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CHAPITRE XII

La Vallée de Gwen

Malgré ses cruelles souffrances, Gwen faisait preuve d’un optimisme et d’une énergie qui nous remplissaient tous d’admiration. Mais toute sa belle assurance, son courage, son espérance, sa patience, s’éteignirent comme une chandelle sur laquelle on souffle, le jour où le vieux docteur amena avec lui, en consultation, un jeune confrère.

Leur verdict fut clair et définitif. Le vieux praticien, qui aimait Gwen comme si elle avait été sa propre fille, aurait voulu continuer à espérer contre toute espérance, mais l’opinion de l’habile chirurgien venu d’une ville éloignée fut catégorique. Bien des années se sont écoulées depuis lors, inais il me semble assister encore à

la scène dont je fus témoin ce jour-là. Nous nous trouvions tous les trois dans la pièce attenante à la chambre de Gwen, avec laquelle son père et le Duc étaient restés. La discussion était si sérieuse, qu'aucun de nous n’entendit la porte s’ouvrir, au moment même où le docteur étranger prononçait, d’un ton incisif, ces paroles :

— Non ! je ne puis conserver aucun espoir.

L'enfant ne marchera plus jamais.

Un cri indigné retentit à nos oreilles.

— Quoi! ne plus marcher ! C’est un mensonge |

L’Ancien Temps se dressait devant nous, pâle, tremblant, menaçant.

— Chut, fit le docteur, en désignant de la main la porte ouverte.

Mais il n’était plus temps de la fermer. Quelque chose de semblable à la voix d’un animal blessé et mourant, un gémissement sauvage et déchirant nous arrivait de la chambre de Gwen. Nous échangeâmes un regard terrifié, puis nous l’'entendimes qui disait très vite, et avec des accents désespérés :

— Père! père, venez ! Que prétendent-ils ?

Dites-le moi, père ! Ce n’est pas vrai ! Ce n’est pas vrai ! Regardez-moi, père !

Le visage hagard de son père se pencha vers elle, mais elle le repoussa loin de son lit en criant:

— Oh! père, père, vous savez donc que c’est vrai! Ne plus jamais marcher !

Elle se tourna avec une exclamation désolée vers le Duc, qui se tenait debout de l'autre côté du lit, pâle et raide, les bras croisés sur sa poitrine.

— Oh! Duc, les avez-vous entendus ? Vous m'aviez dit d’être brave, et je n’ai pas crié quand ils me faisaient mal. Mais à présent, je ne puis plus être brave. Pensez-vous que je devrais l'être, Duc? Oh! Duc ! ne plus jamais monter à cheval !

Elle lui tendait les deux mains. Penché vers elle, il les prit et les serra dans les siennes; il ne pouvait que répéter, d'une voix entrecoupée :

— Ne parlez pas ainsi, Gwen, ne parlez pas ainsi, ma chérie |

Mais la voix suppliante et pitoyable reprenail :

— Oh! Duc! devrai-je continuer à rester toujours couchée ainsi ? Le devrai-je ? Et pourquoi ?

— Dieu le sait, murmura amèrement le Duc, moi, je ne le sais pas!

Elle saisit ces paroles au vol.

— Le sait-Il vraiment? s’écria-t-elle vivement.

Elle se tut tout à coup, puis, s’adressant à moi, elle reprit :

— Vous rappelez-vous qu’il ‘m'a dit .qu’un jour je ne pourrais pas faire ce que je voudrais ?

Je ne savais à quoi elle faisait allusion. Alors, voyant mon air intrigué, elle me cria avec impatience :

— Je parle du Pilote, ne vous en souvenezvous pas ? Et moi, je lui ai répondu que je ferais ce qui me plairait jusqu’à ma mort.

Je fis un signe de tête affirmatif et lui dis :

— Mais vous savez bien que vous ne pensiez pas ce que vous disiez.

— Oui, je le pensais ! reprit-elle avec une véhémence passionnée, et je ferai ce que je voudrail Je ne veux pas rester couchée ici! Je veux monter à cheval ! Je veux ! Je veux ! Je veux |

Elle se tordait les bras, fermait ses poings et en menaçait l’air ; enfin sa tête, qu’elle avait soulevée, retomba en arrière; elle-même semblait prête à s’évanouir de faiblesse. Ce n’était pas un spectacle agréable à contempler. Sa rage contre celte toute puissance-invisible, vis-à-vis de laquelle elle était si désarmée, avait quelque chose de terrifiant.

Les semaines qui s’écoulèrent ensuite furent affreuses pour Gwen et ceux qui l’entouraient. Sa constante souffrance ne parvenait pas à briser son orgueilleuse résistance ; elle ne répan-

dait pas une larme, mais elle s’agitait, se livrait à des accès de fureur et devenait chaque jour plus impérieusement exigeante. Elle traitait Ponka et Joe comme un négrier traite ses esclaves, et son père lui-même, quand il ne devinait pas immédiatement ses désirs, se voyait renvoyé, sans pitié, hors de sa chambre. Seul, le Duc parvenait à lui plaire et à l’égayer un peu, mais il n’en sentait pas moins que le jour n’était pas loin où lui aussi perdrait tout empire sur elle, et cette perspective le désespérait. Il était dur de la voir souffrir, certes, mais ce qu’il y avait de plus pénible à supporter, c'était le désir passionné de respirer de nouveau le grand air de la prairie fleurie, sur laquelle la brise soufflait si doucement, qui la torturait. Pires encore, cependant, étaient les jours où, ne sachant plus où se tourner pour trouver un peu de repos, elle nous suppliait de la porter dans sa chère vallée, au fond de laquelle coulait la Swan.

— Oh!il y fait si frais et l'ombre y est si délicieuse, et puis, les fleurs nichées dans les interstices des rochers et la vigne vierge qui les tapisse sont si belles. Je suis toujours mieux là que partout ailleurs. Je sais que j'y serais mieux qu'ici, répétait-elle avec une insistance telle, que le Duc, incapable de rester près d’elle,

à écouter sa plainte incessante, venait se distraire un peu près de moi, en se demandant comment tout cela finirait.

Un jour, que la scène sans cesse renouvelée avait été plus violente encore que de coutume, je vis le Duc arriver chez moi, à cheval.

— Cette situation ne peut pas se prolonger davantage, me dit-il. Où donc le Pilote s’en estil allé? Pourquoi ne sait-il pas se tenir à l’endroit où est sa place ? Je voudrais que le ciel mît un terme à ses absurdes pérégrinations.

— Il est allé où on l’a envoyé, répondis-je d’un ton bref. Vous ne faites d’ailleurs pas grand cas de lui, quand vous le rencontrez sur votre chemin. Il est allé faire un voyage d’exploration dans la contrée des lacs et sera de retour à la fin de la semaine prochaine.

— Amenez-le nous, pour l’amour de Dieu, me dit le Duc, peut-être sera-t-il de quelque utilité, en tous les cas, ce sera bon pour elle, pauvre enfant, de voir un visage nouveau. Après quoi il ajouta, d’un air presque repentant : — J'ai peur que tout ceci ne soit décidément au-dessus de la force de résistance de mes nerfs. Elle m'a presque poussé à bout aujourd’hui. Il ne vous faut pas m'en vouloir, mon vieux, si je suis irritable.

C'était chose toute nouvelle que d’entendre

le Duc avouer qu’il avait besoin du secours d’un autre et s’excuser d’un manquement quelconque. Je sentis mes yeux se mouiller, mais je ne lui en répondis pas moins d’un ton rogue :

— Allez vous faire pendre! Je vous amènerai le Pilote quand il sera de retour.

Nous en étions tous venus à placer notre confiance d’une façon illimitée dans le Pilote, depuis une année qu’il exerçait son ministère au milieu de nous. Ce nom de Pilote du Ciel, que les cow-boys avaient adopté pour le désigner, expliquait mieux que toute autre définition la place qu’il occupait au milieu de nous. Il est certain que lorsque dans leurs heures sombres, l’un ou l’autre d’entre eux éprouvait le désir d’être aidé à gravir «la piste montante », il s’en allait auprès du Pilote. Le nom qui lui avait été décerné ironiquement était ainsi devenu celui qui exprimait le plus complètement le sentiment tendre et profond que ces hommes grossiers, mais au grand cœur, lui vouaient.

Quand il fut revenu, je le préparai délicatement à l’épreuve qui l’attendait ; je lui racontai tout ce que Gwen avait souffert et m’efforçai de lui faire comprendre combien son cas était désespéré, puisque le Duc lui-même s’avouait vaincu par sa résistance. Il ne me parut pas en être suffisamment impressionné. Je lui décrivis

alors ses accès de rage passionnée, son humeur impérieuse, l’impatience dont elle faisait preuve vis-à-vis de ceux qui l’aimaient, et qui consumaient leur corps et leur âme dans leur désir de la soulager.

— En résumé, lui dis-je en guise de conclusion, elle ne se soucie pas plus que d’un fétu de quoi que ce soit sur la terre ou dans le ciel et n’entend céder ni aux hommes ni à Dieu.

Les yeux du Pilote étincelaient, pendant que je lui racontais tout cela, mais il me répondit seulement :

— À quoi vous attendiez-vous donc de sa part?

— Eh bien, je pense qu’elle pourrait, au moins, témoigner de quelque reconnaissance et user d’un peu de douceur envers ceux qui seraient prêts à mourir pour elle !

— Vraiment! fit-il d'un air indigné. Tous, tant que vous êtes, vous avez fait ce qui était en votre pouvoir pour ruiner son caractère et ses dispositions à force de flatteries ridicules et en vous inclinant lâchement devant toutes ses fantaisies, bonnes ou mauvaises ; vous souriiez de son orgueil impérieux et vous encouragiez son humeur volontaire, et maintenant, non seulement vous vous étonnez des résultats que vous avez obtenus, mais vous en blâmez encore la

pauvre enfant. Ah! vous êtes de jolis compagnons, vous, le Duc, et tous les autres !

Il avait, d’une façon exaspérante, le talent de mettre toujours les autres dans leur tort et je ne trouvai une réponse probante et péremptoire à lui faire que longtemps après l’instant où il aurait fallu la lui servir. Je me demandais ce que le Duc penserait de cette opinion. Tout le jour suivant, qui était un dimanche, il me fut facile de voir que la pensée de Gwen ne quittait pas le Pilote. Il se débattait avec le problème de la souffrance. |

La matinée du lundi nous trouva en route pour le ranch de l'Ancien Temps. Comme le coin de terre qui formait notre univers nous paraissait beau ! Tout autour de nous s’étageaient les collines aux croupes arrondies, aux teintes veloutées, brunes, jaunes, ou légèrement vertes; elles s’étendaient, derrière nous, jusqu'aux confins de l’immense prairie, et devant nous elles s’élevaient graduellement à la rencontre des contreforts violacés des hautes montagnes qui dessinaient contre le bleu du ciel, sur toute la ligne de l’horizon, leurs pics neigeux, que le soleil illuminait. Sur le penchant des collines et dans leurs combes, nous pouvions voir des troupeaux de bœufs ou de chevaux, paissant au milieu de riches pâturages. Bien

haut, au-dessus de nos têtes, le ciel bleu et sans nuage arquait son toit immense et bienfaisant, qui s’étendait de la prairie au sommet de la montagne, tandis que le soleil, suspendu au-dessous de cette voûte radieuse, répandait des flots de lumière sur prairies, collines et montagnes.

Pendant que nous suivions la piste qui pénètre jusqu’au cœur de ces collines aux lignes onduleuses, et peu à peu s'approche toujours davantage des montagnes violettes, la brise du matin descendait vers nous, chargée de mille parfums de fleurs et nous communiquait sa propre vie, si fraîche et si exhilarante. On ne peut comprendre l’effet joyeux produit par ces brises des Foothills, que lorsqu’on les a aspirées à pleins poumons et qu’on s’en est laissé pénétrer de part en part.

Nous chevauchions en face de ce spectacle d’une beauté si changeante et variée, tantôt escaladant une croupe de colline baignée de soleil, tantôt descendant dans quelque creux plein d’ombre, sans presque prononcer une parole, et chaque minute ajoutait au ravissement qui remplissait nos cœurs mais ne nous empêchait pas d’avoir toujours présente à la mémoire la petite chambre où, privée de la vue de toute cette gloire, Gwen était couchée, le cœur rongé

de nostalgie et d’ennui. Tout à coup, le Pilote arrêta son cheval et s’écria :

— Pauvre Gwen, comme elle aime tout cela!

Elle en vivait. Comment pourrait-elle s'empêcher de se consumer quand elle se dit qu’elle ne reverra plus ce paysage ?

Il se jeta à bas du bronco et continua, pensant à haute voix, plutôt que s'adressant à moi :

« C’est trop affreux ! Oh ! c’est cruel ! Je ne m'étonne pas de sa révolte! Que Dieu me vienne en aide, car je ne saurais que lui dire ! »

Il se laissa tomber dans l’herbe et cacha son visage entre ses bras. Quelques minutes plus tard, il se tourna vers moi. Il avait l’air singulièrement troublé.

— Comment pourrais-je aller auprès d’elle ?

Il me semble que ce serait la pire des moqueries que de parler de patience et de soumission à une jeune créature sauvage, à laquelle tout ceci a été enlevé soudain pour toujours, surtout si on se rappelle que c'était sa vie.

Après cela, il se remit en selle et nous marchâmes à une forte allure pendant une heure.

Arrivés à l’entrée du défilé, nous mimes nos chevaux au pas, car la route était mauvaise, A mesure que nous descendions dans les profondeurs de la vallée, le Pilote cédait davantage

au charme particulier qui s’en dégageait. Il cheminait le premier, rassasiant ses yeux de toutes les merveilles que renfermait cette réserve de beauté. Des arbres d’essences rares et variées rendaient plus profonde l'ombre fraiche de ce coin de paradis. Sur nos têtes se balançaient les branches des grands ormes qui dominaient l’épais fourré formé par des cèdres nains et des arbustes toujours verts, tandis que des chênes au tronc noueux et des peupliers au feuillage délicat et tremblant s’accrochaient aux aspérités de la roche, et se haussaient jusqu'aux lèvres ensoleillées de létroite vallée. De gros fragments de rochers, des blocs de pierre énormes, recouverts d’une végétation luxuriante, jonchaient le sol entre les troncs des arbres. Dans les coins humides, des clématites et des ancolies secouaient leurs encensoirs, et plus bas encore, dans la mousse, des cyclamens au parfum doux et pénétrant cachaient à moitié leurs corolles d’un mauve rosé, si gracieuses et si tendres. Tout le long de la vallée, la petite Swan chantait sa chanson aux rochers, aux fleurs et aux arbres qui formaient une voûte au-dessus d’elle ; une chanson infiniment variée; bruyante et aux notes profondes, quand elle bondissait du haut des blocs de pierre qui essayaient de lui barrer la route ; gaie et sautillante quand elle passait

sur un lit de cailloux; simple murmure mélodieux aux endroits où elle se faufilait entre les racines des ormes, dont les branches retombantes semblaient se pencher pour mieux l’écouter.

Elle était fraîche, poétique et charmante la petite vallée, avec son ombre, son silence et ses chansons, et le soleil, de crainte qu’elle ne parût triste aux uns ou aux autres, envoyait quelques-uns de ses rayons danser gaîment sur la mousse, les fleurs et les rochers. Il n’est pas étonnant que le Pilote s’écriât, en respirant profondément, à l’instant où nous débouchions en plein pâturage :

— Cela m’a fait du bien. Il y a des moments où ce défilé vaut mieux que les collines baignées de soleil elles-mêmes. C'était l'endroit préféré de Gwen.

Je voyais que la vallée avait fait son œuvre. Son visage était calme et serein, comme les collines en an matin d'été, et ce fut avec ce même visage qu'il se présenta devant Gwen. Elle était dans un de ses mauvais jours et son humeur s’en ressentait, mais il entra dans la chambre qu’elle occupait, avec l’impétuosité d’un souffle de vent venu des hauteurs.

— Oh! Gwen, s’écria-t-il, sans la saluer et sans une parole de commisération, nous venons de faire une course splendide.

Là-dessus, il se mit à lui décrire les collines lumineuses d’une façon si vivante, qu’il me semblait sentir encore leur brise parfumée sur mon front. Jamais le Duc n’avait osé faire une chose pareille, tant il craignait de la faire souffrir en lui parlant des choses aimées qu’elle ne pourrait jamais revoir. Mais en écoutant le Pilote, Gwen croyait se retrouver là-bas, au milieu du paysage bien-aimé, et son cœur se gonflait comme si elle avait aspiré vraiment l'air vivifiant et pur et contemplé toutes les merveilles accumulées qui avaient jusqu'alors fait partie de sa vie. Ses yeux en étaient redevenus brillants, les traces laissées par la souffrance sur son visage s’effaçaient, elle oubliait sa peine. Puis, avant même que sa pensée l’y eût précédé, il la fit descendre dans la vallée, — sa vallée à elle, — il lui disait combien l’ombre était fraîche, et douce l’odeur des cyclamens roses, et gracieux les festons des clématites suspendues contre les rochers, et comme la brise secouait les cloches des ancolies. Il lui disait tout cela et bien des choses encore, et sa voix si tendre et musicale semblait faire tomber sur nous les gouttes de rosée dormant au fond du calice des fleurs, et remplir nos cœurs de tous les murmures épars dans l'étroit défilé.

Je regardais Gwen, et en voyant son visage,

je me disais : « Cher vieux Pilote ! Pour cela encore, je vous aimerai toujours, »

De grosses larmes sans amertume coulaient le long des joues de la pauvre Gwen. Hélas !

elles n'étaient plus brunes, mais blanches ; néanmoins, tout au moins pour ce jour-là, le poids lourd et écrasant qui pesait sur son cœur avait été enlevé.

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