‹ Le pilote du cielChapitre 12 sur 25 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La première prière de Gwen

Ce fut après beaucoup d’hésitation, et même avec une certaine crainte que je me décidai à commencer les leçons de Gwen; mais même si J'avais pu prévoir la série sans fin des accès d’exaspération au travers desquels elle était destinée à me faire passer, j'aurais entrepris ma tâche, car cette enfant entêtée, colérique et orgueilleuse, fit bientôt de moi son esclave volontaire, comme elle le faisait de tous ceux qui l’'approchaient.

Les leçons allaient brillamment ou pas du tout, selon ce qu’en décidait son plaisir. Elle apprit à lire avec une rapidité extraordinaire, parce qu’elle désirait en savoir davantage sur ce vaste monde où se jouaient les histoires pas-

sionnantes que le Duc lui racontait. Quant à l'écriture, elle l’abhorrait. Elle n’avait personne à qui écrire, pourquoi donc devait-elle crisper ses doigts pour former tous ces absurdes petits signes ? Par contre, elle se familiarisa, presque sans effort, avec les mystères des chiffres, car elle savait qu’elle aurait du bétail à vendre et, disait-elle : « pa ne s’aperçoit pas que les marchands trichent avec lui. » Ses idées touchant l'éducation étaient purement utilitaires, aussi refusait-elle de se donner de la peine pour tout ce qui n’était pas d’un usage immédiat. Et c’est ainsi que pendant tout le cours du long hiver qui suivit notre première rencontre, elle affligea mon âme juste par sa mauvaise volonté et son orgueil. Il eût été parfaitement oiseux d’en appeler à son père. Elle aurait jeté ses longs bras fluets autour de son cou et aurait laissé sa chevelure flottante l’envelopper, jusqu’à ce que le vieillard se fût trouvé absolument incapable de faire, vis-à-vis d’elle, acte d’autorité. C'était le Duc qui pouvait le mieux avoir raison d'elle. Pour lui plaire, elle consentait à se débattre pendant une heure avec les absurdes signes qui figuraient des lettres, mais son influence et son autorité elles-mêmes avaient leurs limites.

— Ÿ suis-je forcée ? lui répondit-elle, un jour

qu’il lui demandait d’apporter plus de sérieux à ses études. Y suis-je forcée ?

Et redressant sa petite tête fière, elle rejeta en arrière les longs flots de ses cheveux rouges d’un geste qui lui était familier, puis elle fixa sur lui le regard impérieux de ses yeux bleus, et s’écria :

— Pourquoi ?

Le Duc la regarda un moment avec son demisourire habituel, après quoi il lui dit d’un ton froid et indifférent :

— Je ne sais vraiment pas pourquoi.

Puis il lui tourna le dos.

L’instant d’après, elle s’élançait vers lui, lui secouait le bras et criait, tremblante de colère :

— Vous ne devez pas me parlér ainsi, et je vous interdis de me tourner le dos.

— Voyez donc cette petite princesse, dit-il avec admiration, qu’adviendra-t-il d’elle, un jour?

A quoi il ajouta, en souriant tristement :

— Ai-je été rude envers vous, Gwen ? Si je l'ai été, je le regrette.

Sa colère était tombée, et elle paraissait prête à s’agenouiller devant lui. Mais trop fière pour céder à ses sentiments, elle se contenta de lui jeter un regard adouci et de s’asseoir, pour se remettre docilement au travail qu’elle avait refusé de faire. Cela se passait après l’arrivée du

Pilote à Swan Creek, et ce soir-là, comme le Duc retournait chez lui à cheval, avec moi, il me dit en hésitant, après être resté longemps silencieux :

— Il faudrait qu’elle eût un peu de religion, la pauvre enfant ; elle risque de devenir un parfait petit démon. Le Pilote pourrait lui être utile, si vous réussissiez à l’amener ici. Les femmes ont besoin de cette sorte de chose ; cela les affine, vous savez.

— Consentirait-elle à le voir ? demandai-je.

— C’est une question, répondit-il d’un air de doute. Vous pourriez le lui suggérer.

Je le fis, en effet, en mêlant, assez maladroitement, le nom du Duc à ma proposition.

— Le Duc trouve qu’il devrait me rendre bonne ! cria-t-elle. Moi, je ne veux pas le voir, je le hais, et vous aussi.

Elle refusa de continuer ses leçons ce jour-là et la première fois que le Duc reparut, elle le reçut avec cette exclamation :

— Je ne veux pas voir votre vieux Pilote, et je n’ai pas le moindre désir de devenir bonne, d’ailleurs, vous ne pensez pas qu'il soit bon lui-même !

— Comment le savez-vous ? Je ne l’ai jamais dit, demanda le Duc, en ouvrant des yeux étonnés.

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— Vous vous êtes moqué de lui, un jour, en causant avec pa.

— L’ai-je fait? dit gravement le Duc. Alors j'ai hâte de vous affirmer que j'ai changé d’avis à son égard. C’est un homme bon et courageux.

— Il tombe en bas de son cheval, fit-elle, d’un ton dédaigneux.

— Je crois pourtant qu’à présent, il se tient bien en selle, répliqua le Duc, en réprimant un sourire.

— De plus, il n’est qu’un poulet, c’est Bill qui me l’a dit, continua Gwen.

— ]lest certain qu’il pourrait être plus vieux, concéda le Duc, mais c’est un point sur lequel il y a chez lui progrès journalier.

— Quoi qu’il en soit, conclut-elle, il ne mettra pas les pieds ici.

Il les y mit pourtant, et cela sous la propre escorte de la jeune fille, un soir du mois d’août que le temps était à l’orage.

— Je l’ai trouvé dans la rivière.

C’est ainsi qu’elle nous présenta, d’un air confus, le Pilote à moitié noyé.

— Je crois que j'aurais pu traverser sans aide, dit-il comme pour s’excuser d’être là, Louis commençait justement à reprendre pied.

— Non, vous ne vous en seriez pas tiré tout

seul, protesta-t-elle. Sans moi, vous seriez maintenant dans le défilé, à l'endroit où l’eau est la plus profonde, et vous devriez m'être reconnaissant.

— Je le suis, dit-il vivement, je le suis extrèmement, mais j'ai déjà traversé la Swan avant aujourd’hui, ajouta-t-il, évidemment peu disposé à se laisser convaincre.

— Pas quand elle était aussi haute ?

— Oui, quand elle était même plus haute que cela.

— Pas à un endroit où les berges sont escarpées ?

— Non, avoua-t-il à regret.

— Vous voyez bien que sans mon lariat, vous auriez été noyé ! s’écria-t-elle, triomphante.

Il fut obligé, presque malgré lui, d’acquiescer à cette déclaration.

Ils se ressemblaient sous bien des rapports : ils étaient également impulsifs, également enthousiastes ; ils avaient la même vivacité d’imagination, la même sensibilité. Quand lAncien Temps entra dans la salle où nous nous trouvions, Gwen lui présenta le Pilote avec emphase, comme quelqu'un qui avait été arraché par son lariat à un tombeau humide, et ils se remirent à discuter les chances qu'il avait eues

de se noyer ou de se sauver, jusqu'à ce que Gwen se fâchât si sérieusement qu’il fallut, pour Vlapaiser, que le Pilote se répandît en expressions de gratitude au sujet du secours qu’elle lui avait apporté au moment propice.

L’Ancien Temps était péniblement partagé entre sa crainte d’offenser Gwen, et le peu de désir qu’il avait de se montrer aimable envers son hôte. Le Pilote le sentit très vite, aussi, tôt après le thé, se leva-t-il pour prendre congé. Le visage de Gwen exprima instantanément un vif désappointement.

— Demandez-lui de rester, pa, murmura-t-elle.

Mais le peu de cordialité avec lequel l’invitation fut faite, agit sur le Pilote, comme l’éperon sur un pur sang, et le détermina à s’en aller, coûte que coûte.

— Nous allons avoir un violent orage, lui dit Gwen, et d’ailleurs, ajouta-t-elle avec un accent de triomphe, vous seriez incapable de traverser la Swan.

Sans le vouloir, elle avait choisi le moyen le plus sûr de rendre la détermination du Pilote irrévocable. Les instances les plus sérieuses de l'Ancien Temps lui-même n'auraient plus été capables de le retenir.

Nous descendimes tous au bord de la rivière, pour voir comment il la traverserait ; Gwen

avait emmené son pinto qu’elle tenait par la bride. La Swan avait débordé bien au delà de son lit, etau milieu le courant était rapide et violent. Louis renâcla, se défendit et finit pourtant par plonger. Il nageait bravement, mais le courant fut plus fort que lui et le coucha sur le flanc, submergeant en même temps son cavalier. Le Pilote n’avait pas perdu la tête, et se retenant à l’'étrier, il nageait à côté de son cheval. Quand ils eurent atteint le milieu de la rivière, Louis comprit qu’il n’avait aucune chance de pouvoir aborder, aussi, en poney raisonnable qu'il était, fit-il volte-face pour revenir paisiblement en arrière. Là aussi, cependant, la berge était mauvaise

et la bonne bête commençait à se décourager,

— Laissez-le aller à la dérive, cria Gwen, dont l’excitation trahissait l'inquiétude.

Puis elle fit descendre la berge à son pinto, et appelant le poney, qui se débattait contre le courant, d’une voix persuasive, elle l’amena jusque devant un rocher dont la surface polie était de niveau avec la rivière. Alors, elle jeta son lariat autour du cou de Louis et de la corne de la selle, et le tira de toutes ses forces jusqu’à ce qu’enfin il pût escalader la berge, traînant le Pilote après lui.

— Oh ! je suis si contente, s’écria-t-elle pres-

que en pleurant. Vous voyez bien que vous ne pouviez pas traverser seul.

Le Pilote se leva d’un bond, fit un pas vers elle et cria :

— Oui, je aurais pu.

Puis il tomba tout de son long à ses pieds.

Elle s’élança avec un petit cri d'angoisse à son secours et le retourna sur le dos. Au bout de quelques minutes, il reprit connaissance, s’assit et regarda autour de lui d’un air égaré.

— Où est Louis? dit-il, en tournant la tête vers la rivière débordée.

— Il est sain et sauf, lui répondit-elle, mais la pluie va tomber à torrents, il faut que vous rentriez.

Mais le Pilote semblait être possédé par une idée fixe, car il s’écria, en se levant :

— Non, je vais traverser !

Gwen paraissait désespérée.

— Mais votre pauvre cheval n’en peut plus, dit-elle, en changeant de tactique avec beaucoup d'intelligence.

A ce moment, l'Ancien Temps intervint et l’engagea très sérieusement à rester chez lui, jusqu’à ce que l'orage fût passé, sur quoi, après un dernier regard jeté à la rivière, le Pilote prit le chemin de la maison.

Je savais d’avance ce qui allait arriver.

Avant la fin de la soirée, il avait fait la conquête de toute la maisonnée. A peine entré dans la grande salle, après avoir revêtu des habits secs, il se précipita ver l’harmonium qui était resté pendant dix ans fermé et silencieux, et se mit à en jouer et à chanter. Et à mesure qu’il chantait, les yeux de l’Ancien Temps se remplissaient de larmes, sous leurs sourcils embroussaillés. Mais lorsqu'il entonna le vieux refrain irlandais :

Souvent, dans la nuit sombre,

le vieillard poussa un profond soupir et se tourna vers moi, en disant d’une voix étranglée par l'émotion :

— C'était le chant favori de sa mère.

Depuis ce moment-là, le Pilote eut vis-à-vis de lui cause gagnée. Il lui fut facile de passer à :

Mon Dieu, plus près de Toi,

après quoi, il dit simplement :

— Ne pourrions-nous pas prier ensemble ?

Il regardait Gwen, tout en parlant, mais elle fixa sur lui d’abord, puis sur son père, des yeux étonnés.

— Que veut-il dire, pa ?

Cela faisait pitié de voir le vieillard rougir sous sa peau tannée, pourtant il dit :

— Vous pouvez le faire, monsieur. Il y a bien des années qu’on n’a pas entendu prononcer une prière ici, et cela a été tant pis pour nous.

Il se leva lentement, passa dans la chambre voisine et en revint tenant une grosse Bible à la main.

— C'était celle de sa mère, dit-il d’une voix où vibrait une émotion profonde. Je lai mise dans un tiroir, le jour où je lai déposée, elle, là-bas, sous les pins.

Le Pilote se leva, sans tourner ses yeux vers lui, et dit en prenant respectueusement le livre entre ses deux mains :

— Cela a été un triste jour pour vous... mais pour elle.

Il se tut, puis il reprit :

— Vous n’auriez pas voulu lui enlever son repos.

— Je ne le voudrais pas maintenant, mais alors, oh! oui! j'avais, nous avions tant besoin d’elle !

Les larmes de l'Ancien Temps coulaient.

Le Pilote posa, d’un geste caressant, sa main sur l'épaule du vieillard, et lui dit de sa voix claire et tendre :

— Un jour, vous vous en irez vers elle.

La pauvre Gwen considérait cette scène d’un air consterné et craintif. Jamais elle n’avait revu son père pleurer, depuis le jour terrible, qu’elle n'avait jamais pu oublier, où elle lavait vu agenouillé, dans une agonie de douleur, à côté du lit sur lequel sa mère reposait, blanche et immobile. Il n’avait pas même pris garde à elle jusqu’au moment où elle avait essayé de grimper sur le lit, pour réveiller sa mère et la forcer à parler, et où il l’avait saisie dans ses bras et serrée sur son cœur avec de gros sanglots. Maintenant, elle sentait vaguement que quelque chose de tout cela se réveillait et, s’approchant de lui, elle se mit à caresser ses cheveux gris, en disant :

— Que vous dit-il, pa? Est-ce lui qui vous fait pleurer ?

Et, tandis qu’elle le questionnait ainsi, elle jetait au Pilote un regard de défi.

— Non, non, enfant, dit le vieillard précipitamment, assieds-toi près de moi, et sois bien attentive.

Alors, tandis que lorage faisait rage au dehors, nous nous mîmes tous trois à écouter l’antique histoire d’un ineffable amour. Les paroles résonnaient l’une après l’autre comme une suave musique ; le vieillard paraissait absorbé par une vision lointaine, quant à l'enfant,

elle tendait l'oreille avec un intérêt passionné.

— Est-ce un conte de fée, pa? demanda-t-elle, quand le Pilote arrêta sa lecture. Ce n’est pas vrai, n'est-ce pas ?

Et sa voix avait un accent suppliant, pénible à entendre pour son vieux père.

— Oui, oui, mon enfant, que Dieu me pardonne, balbutia-t-il.

— Bien sûr que c’est vrai, lui dit le Pilote. Je vous lirai toute la suite demain. C’est une magnifique histoire.

— Non! cria-t-elle, d’un ton impérieux, ce soir même. Lisez à présent. Voyons, continuez, ajouta-t-elle, en frappant du pied, ne comprenezvous donc pas ce que je vous dis ?

Le Pilote la regarda d’un air surpris, puis, s’adressant au vieillard, il lui dit :

— Désirez-vous que je lise encore ?

L’Ancien Temps fit un signe de tête affirmatif et la lecture reprit.

Je n'étais pas, alors, dans mes meilleurs jours, et la foi de mon enfance n'existait plus pour moi ; mais les incomparables scènes où Pamour le plus pur et le dévouement le plus absolu nous étaient révélés, la figure transfigurée de l’enfant et l’appel pathétique de la voix avec laquelle elle répétait, tournée tantôt vers moi, tantôt vers son père : « Cela aussi est-il

vrai? Tout cela est-il vrai ? » m’impressionnaient tellement, qu’il m’eût été impossible d’hésiter à lui répondre affirmativement. Et je me sentais heureux de pouvoir me porter garant de la vérité de toute cette miraculeuse histoire.

A mesure que le Pilote comprenait mieux à quel point ces choses si vieilles pour lui et pour tous ceux qu’il avait rencontrés jusqu'alors, étaient nouvelles pour une des personnes qui l’écoutaient, son visage prenait une expression plus intense et ses yeux brillaient davantage ; il voyait évidemment et me faisait voir à moi-même ce que je n’avais jamais vu auparavant et ne devais jamais revoir dès lors. La grande figure des Évangiles vivait et se mouvait devant nous. Nous Le voyions se pencher pour toucher les aveugles, nous L’entendions prononcer de sublimes paroles, nous sentions les pulsations de la foule vibrante qui L’entourait.

Tout à coup, le Pilote s’arrêta, tourna quelques pages, et reprit : « Il les conduisit jusque vers Béthanie, et, ayant levé les mains, Il les bénit. Pendant qu’Il les bénissait, Il se sépara d’eux et fut enlevé au ciel. »

Il se fit un moment de silence, puis Gwen s’écria :

— Où est-Il allé ?

— Là haut, dans le ciel, répondit simplement le Pilote.

— C'est là qu'est maman? dit-elle à son père qui lui fit signe que oui.

— Le sait-Il ? demanda-t-elle encore au vieillard, qui prit un air troublé.

— Certainement qu’'Il le sait, lui dit le Pilote, et elle, elle Le voit toujours.

— Oh! pa chéri, cria-t-elle, n'est-ce pas une chose magnifique ?

Mais il avait caché sa tête entre ses deux mains et gémissait sourdement.

— Oui, continua le Pilote, Il nous voit aussi, Il nous entend parler, et Il connaît nos pensées.

Ses yeux s’emplirent de nouveau d’étonnement et de crainte, mais elle ne prononça pas une parole. Ce qui s’était passé en cette soirée, avait changé le monde à ses yeux, et jamais plus il ne serait pour elle ce qu’il avait été jusqu'alors. J'éprouvai un sentiment étrange à la voir rester debout, tandis que nous nous agenouillions tous les trois, et regarder autour d’elle, comme si elle était saisie d’une profonde détresse, Tout à coup, elle se laissa tomber à côté de son père, passa ses deux bras autour de son cou et se serra contre lui, tandis que les paroles de la prière montaient jusqu'aux oreilles de Celui qu'aucun

homme ne peut voir, mais qui, nous le croyons, est près de tous ceux qui l’invoquent.

C'était la première prière de Gwen, et son cœur était trop troublé pour qu’elle y prît une grande part ; mais le temps ne devait venir que trop tôt, où elle éprouverait le besoin de crier, avec larmes, l’angoisse de son âme ulcérée. Ce jour vint, et ce jour passa, mais l’histoire ne peut pas en être racontée dans ce chapitre.

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