CHAPITRE XI
Le défi de Gwen
Gwen était incontestablement un cheval échappé et qui plus est, ainsi que l’affirmait le Pilote du Ciel, elle était entêtée et méchante. Bronco Bill et Hi Kendal eux mêmes en auraient convenu, sans pour cela, bien entendu, abaisser d’un seul cran le niveau de l’admiration qu'ils professaient pour elle. Elle n’avait vécu, pendant quatorze ans, qu'avec des êtres non civilisés. Le bétail, élevé dans le ranch, mais aussi peu domestiqué que du gibier, les coyotes, les chiens des prairies et les chacals avaient été ses compagnons et ses instructeurs ; c’est d’eux qu’elle tenait ses allures de sauvagesse. Le grand pâturage onduleux des Foothills formait son chez elle. Elle l’aimait avec tout ce qui y vivait, d’un
amour passionné, le seul dont elle fût capable. Et tant que durait l’été, elle passait le plus clair de son temps à galoper d’un bout à l’autre du ranch, seule, ou avec son père, ou Joe, ou encore, et c'était là ce qu’elle préférait, avec le Duc, son héros, en même temps que son ami. Et c’est ainsi qu’elle avait grandi et qu’elle était devenue une créature forte, saine, pleine de confiance en ellemême, ne craignant rien ni personne, et aussi indomptée qu’un poulain d’un an, né et élevé dans la grande liberté du pâturage.
Elle n’était pas belle. Les vents et le soleil n'avaient pas laissé à son teint la moindre fraicheur, mais rien n'aurait pu ternir la gloire de ses cheveux rouges, aux reflets dorés et aux ombres violettes. Ses yeux, aussi, d’un bleu foncé strié de gris, qui brillaient parfois avec l’éclat froid de l’acier, et où s’allumait, à d’autres moments, une lumière douce comme celle des étoiles, au gré de sa disposition changeante, ces yeux irlandais, si parlants et si expressifs, valaient bien la peine d’être regardés par un homme.
Avec cela, chacun la gâtait, Ponka et son fils Joe rampaient à ses pieds dans une admiration abjecte, tandis que son père, et tous ceux qui l’approchaient, se contentaient de faire simplement ses trente-six volontés. Le Duc lui-même, qui l’aimait plus que quoi que ce fût au monde,
rendait hommage à sa petite princesse et lui cédait en tout avec sa nonchalance habituelle. Et vraiment, quand elle se redressait et rejetait en arrière sa petite tête couronnée d’or, pour donner à son entourage des ordres impérieux, elle avait bien, des pieds à la tête, Pair d’être une vraie princesse.
Ce fut pour elle une grande journée, et une bonne journée aussi, que celle où elle repêcha le Pilote du Ciel dans la Swan pour l’amener chez elle. En vérité, la soirée où Gwen fit sa première prière et entendit pour la première fois parler de l’homme de Nazareth, fut la meilleure soirée qu’elle eût encore vécu. Durant tout l’hiver qui suivit, elle étudia, sous la direction du Pilote, — son père, l'Ancien Temps, les écoutant un peu à l’écart, — cette histoire si vieille pour beaucoup de gens, et cependant toujours nouvelle, jusqu’à ce qu’un monde tout plein de puissances et de présences mystérieuses s’ouvrit devant ses yeux et devint pour elle le monde des grandes réalités. Elle possédait une riche imagination, et lorsque le Pilote se mit à lui lire l’immortel poème de Bunyan, le vieux Voyage du Chrétien, elle se figura qu’elle vivait et allait et venait avec le héros de ce récit, lui prêtant main forte dans ses luttes
et se consumant d'inquiétude au sujet des PILOTE —
périls sans nombre qui le menaçaient, jusqu’au moment où elle le vit traverser la rivière sain et sauf, et aborder là où les anges de lumière se chargeraient de veiller désormais sur lui.
Le Pilote lui-même constituait pour elle une expérience bienfaisante. Il était la première chose qu’elle eût rencontrée qui refusât de se soumettre à sa volonté, le premier être humain qui ne fût pas tombé à genoux devant elle, prêt à l’adorer. Il y avait en lui une force qui l’empêchait de céder toujours, et il opposait à son orgueil et à ses violences impérieuses une surprise, et parfois une pitié, qui ressemblaient presque à du mépris. Comme de juste, cela ne lui plaisait guère, aussi n’était-il pas rare qu’elle se livrât vis-à-vis de lui à des accès de colère folle. Un de ceux-ci est resté gravé dans ma mémoire, non seulement à cause de sa violence extrême, mais surtout à cause des événements qui le suivirent. La raison première de sa rage se trouvait être une bévue sans importance, commise par l’infortuné Joe ; mais lorsque j’arrivai sur le théâtre où se jouait cette scène, c’était le Pilote qui occupait son attention. L’expression de surprise et de pitié qu’elle lisait sur son visage l’avait exaspérée.
— Comment osez-vous me regarder ainsi ?
lui cria-t-elle.
— Combien c’est étrange que vous ne soyiez pas capable de vous dominer mieux que cela!
répondit-il.
— Je le pourrais, si je le voulais, répliquat-elle, en frappant du pied, et en tous les cas, je ferai ce qu’il me plaira de faire.
— C’est une grande pitié, lui dit-il avec un calme qui ressemblait à une provocation, et qui plus est, vous donnez là une preuve de faiblesse et d’enfantillage, ajouta-t-il, assez maladroitement.
— Faible! s’écria-t-elle à demi-suffoquée. Faible, moi!
— Oui, fit-il, très faible et absurde.
Je crois qu’à ce moment, elle aurait tué à petit feu, le plus gaîment du monde. Quand elle se fut reprise un peu, elle cria d’un ton véhément :
— Je ne suis pas faible ! Je suis forte! Je suis plus forte que vous ! Je suis forte comme. comme un homme !
— Je ne crois pas qu’elle se doutât de ce que ses paroles paraissaient sous-entendre ; quoi qu’il en soit, le Pilote ne parut pas y avoir pris garde, car il reprit:
— Vous n'êtes pas assez forte pour ne pas vous mettre en colère.
Et comme elle n’avait pas de réplique toute prête, il continua :
— Et puis vraiment, Gwen, ce n’est pas bien, Il ne faut pas que vous continuyiez à vous conduire ainsi.
De nouveau, il venait de prononcer des paroles malheureuses.
— Îlne faut pas ! s'écria-t-elle en se haussant sur la pointe de ses pieds. Qui est-ce qui prétend cela ?
— Dieu!
Cette simple et laconique réponse la prit par surprise. Elle tourna la tête, comme pour regarder en face, par dessus son épaule, celui qui osait lui dire, à elle, {4 ne dois pas ; puis se ressaisissant, elle répondit d’un ton boudeur :
— Je ne m’en inquiète pas.
— Vous ne vous inquiétez pas de Dieu ?
La voix du Pilote était basse et solennelle, mais quelque chose dans sa manière d’être la fâcha encore davantage, et elle se mit à crier:
— Je ne m'inquiète de personne et je ferai ce qui me plaira.
Le Pilote la regarda tristement pendant un instant, puis il lui dit lentement :
— Un jour viendra, Gwen, où vous ne serez pas capable de faire ce que vous voudriez.
Avec quelle netteté je me rappelle son expression de défi, tandis qu’elle faisait un pas vers
lui, en prononçant, d’une voix que la passion faisait trembler, ces mots :
—— Écoutez-moi bien! J’ai toujours fait ce qui me plaisait et je le ferai jusqu’au jour où je mourrai !
Là-dessus, elle se précipita hors de la maison et s'enfuit dans la direction de l’étroite vallée, où elle allait chercher un refuge contre toutes les choses désagréables, et principalement contre elle-même.
Je ne parvins pas à secouer l’impression que ses paroles avaient produite sur moi.
— Elle est plutôt hardie, cette petite, dis-je au Pilote, comme nous chevauchions côte à côte, dans la direction de Swan Creek. La déclaration qu’elle nous a servie peut être correcte au point de vue philosophique, mais elle ressemble extraordinairement à un défi adressé au Tout-Puissant. On pourrait même affirmer qu’elle lui a jeté le gant.
Le Pilote me répondit seulement :
— Ne plaisantez pas à ce sujet! Comment pouvez-vous en rire ?
Avant que la semaine fût écoulée, le défi avait été accepté, et avec quel courage et quelle bravoure ne s’efforça-t-elle pas de le faire tourner à son profit !
Ce fut le Duc qui m’en apporta la nouvelle.
Pour la première fois, depuis que je le connaissais, il avait perdu son empire sur lui-même et son insouciante gaîté, et, dans l’ombre de l’étroite vallée où je le rencontrai, je remarquai la pâleur cadavérique de son visage ; ses nerfs de fer eux-mêmes ne pouvaient empêcher sa voix de trembler.
— Je viens d'envoyer le docteur là-bas, me dit-il, en réponse à mon salut. J'ai passé chez vous hier soir, mais je n’ai pu vous trouver, et je suis allé moi-même jusqu’au Fort.
— Que s'est-il donc passé? m'écriai-je, le cœur saisi de crainte, car seule une chose sérieuse pouvait avoir pareillement bouleversé le Duc.
— Vous ne l’avez pas encore appris? C’est Gwen...
IL s’arrêta pour s’occuper de Jingo, qui se livrait à une série de ruades inattendues. Lorsqu’il eut réussi à calmer sa monture, le Duc avait eu également raison de sa propre excitation et son récit ne trahissait plus son trouble intérieur. Gwen, montée sur le cheval de son père, s’en était allée avec le Duc jusqu’à un grand pâturage, bordé par une haute falaise, où Joe gardait le troupeau. La journée était chaude, et il y avait de l’orage dans l'air. Ils avaient trouvé Joe et son cheval faisant le tour
du pâturage ; le berger chantait pour calmer le bétail, mais ne parvenait qu’avec peine à l’empêcher de s’éparpiller. Le Duc se trouvait justement au bout du pâturage le plus éloigné de lui, quand un cri de Gwen attira son attention. Joe était en danger; son cheval, un poney à demi-sauvage, avait trébuché dans un trou de blaireau. et, en se relevant, désarçonné son cavalier, laissé ainsi à la merci du bétail, qui se mit immédiatement à regarder en reniflant cet être extraordinaire : un homme à pied, et à le suivre de loin. Joe ne perdait pas la tête et s’éloignait lentement du troupeau; mais, tout à coup, une génisse se mit à beugler et à piétiner le sol avec fureur. L’instant d’après, les animaux les plus rapprochés d’elle se mettaient à limiter et à courir, les cornes baïssées, dans la direction de Joe, qui eut bientôt à ses trousses les deux cents pièces de bétail dont se composait le troupeau confié à ses soins. Alors, il s’affola et se mit à courir. Au même instant, une masse beuglante et galopante se précipitait vers lui, queues en l’air, cornes heurtées les unes contre les autres avec un grand bruit, semblable au crépitement d’un régiment de fusils d’infanterie.
— Deux minutes de plus, et c’en était fait de Joe, car je n’aurais jamais pu l’atteindre à temps,
me dit le Duc, mais, malgré mes cris désespérés et mes avertissements, cette petite fille venait de lancer son cheval à la rencontre de ce troupeau de bêtes en délire. Je crois avoir les nerfs solides, mais je n’aurais pas été capable d’une chose pareille. Elle s’est approchée de Joe d’assez près pour pouvoir le prendre en croupe, après quoi elle partit au grand galop, le troupeau se précipitant après elle avec un bruit semblable à un roulement de tonnerre. J’ai vu, au cours de ma vie, de beaux faits de cavalerie, mais aucun d’eux n’approchait de cet acte de haute bravoure.
— Comment cela a-t-il fini? Ont-ils été piétinés? demandai-je, saisi de terreur.
— Non, mais le troupeau l’a acculée contre le rebord de la falaise ; elle la longeait et allait dépasser ce point périlleux, quand le terrain s’effondra sous les pas du cheval, une brute à la bouche de fer, qui, au lieu d’obéir au mors et de faire un saut en avant, s’est cabré. Elle n’a pas pu se dégager et sauter à terre, à cause de Joe, et je les ai vus plonger dans le gouffre, tandis que le troupeau continuait sa course affolée, sans s’apercevoir que l’ennemi qu'il poursuivait avait disparu, Je saute à bas de Jingo et je me laisse glisser sur le sable, à trente pieds au-dessous du pâturage. Joe était
debout, presque indemne, mais le bronco avait la jambe cassée et Gwen était à moitié couchée sous lui. Elle ne paraissait pas se douter de s’être blessée dans sa chute et me fit un signe de la main, en criant :
— N'était-ce pas une course magnifique ? Je n’ai pas pu forcer cette mauvaise tête de brute à sauter. Aidez-moi à me dégager !
Mais, pendant qu'elle parlait, la lumière de ses yeux s’éteignait ; elle me tend les mains, en disant d’une voix faible : «Oh! Duc», puis la voilà qui retombe en arrière, pâle et immobile. Nous avons logé une balle dans la tête du bronco, et nous l’avons emportée chez elle, enveloppée dans nos jaquettes, et c’est là qu’elle est couchée maintenant, sans qu'aucun son ne sorte de ses pauvres lèvres blanches.
Le Duc était absolument désemparé. Je ne l'avais jamais vu, jusqu'alors, donner le moindre signe de chagrin, mais il était, en terminant son histoire, blême et tremblant. Il lut sur mon visage la surprise que cela me causait, et me dit :
— Ne me prenez pas pour un fou, mon vieux.
Vous ne pouvez pas vous figurer ce que cette petite fille a fait pour moi, toutes ces années. La confiance qu’elle a en moi — c’est extraordinaire jusqu'où va cette confiance — m'a forcé
à me tenir de mon mieux et m'a gardé de la perdition. C’est le seul point lumineux de la vie que je mène dans ce bienheureux pays. Elle seule exceptée, chacun me considère comme une façon d’ennemi, plus ou moins déplaisante.
Je protestai faiblement.
— Oh! ne chargez pas votre conscience, me répondit-il, avec un furtif retour de son sourire sarcastique. Une connaissance plus intime de mon vrai moi ne pourrait que justifier cette mauvaise opinion.
Il se tut un instant, puis il ajouta :
— Si Gwen s’en va, je disparaîtrai à mon tour, car je ne pourrais pas le supporter.
Au moment où nous nous arrêtions devant la maison de l'Ancien Temps, le docteur en sortait.
— Eh bien, que pensez-vous d’elle? demanda le Duc.
— Je n’en puis encore rien dire, grommela le vieux médecin, qu’une longue pratique comme chirurgien militaire avait endurci, en tous les cas cela va suffisamment mal. Bonsoir.
Mais la main du Duc se crispa sur son épaule, avec une telle force, que ses os durent en garder l’empreinte, tandis qu’il disait d’une voix rauque :
— Vivra-t-elle ?
Le docteur essaya, mais en vain, d'échapper aux doigts qui s’enfonçaient dans sa chair.
— Lâchez-moi, jeune tigre! s’écria-t-il. De quoi pensez-vous que je sois fait? Je ne pensais pas que j'allais tomber dans l’antre d’un ours, si je l’avais su, j'aurais apporté un fusil avec moi.
Ce ne fut qu’en lui présentant des excuses complètes, que le Duc put apaiser le vieux docteur, assez pour qu'il consentit à nous donner son opinion.
— Non, elle ne mourra pas ! Elle est faite de matériaux solides! Il vaudrait peut-être mieux qu’elle mourût! Mais avant une quinzaine, je ne puis rien dire de certain. Maintenant, rappelez-vous, continua-t-il, en attachant sur le visage désolé du Duc un regard impérieux, que par dessus tout, il importe de soutenir son courage. J’ai menti le plus complètement et le plus gaïment du monde là-dedans, faites de même !
Là-dessus le docteur s’éloigna en appelant :
— Joe! venez ici, Joel Où donc est-il allé ?
Joe, arrivez donc! Extraordinaires, les choix que la Providence fait parfois; nous nous serions passés avec plaisir de ce bon à rien de métis! Joe! Ah! vous voilà! Où donc, mille tonnerres.…..
Ici, le docteur se tut tout à coup. L’agonie qu'exprimait le visage foncé qu’il avait en face de lui, émotionna le rude praticien lui-même. Joe se tint droit et raide à la tête du cheval, jusqu’à ce que le docteur fût en selle, alors, avec grand effort, il murmura :
— La petite miss... être morte ?
— Morte! s’écria le docteur en jetant un regard à la fenêtre ouverte. Béni soit votre carcasse cuivrée, non, elle n’est pas morte ! Gwen vous enseignera encore comment on peut dompter un taureau furieux.
Joe s’avança d’un pas et reprit, en baissant la voix :
— Vous, dire la vérité à moi? Moi, suis un homme, suis pas un papous.
Ses yeux perçants scrutaient le visage du docteur! Celui-ci hésita un moment, puis, de Pair le plus candide et le plus gaiment du monde, il prononça son verdict :
— Tout va bien, Joe. Miss Gwen chevauchera encore en cercle autour de votre vieux poney. Mais rappelez-vous bien — ici le ton du docteur se fit particulièrement impressif — rappelez-vous bien qu’il faut que vous la fassiez rire chaque jour.
Joe croisa ses bras sur sa poitrine et resta immobile comme une statue jusqu’au départ du
docteur ; il se tourna ensuite vers nous et murmura :
— Lui, bon homme, quoi ?
— Bon homme, affirma le Duc, qui ajouta aussitôt : Mais rappelez-vous, Joe, ce qu’il vous a recommandé. Il faut que vous la fassiez rire chaque jour.
Pauvre Joe! L'humour n’était pas son fort, mais les efforts qu’il fit pour en acquérir, durant les semaines qui suivirent, auraient été humoristiques, s'ils n’avaient pas été si pathétiques. Comment je tins moi-même mon rôle dans cette comédie, je ne saurais le dire. Tout ce temps-là est resté présent à ma mémoire comme un cauchemar affreux. Le vieillard, entrant dans la chambre de sa petite-fille et en ressortant sans savoir que dire ou que faire, tant sa douleur était grande, Ponka, avec son visage d’Indienne convulsé par le chagrin, Joe, faisant des efforts loyaux, autant qu’extraordinaires, pour inventer des plaisanteries grotesquement tristes, enfin le Duc, avec sa gaîté invariable et invincible, fournissent les traits d’ombre et de lumière au milieu desquels se détache le visage de Gwen, tel que je le revois, quand je me reporte à ce moment de sa vie.
Pendant les deux premières semaines qui suivirent son accident, elle fut tout simplement
héroïque. Elle supportait ses souffrances sans un gémissement, et l’emprisonnement, qui constituait pour elle la souffrance la plus dure à accepter, avec une patience angélique. Joe, le Duc et moi, nous exécutions notre consigne à la lettre et avec la plus entière exactitude. Elle ne doutait pas un instant — et nous ne l’aurions pas laissée en douter — qu’au bout de quelques semaines encore elle monterait de nouveau la garde autour du troupeau, perchée sur le dos de son poney pie. Elle nous forçait à lui donner notre parole que les choses se passeraient ainsi, avec une telle insistance, qu'il nous semblait, parfois, qu’elle devait lire sur nos fronts à quel point nous lui mentions.
— Mentir ainsi sans sourciller, quand je sens ses yeux fixés sur les miens, demande plus de force que je n’en possède, me dit un jour le Duc. Le docteur devrait nous administrer des remèdes toniques, car notre tâche est ardue.
Elle ne nous en croyait pas moins aveuglément et faisait des plans pour le grand rendezvous d’automne et pour les chasses et les courses de chevaux qui laccompagnaient. Quant au problème moral que notre conduite soulevait, je m’abstiens de le juger, d'autant plus que nous en étions punis suffisamment. La confiance qu’elle plaçait en nous, son attente joyeuse du
moment où elle pourrait reprendre sa vie de plein air, si heureuse et libre, constituaient pour nous, qui savions combien cette attente était vaine, une punition adéquate à chacune des fausses assurances que nous lui prodiguions.
Ah ! comme elle était brave durant ces premiers jours ! Comme elle était résolue à reprendre son existence dans le grand espace lumineux, qui formait son royaume !
Mais elle n’eut pas trop de toute sa vivacité, de tout son courage et de tout son esprit résolu, pour rester victorieuse dans le grand combat qui l’attendait encore.