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CHAPITRE XV

L'associée de Bill

On parla beaucoup dans tout le pays du bon tour que Bill avait joué aux gens d’Église et on s’amusa fort de la déconfiture de Robbie Muir et consorts. Le Pilote était consterné et navré, parce que l’étrange conduite de Bill ne pouvait, à son avis, s'expliquer que d’une seule façon, celle qui s’appliquait à toutes les folies qui se commettaient dans la contrée.

— Je voudrais qu’il ne fût pas entré chez le vieux Latour avant notre séance. J'ai perdu par sa faute la dernière chance qui me restât. Il n’y a plus rien à faire maintenant, me dit-il tristement.

— Mais il se pourrait qu’il fit vraiment quelque chose, suggérai-je.

— Quelle absurdité ! Tout ce qu'il a voulu faire, c'était de donner à Muir «une danse avec chanson », comme il dit. Toute l’histoire est à vau l’eau.

Lorsque je racontai à Gwen ce qui s'était passé durant cette fameuse soirée, elle se montra ravie des discours de Bill, et de ce qu'il avait forcé l’hypocrite Écossais à se démasquer.

— Oh ! délicieux ! répétait-elle. Délicieux, le cher vieux Bill et son opinion « chérie » ? N’en êles-vous pas enchanté comme moi ? Maintenant, il va bouger !

— Qui donc ? Bill ?

— Non, ce stupide Écossais. C'était ainsi qu’elle avait pris l’habitude de désigner l’inamovible Robbie.

— Pas lui, je le crains. D’ailleurs, Bill n’a voulu, assurément, que se moquer de lui. Et il l'a fait de main de maître !

— Oh ! délicieux ! Je savais bien qu’il bougeralt.

— Qui donc ? l’Écossais ? demandai-je, embrouillé que j'étais par ses pronoms.

— Non, cria-t-elle, Bill ! Il m'avait bien promis qu’il le ferait, ajouta-t-elle.

— C'est donc vous qui êtes au fond de tout

cela ? fis-je, confondu.

— Oh! que c’est amusant, que c’est amusant !

Elle riait aux larmes en pensant aux opinions chéries de Bill, — J’en serai malade, disait-elle. Cher vieux Bill. Il disait vrai quand il affirmait qu'il trouverait bien le moyen de le faire danser.

Avant que j’eusse quitté le ranch de l’Ancien Temps, Bill parut sur le seuil de la maison et demanda, d’un air indifférent, si le « patron » était chez lui. ;

— Oh ! Bill ! appela Gwen, venez ici immédiatement. Je désirais justement vous voir.

Bill mit beaucoup de temps à se débarrasser de son chapeau et de ses éperons, puis il se glissa dans la chambre, campa son long corps maigre tout au bord du banc placé près de la porte et remarqua, en s’efforçant de paraître à son aise, qu’il commençait à faire froid et qu’il ne serait pas étonné s’il tombait un peu de neige.

— Avancez-vous donc plus près de moi, lui cria Gwen, que ce préambule impatientait. Venez ici et donnez-moi la main.

Bill hésita, se pencha vers la porte pour cracher dans le corridor sa chique de tabac, et traversa la chambre lentement et gauchement, après quoi il saisit la main de Gwen et se mit à la secouer de haut en bas, en bredouillant :

— Une belle journée, Ma’m ; j'espère que vous allez tout à fait bien.

— Non, vous n’espérez rien de pareil, s’écria Gwen, qui riait gaîment, sans lâcher la main de Bill, à la grande confusion de ce dernier. Je ne vais pas bien le moins du monde, mais je me sens pourtant infiniment mieux, depuis que j'ai entendu parler de l’assemblée de hier soir.

A cela Bill ne répliqua rien, fort occupé qu’il était à dégager sa forte main, osseuse et brune, de l’étreinte des doigts blancs qui s’y cramponnaient.

— Oh ! Bill, cela a été une splendide affaire ! Comment vous y êtes-vous pris pour la conclure ?

Mais Bill, qui avait réussi à reculer jusqu’à la porte et à reprendre sa place sur le bout du banc, prétendit ne pas savoir ce que sa conduite pouvait avoir eu qui fût digne d’une remarque. Il n’avait rien fait que de très ordinaire.

— Ne dites donc pas des bêtises ! insista Gwen. Racontez-moi comment vous avez forcé le vilain petit Écossais à risquer ses deux cent cinquante dollars.

— Oh ! cela n’en vaut pas la peine, l’affaire a été très vite conclue.

— Cela ne me dit pas par quel moyen vous êtes arrivé à cette conclusion. Voyons, Bill, racontez-le moi.

La voix suppliante de Gwen eut raison des réticences de Bill.

— Eh bien, commença-t-il, cela a été aussi facile de le rouler que de rouler un billot. J'ai fait remarquer que nous ‘autres, nous nous payons, en général, les choses dont nous avons envie, sans y mettre tant de façons, et que si nous nous mettions en tête d’avoir une caserne évangélique, je chérissais l'opinion... Ici Gwen poussa un cri étouffé et Bill s’arrêta brusquement en lui jetant un regard alarmé.

— Continuez, fit la jeune fille, après quoi elle enfonça son mouchoir dans sa bouche, tandis qu'il reprenait :

—.… Je chérissais l’opinion que nous fournirions bien, pour c’ t’affaire, sept cents dollars, et que même, dans le cas présent, vu l’importance que le Pilote semblait mettre à la chose, si ces gens-là s’engageaient à en trouver deux cent cinquante, je chér.…

Un nouveau cri de Gwen lui coupa encore la parole.

— C'est probablement des douleurs rhumatiques, fit-il d’un air anxieux. Le temps leur est terriblement favorable. J’en ai attrapé moi-même.

— Non, non, dit Gwen en essuyant les larmes provoquées par les éclats de rire qu’elle s’efforçait d’étouffer. Continuez, Bill.

— Il n’y a plus rien à raconter. Il a mordu à l’hameçon et le magister ici présent l’a inscrit sur son carnet.

— C'est vrai, et voici même ce contrat, disje. Mais je ne suppose pas que vous ayiez vraiment l'intention de pousser cette affaire plus loin.

— Comment ça? Par ma foi, je ne suis pas responsable de vos suppositions, mais tous ceux à qui Bronco Bill est familier s’attendent généralement à le voir mener ses entreprises à bien.

— Mais comment donc amènerez-vous les cow-boys à donner cinq cents dollars pour bâ-. tir une église ?

— Je n'ai pas encore bien réfléchi à cette arithmétique, mais je suis sans grande inquiétude à son sujet. Vous comprenez qu’il ne s’agit pas seulement de l’église, mais surtout de notre réputation «à nous autres gars ».

— Je vous aiderai, Bill, dit Gwen.

Bill secoua lentement sa tête en disant :

— J'en suis fier, et s’efforça de paraître enthousiasmé par cette perspective.

— Vous pensez que je ne pourrai rien faire, s’écria-t-elle.

Bill protesta contre une insinuation pareille, et Gwen continua :

— Je vous dis que je le pourrai, et puis je dirai à pa et au Duc de se mettre aussi avec vous.

— Bonne idée! fit Bill frappant ses genoux de ses deux mains.

— Je vous donnerai tout mon argent... seulement, je n’en ai pas beaucoup, ajouta-t-elle tristement.

— Pas beaucoup ! s’écria Bill. Si chacun de nous voulait donner également tout ce qu'il a, nous ne serions pas embarrassés pour trouver ces cinq cents pièces rondes !

Gwen réfléchit pendant un moment, puis d’un air résolu, elle nous dit :

— Je donnerai mon pinto.

Je déclarai que ce serait une absurdité, et Bill, de son côté, affirma qu’il n’en voyait en aucune façon la nécessité.

— Oui, je donnerai mon pinto, répéta Gwen, à quoi me sert-il, d’ailleurs, puisque je ne pourrai plus jamais m’en servir.

Ses lèvres tremblaient, et Bill se mit à tousser et se leva pour cracher dans le corridor.

— Du reste, je désire donner quelque chose à quoi je tienne. Et ce sera Bill qui le vendra pour moi |

— Moi, je le voudrais bien, grommela-t-il, mais il serait diablement difficile à vendre, ce pinto |

Ici, Gwen protesta avec indignation et Bill se hâta d’ajouter :

— Cela ne veut pas dire qu’il ne soit un brave petit cheval, pour sa taille, un tout bon petit cheval, mais pour ce qui est de la garde du bétail

— Comment donc ! Il n’y a pas dans tout le pays un meilleur cheval de pâturage.

— Je ne dis pas le contraire, affirma Bill, mais il faut qu’il soit bien monté. Mettez-lui sur le dos un de ces hommes des ranchs, et vous verriez une belle danse.

Il paraissait être de plus en plus convaincu que le pinto ne pourrait pas se vendre d’une façon quelque peu avantageuse, mais il s’efforçait de ménager les susceptibilités de Gwen en expliquant que ce n’était pas un cheval qu’on pât malmener à son aise et lancer sans ménagement au milieu d’une troupe de bœufs.

Gwen frissonna.

— Oh! je ne voudrais pas le vendre à un de ces cow-boys.….

Bill croisa ses jambes et s’agrippa des deux mains contre le banc, d’un air malheureux.

— Je veux parler de quelques-uns de ces

grossiers garçons, qui ne savent pas comment on doit traiter un cheval...

Bill se rasséréna et fit un signe de tête affirmatif.…

— Je pensais que quelqu'un comme vous, Bill, qui se connaisse en chevaux...

Elle s’arrêta, puis ajouta : — Je prierai le Duc de s’en charger.

— Ce ne sera pas nécessaire, dit Bill précipitamment. Ce n’est pas que le Duc ne soit pas un bon juge pour les chevaux, mais il n’a pas les relations qu’il faut pour ces affaires-là ; elles ne sont pas dans sa ligne.

Il hésitait, pourtant il finit par dire :

—— Si vous êtes vraiment déterminée à vendre ce pinto, il me vient à l’idée que je pourrais trouver un acheteur, à condition, bien entendu, que le prix exigé ne soit pas trop élevé.

C’est ainsi qu’il fut décidé que le pinto serait vendu et que Bill se chargerait de cette transaction.

Gwen — et cela la caractérisait bien — refusa de prendre congé du poney sur le dos duquel elle avait passé tant d’heures de liberté et d’enchantement. Une fois qu’elle l’avait donné, elle se refusait à laisser son cœur s’attacher encore à lui.

Et Bill eut aussi une inspiration tout à fait

caractéristique : il emmena le pinto après la nuit tombée, afin que « son associée » ne le vit point passer devant sa fenêtre et n’eût pas le chagrin de devoir lui dire adieu.

— Ceci est un jeu plutôt nouveau pour moi, me dit-il, mais quand mon associée demande de l’atout, je veux bien être damné si je ne parviens pas à lui en passer, quand même jy perdrais une jambe !

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