu'un vain mot, car elle ignore ses terribles secrets; il n'y a que Dieu qui les connaisse ; l'homme est condamné à les subir en désespéré s'il ne croit qu'aux choses humaines, en philosophe, s'il croit aux choses divines.

Fido mourut donc. On le mit en terre, et tout fut fini. Un an après, son épouse adorée avait changé de nom, et déjà personne ne prononçait plus celui qu'elle venait de quitter. Qu'était devenue cependant la petite colonie de Margot? Fido, poussé par un sentiment de reconnais^

sance bien rare, ou peut-être par la secrète pensée qu'en faisant du bien à des animaux il trouverait chez eux moins dMngratitude que chez les hommes, avait mis dans un testament qu'il eut le temps de faire, la singulière clause que voici :

t Je lègue à la mère Gros-Lard, demeurant quai d'Orsay, 5, la somme de dix mille francs en usufruit et dont l'intérêt lui sera servi à trois pour cent par le légataire de l'immeuble X, etc. , sur lequel il sera pris hypothèque pour ladite somme, à condition qu'il sera entendu que la mère Gros-T^rd prendra soin, leur vie durant, de la pie Margot, dite la pie Bas- Bleu, et des autres pies ses compagnes, et qu'elle ne laissera ni manquer de nourriture, ni périr d'aucune autre façon lesdits animaux. En cas de non-accomplissement de ladite condition, le legs et les charges y attachées retourneront de droit au légataire de l'immeuble X, etc. , et dans le cas où la mère Gros- Lard viendrait à mourir, il en sera de même, à

moins que ladite légataire ne transmette son usufruit et les charges à une autre personne, ce à quoi elle aura droit, ladite personne étant obligée aux mêmes conditions que la légataire. Il est entendu également que si, de son vivant, la mère Gros-Lard, par des malheurs de fortune ou par quelque autre raison que ce soit, se voit empêchée à remplir les susdites cotlditions, elle les résiliera entre les mains, soit d'une autre personne à laquelle elle vendra son droit, soit du légataire de rimmeuble X, etc., chargé, dans tous les cas, de surveiller Texécution de ladite clause, à peine de voir passer le capital dont il servira, l'intérêt à Thospice national de rUôtel-Dieu, auquel reviendra par la suite ladite somme, après la mort des animaux dont il est ici question. »

Cet intéressant alinéa du testament de Fido permit à la mère Gros-Lard de continuer envers Margot son hospitalité d'autrefois ; et les choses allèrent sur le même pied jusqu'en 1857, épo-

que à laquelle le corbeau dont j'ai déjà parlé m*a procuré Thonneur de connaître la pie Bas- Bleu.

J'ai passé depuis lors de longues heures chez la mère Gros-Lard, où j'ai transcrit minutieusement sur papier les critiques qu'on lira dans la seconde partie de cet ouvrage, et qui sont dues à l'esprit observateur et à l'érudition de Margot, Je lui ai donc laissé la parole, afin de n'altérer en quoi que ce soit la véracité des faits. Si quelque lecteur m'accuse d'avoir assisté de sangfroid aux vols que Margot commettait journellement dans la cave de la mère Gros-Lard, je répondrai, pour ma défense, que ces vols n'ont jamais été consommés, attendu que j'avais soin d'avertir la mère Gros-Lard de cacher les volumes que la pie mettait de côté pour les emporter loin de la maison, et j'ajouterai même que la bonne femme poussait si loin l'exécution de la clause du testament de Fido, qu'elle lai&« sait Margot et ses compagnes remplir le grenier qu'elles habitaient des bouquins dérobés dans la journée.

Quoi qu'il en soit, on verra, en lisant les pages qui vont suivre, que Margot accomplissait ses vols dans un but patriotique, celui de doter la ville de Niort d'une bibliothèque de son choix. On ne peut qu'applaudir à de pareils sentiments, et c'est pour les faire connaître que j'ai entrepris d'écrire le livre que j'offre aujourd'hui au public.

Je ne terminerai pas cette histoire sans ajouter quelques mots que je pourrais supprimer si mon livre déplaisait au lecteur; mais qui, dans le cas contraire, ne seront pas sans utilité.

Un événement considérable arrivé cette année est venu apporter un grand changement dans la vie de la pie Bas-Bleu. On a démoli , pour cause d'agrandissement et d'embellissement du faubourg Saint-Germain, la maison qu'habitait la mère Gros-Lard, de sorte que cette dernière s'est vue dans l'impossibilité de conserver les charges du legs institué par Fido D'un autre côté, le légataire de l'immeuble X... avait l'air

forl peu disposé à prolonger cette paternité d'une nouvelle espèce imposée par le défunt, et les pauvres pies allaient peut-être orner la boutique d*un marchand d'oiseaux, attendu qu'elles ne pouvaient guère plaider leur cause en justice, lorsque je me suis ému à la vue de tant d'infortune, et me suis décidé à faire l'achat du legs de la mère Gros-Lard.

C'est un sacrifice qui me sera léger, si le public daigne s'intéresser au sort de ma pie Bas- Bleu ; je la lui recommande avec chaleur, et me fais un devoir de l'avertir que Margot et ses enfants sont en lieu de sûreté et donneront de leurs nouvelles, si la lecture de ce volume fait désirer à quelques personnes d'en savoir davantage sur leur compte.

Arthur de Grandbffb.

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