SCÈNE XI
BONSORBET, ANTONIO, puis POLYDORE.
Il est embêté !... mais peu m’importe... pourvu que tu sois content..
ANTONIO
Qu’esl-ce que ça me fait pourvu que je sois content I et ze le souis... (S’arrêtant.) c’est-à-dire... non!...
* AnL Bons.
Encore !
BONSORBET.
ANTONIO
C’est que je vais vous dire... Je n’ai pas mangé depuis hier soir; ça fait cric, crac... ça me tiraille.
. BONSORBET.
Que ne le disais-tu ?. .. Je ne veux pas que tu sois tiraillé. On ne déjeune ici qu’à midi... mais pour aujourd’hui, par exception... je vais...
POLYDORE, entrant du fond.
Par ici, Baptiste... servez-moi là.... (Baptiste le suit, tenant un plateau servi.)
Qu’est-ce que c’est que ça ?...
ANTONIO, s’avançant et voulant prendre le plateau.
Ohé I ché spectacolo !
POLYDORE, prenant le plateau des mains du domestique.
C’est pour moi...
BONSORBET.
Pour VOUS... allons doncl (U lui prend le plateau, le pose sur la table et fait tomber à terre les livres qui s’y trouvaient.) Tiens, mon garçon... là... assieds-toi*... Bien! (ÂPoiydore.) Ramassez ça! (Antonio veut aussi ramasser les livres. — Bonsorbet les retient.) BONSORBET.
Non! pas toi! tu es professeur!...
ARTONIO.
Ohé ! ohé ! (B trépigne de joie et s’assied. — Bonsorbet lui met sa serviette et le sert.)
POLYDORE ***, qui a ramassé les livres et les a mis sur la petite table.
Mais, dites donc... il mange mon déjeuner !
BONSORBET, à Antonio.
U est embêté... (a Poiydore.) Voyons, Polydore, coupez-lui du pain...
POLYDORE
Mais...
BONSORBET, lui passant la bouteille.
Pas de réflexions, et débouchez-moi ça.
POLYDORE, débouchant la bouteille.
Ohl si ça n’était pas pour la dot...
BONSORBET, lui donnant une bouteille.
Eh bien, mon ami... satisfais ton appétit- Tiens, une cuisse de poulet... du fromage d’Italie, un compatriote... Tout, tout pour toi!...
* Ant. Pol. Bons.
** A ut. Bons. Pol.
*** Bons. Ant. à table, Pol.
LE P1FFERAR0.
ANTONIO
Oh ! j’étouffe !
BONSORBET.
U faut boire. Versez, Polydore... mais versez donc'.
POLYDORE verse.
Ah mais...
ANTONIO
Versez, Polydore. (Polydore lui verse à boire.)
ANTONIO, après avoir bu.
Encore un verre, Polydore !
POLYDORE, à part.
C’est écrasant! Heureusement qu’elle est de soixante mille francs la dot 1
ANTONIO
Corpo di Bacco l quelle topaze! on dirait que c’e9t une tranche de soleil qu’on avale ! Oh ! je suis gai ! (A Bonsorbct.) Mio caro, je suis gai !
BONSORBET , enchanté.
11 est gai 2
ANTONIO
Je ressemble tout à fait au petit pifferaro amalo délia bella comtessa.
BONSORBET.
Qu’est-ce que c’est qu’un pifferaro qui est amato ?
- ANTONIO
C’est une histoire de mon pays.
BONSORBET.
Conte-nous donc ça î. ..
ANTONIO
Volontiers, signor. Musique del maestro Rossini.
POLYDORE
il va chanter ï
Air de la Tarentelle napolitaine (Rossini).
Une charmante comtesse Ayant perdu l’appétit,
Dans une sombre tristesse Passait le jour et la nuit.
Elle appelle en sa détresse Un médecin Tort instruit,
Qui, d’un pas plein de noblesse,
Arrive en faisant grand bruit.
OU ! docteur, le mal m’oppresse Et lentement me détruit.
Le docteur tirant sa barbe,
Dit en se grattant le nez,
Prenez, prenez la rhubarbe,
La rhubarbe et le séné }
Lorsque tout à coup en face Des fenêtres du château,
Ainsi chanta sur la place Un jeune Pifferaro :
Ti la Frinck 1
Beautés, aimez qui vous aime.
Tl la Frinck I
C’est l’usage en nos hameaux !
L’amour est un bien suprême . Qui guérit de tous les maux.
De tous les maux.
Vite, vite, vite, vite, vite, vite, aimez,
Vous guérirez.
(Il danse sur le refrain. Bonsorbct l'imite en frottant avec son pied.)
BONSORBET.
Je renverrai mon frotteur.
AHTONIO.
Écoutez la suite.
Cette vive tarentelle A la dame plut si bien Qu’elle fit monter près d’elle Le joyeux musicien ;
Et bien qu’elle fut rebelle,
Si gai fut leur entretien,
Que de guérir cette belle,
Vite il trouva le moyen.
Oh ! chante encor, disait-elle,
Car ta voix me fait du bien.
Foin du docteur, de sa barbe,
De sa barbe et de son nez,
Qu’on jette au vent la rhubarbe,
La rhubarbe et le séné 1 Et grâce à sa canzonnette.
Le Pifferaro malin Chaque soir sur sa musette,
Lui répétait son refrain :
Ti la Frinck 1
Beautés, aimez qui vous aime.
Ti la Frinck 1
C’est l’usage en nos hameaux.
L’amour est un bien suprême Qui guérit de tous les maux.
De tous les maux.
Vite, vite, vite, vite, vite, vite, aimez,
Vous guérirez.
(Il danse sur le refrain. Us dansent tous les trois sur la ritournelle Antonio fait tourner Polydore, puis Bonsorbct, et ils s'arrêtent tous les
trois sur la jambe gauche, tendant horizontalement la jambe droite. An tonio, sur la fin du refrain, frappe fortement son pied sur celui de Poydorc.)
POLYDORE, criant.
C’est écrasant 1
ANTONIO
Oh ! ze crois que je n’ai de ma vie éprouvé un bien-être plus complet I... Ah 1 je suis heureux!
BONSORBET.
Et moi aussi.
ANTONIO
Je le suis en plein...
BONSORBET. * **.
Antonio tend les bras : Bonsorbet passe dessous.
Je ne le lui fais pas dire... Venez, Polydore... chercher Cascarin avec moi !...
POLYDORE
Mais...
BONSORBET.
Qu’il jouisse de ce spectacle!... (A Antonio.) Tu es heureux à point!... Bien, entretiens-toi dans ton bonheur... (A part.) Je crois que j’ai gagné mes dix francs... Fais ta siesta, amico caro, caro amico... Venez, Polydore, veniste, Polydore, ad Cascarinum. (Us sortent au fond.)