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CHAPITRE XVI

Les manœuvres financières de Bill

En tant qu’opération financière, la vente du pinto par Bill fut des plus remarquables, mais il ne manque pas de gens à Swan Creek qui, à cette heure-ci, n’ont pu encore pénétrer le mystère attaché à cètte affaire. Cela se passait au moment du grand marché des bœufs, qui, cette année-là, se terminait à Ashley Ranch. Des représentants de tous les ranchs du pays et quelques marchands de bestiaux du dehors s’y trouvaient réunis. L’hospitalité proverbiale d’Ashley Ranch s’était maintenue à son niveau habituel, de sorte qu'après le souper tous ces hommes avaient atteint un degré très élevé d’excitation. Durant toute la journée l’Honorable Fred et sa femme, Lady Charlotte, s'étaient acquittés de

leurs devoirs d’hôtes avec une cordialité et une grâce au-dessus de tout éloge. La veillée groupait maintenant cow-boys et marchands autour d’un feu énorme, allumé devant un appentis au toit bas, ouvert sur toute la longueur de sa façade principale. Nulle part ailleurs que dans les ranchs de l'Ouest, on n’aurait pu contempler un spectacle aussi étrangement pittoresque. Plusieurs de ces hommes portaient des juste-au-corps de peau et tous étaient coiffés du grand chapeau mexicain, aux larges ailes, généralement adopté par les cow-boys des prairies américaines et canadiennes. Les uns étaient couchés près du feu sur des peaux de bêtes, les autres debout ou assis, et ils fumaient, riaient, causaient et donnaient essor de bruyante façon à leur exubérante gaieté. Ils venaient de traverser une saison marquée par les dangers et les fatigues auxquels leur rude métier les exposait sans cesse, et leur mémoire était pleine de longues et harassantes chevauchées, d’aventures que leur avaient fait courir les bœufs furieux ou les ruades des broncos, de veilles anxieuses pendant ces nuits brûlantes où le moindre souffle de la brise, l’aboi d’une coyote, risquaient d’affoler le troupeau entier, de chasses aux loup, de combats de blaireaux, et de tous les épisodes merveilleux dont l'été d’un cow-boy se compose. Maintenant, tout

cela était derrière eux. Ce soir, ils étaient des hommes libres et indépendants, car ils avaient en poche la paye d’une saison. L'intérêt palpitant causé par les transactions de la journée faisait encore courir leur sang plus vite dans leurs veines, et ils étaient prêts pour n’importe quelle folie.

Bill, le roi des dresseurs de broncos, allait et venait des uns aux autres, avec l'indifférence hautaine d’un homme sûr de sa position, et assuré, également, de pouvoir s’y maintenir.

Il parlait rarement et lentement, et n’était pas aussi leste à la répartie que son camarade Hi Kendal, mais il savait agir avec promptitude et précision, et dans les occasions graves on pouvait compter sur lui. Il était, ainsi qu’il le disait lui-même : « un homme blanc ; blanc des pieds à la tête », ce qui signifiait qu’il possédait la totalité des vertus requises chez le parfait gardien de bétail.

— Eh! là-bas ! Bill, lui cria un ami, où est Hi? Je ne l’ai pas vu par là.

— Ma foi, je ne le sais pas au juste, Il devait m’amener mon pinto.

— Votre pinto ? Quelle histoire me « collez »vous là? Vous ne possédez pas de pinto, que je sache !

— Il se pourrait que non, marmotta Bill, mais

avant que vous me l’ayiez dit, je m'étais figuré que j'en avais un.

— Alors, c’est vrai ? Où l’avez-vous déniché ? Est-il bon pour la garde du bétail ?

L’attention s’éveillait autour de Bill, qui prit un air mystérieux, et se tint encore plus sur la réserve.

— Bon pour le bétail! Je ne suis pas un fort joueur, mais ce que je sais, c’est que ce pinto-là pourrait rendre des points au plus endiablé des broncos, et le dépasser dans la poursuite du bétail.

Tous ces hommes commençaient à s’intéresser à cette affaire.

— Où a-t-il été élevé ?

— Sais pas ?

— Où lavez-vous acheté ? De l’autre côté de la frontière ?

— Non, dit Bill fièrement, c’est dans cette contrée-ci. Le Duc le connaît bien.

Ces derniers mots firent monter de plusieurs points la valeur du pinto. Être connu, et, comme le ton de Bill le faisait supposer, favorablement connu par le Duc, constituait un certificat qu'aucun cheval n’aurait dédaigné.

— D'où l’avez-vous, Bill? Nous en avons assez de vos maudits mystères! fit une voix impatiente.

Bill hésita, puis, comme s’il était saisi tout à coup d’un accès d'humeur confidentielle, il se mit à raconter son histoire de son air le plus naturel et de sa voix la plus franche.

— Donc, commença-t-il, — puis il prit une nouvelle chique et passa son rouleau de tabac à son voisin qui, après s’en être servi, le fit circuler à la ronde — donc, reprit-il, voilà comment c’est allé. Vous connaissez cette petite Meredith ?

Un chœur d’exclamations lui répondit :

— Oui, celle qui a les cheveux rouges! Je sais ! Une petite fleur de la prairie! Un vrai pinson ! Un paratonnerre, faite pour attirer les éclairs !

Bill se redressa et, abandonnant son air bonhomme, s’écria d’une voix froide et dure :

— Je vous ferai remarquer que cette jeune demoiselle est une amie à moi et que je suis prêt à la défendre le plus proprement du monde ; si quelque maudit fils d’un coureur de grand chemin a quelque chose à lui reprocher, qu’il s’avance |

Pendant les minutes qui suivirent ce discours, on entendit quelques paroles étouffées exaltant les mérites de la jeune dame en question, sur quoi Bill, duement apaisé, céda aux instances de l’auditoire et reprit le fil de son

histoire. En l’entendant décrire Gwen et son pinto, et son activité dans le ranch, ces hommes, dont plusieurs l’avaient aperçue quelquefois, manifestèrent hautement leur approbation. Mais lorsqu'il leur raconta comment elle avait sauvé Joe et la soudaine calamité qui lui était survenue, leurs cœurs simples et tendres se gonflèrent et ils restèrent silencieux, les yeux intensément fixés sur la lueur du feu. Après cela, Bill se mit à parler du Pilote, disant comment il l’avait soutenue, encouragée et consolée, tellement, qu’ils se prirent à jurer qu’il était : un « chic type ».

— Et maintenant le Pilote est tombé dans un trou et elle désire l’en sortir, conclut Bill.

— Cela va de soi, fit quelqu'un.

— Elle a bien raison, mais comment s’y prendra-t-elle? et qu’est-ce donc que ce trou? demanda un autre.

— Voilà ! il s’est mis en tête de construire une maison de réunions, et ceux de Swan Creek qui font des prières et le reste ne paraissent pas disposés à le soutenir.

— Qu’ont-ils contre cette idée ?

— Oh! seulement qu’ils ne se soucient pas de plonger leurs doigts jusqu’au fond de leurs poches pour en retirer la monnaie que nécessiterait cette affaire.

— Combien coûterait-elle ?

— Il ne leur demandait que sept cents dollars, en tout, et il leur donnait deux ans pour les lui fournir, mais ils renâclent et n’en veulent rien faire.

Ici, chœur d’épithètes peu flatteuses à l'adresse du caractère, de la tournure et des faits et gestes des membres de la congrégation de Swan Creek.

— Avez-vous assisté à leur assemblée, Bill ?

Qu’'y avez-vous fait ?

— Oh! pas grand’ chose, fit Bill, modestement. Je me suis un peu moqué d’eux.

— Vraiment ? Comment ça ? Que leur avezvous dit ? Continuez !

Mais Bill s’obstinait à garder le silence, jusqu'au moment où, cédant à la pression exercée sur lui, il éclata :

— Eh bien, je leur ai dit, que si vous autres gars vous prétendiez tenir autant à quelque chose qu’ils font profession de tenir à leur Évangile — contre lequel je n’ai rien à dire — vous mettriez sans aucune tergiversation sept cents dollars à sa disposition.

— Vous n’êtes jamais pris au dépourvu, Bill!

Vous êtes un brave! C’est ce qui s’appelle avoir bien parlé! Et qu’ont-ils répondu à cela ?

— Eh bien, le croiriez-vous ? Ils m'ont mis au défi de le prouver.

— Pas possible ! Ils ont eu ce toupet-là ? Et, à cela, qu'avez-vous répliqué ?

— Je les ai pris au mot.

Cris unanimes d’enthousiasme.

— Ont-ils parié contre vous, Bill ?

— Vous pouvez m’en croire. Le magister que voilà Pa couché par écrit.

Je m’avançai et lus à haute voix les termes du pari proposé par Bill.

La conduite de ce dernier fut lobjet d’une cordiale approbation, mais le sentiment de la responsabilité qu’il avait assumée et des difficultés qu’entraînait après lui l'engagement pris, plus ou moins en leur nom collectif, commençaient à se présenter à l'esprit de l’auditoire, quand quelqu'un demanda :

— A présent, comment allez-vous vous tirer de c’t’affaire, Bill ?

— Eh bien, fit-il d’un ton quelque peu sarcastique, c’est à quoi justement ce pinto doit servir.

— Que le diable emporte le pinto ! dit le plus jeune des deux Hill. Dites donc, les garçons, cette petite fille va-t-elle devoir perdre son poney pour venir en aide à notre ami le Pilote? C’est un fameux animal, croyez-le. Je vous garantis qu’il est de la bonne espèce.

Le chœur cria : — On ne l’a vu que de loin!

on ne le connaît pas! on vous croit sur parole! Fameux, ce pinto!

— Mais il faut aussi penser au Pilote, reprit Bill. Il a décidé de sacrifier un mois de sa paye; il est vrai que cela ne pèse pas lourd, — vingt-huit dollars par mois... — il pourrait bien, pendant qu’il y est, se priver de son gage de deux mois, ajouta-t-il d’un ton pensif.

Mais sa proposition fut reçue par des grognements dédaigneux.

Se priver de vingt-huit dollars par mois! Cela ne pouvait paraître peu de chose qu’à un homme auquel ses gains permettaient de faire des économies.

— Il a bien sa mère, continua Bill sans s’émouvoir de ces protestations, mais elle n’a pas beaucoup plus de revenus qu’il ne lui en faut pour vivre, cependant, elle pourrait lui envoyer quelque chose.

C’en était trop pour tous ces hommes, qui vouèrent Bill et ses expédients à d’inexprimables profondeurs de malédictions.

— Il en sera naturellement ce que vous autres voudrez, expliqua Bill. Il se peut que j’aie été un peu prompt et que je me sois trop avancé en vous engageant avec moi.

— Non, ce n’est pas ce que nous entendons.

Nous vous aiderons à vous tirer d’affaire. Il

s’agit seulement de discuter la chose entre nous. Ne sommes-nous pas une trentaine, ici ?

— Je contribuerais volontiers pour trente dollars — quarante si c’est nécessaire — à la construction d’une église, dit le Duc, qui se tenait debout à une petite distance de nous. Je crois que ce serait une bonne chose et que le pasteur a besoin d’être encouragé. C’en est un de la première sorte.

— Je doublerai vos trente dollars, dit Hill, le jeune.

Cela continua ainsi par dix, quinze ou vingt dollars, si bien qu’en une demi-heure, j'avais inscrit dans mon carnet trois cent cinquante dollars, sans que nous eussions encore fait appel à Ashley, ce qui, sans aucun doute, nous en apporterait encore cinquante. C'était pour Bill l'heure du triomphe.

— Mes garçons, s’écria-t-il avec une solennelle emphase, vous êtes tous blancs. Mais c’est à cette petite fille aux joues pâles que je pense en ce moment. Comme elle ouvrira ses grands yeux, quand elle apprendra ce que vous avez fait. Je chéris l’opinion qu’elle en sera grandement émotionnée.

Tous ces hommes étaient fort contents de Bill et plus encore contents d'eux-mêmes. Le tableau que Bill leur avait fait de « cette petite fille », et

deson sort si pathétiquement tragique, leur était allé droit au cœur et les gens de leur trempe aiment à s’accorder le luxe de céder à leurs impulsions généreuses. Ils avaient, pour la plupart, bien peu d’ occasions de prodiguer leur affection et leur sympathie à des objets qui en fussent dignes, aussi, quand l’occasion leur en était fournie, tout ce qu’il y avait en eux de meilleur ne demandait-il qu’à se manifester au grand jour.

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