CHAPITRE PREMIER
La contrée des Foothills
Au delà des grandes prairies et à ombre des Montagnes Rocheuses, les Foothills s’accroupissent. Sur un espace long de neuf cent milles, les prairies roulent leurs grandes vagues, puis elles commencent à escalader des mamelons mollement arrondis ; ceux-ci s’élèvent peu à peu, prennent des contours plus marqués, des arêtes plus aiguës ; iciet là, des pointes déchiquetées surgissent, jusqu’au moment où le tout se confond avec la base gigantesque des montagnes immenses.
Ces collines, qui servent de transition entre la prairie et les montagnes, forment la contrée des Foothills. Elles se déploient sur une longueur de cent milles à peine, mais dans tout le grand Ouest, on n’en trouverait pas cent autres si riches
en sites intéressants ou aussi pittoresques. Le trait principal de ce coin de pays si restreint, c’est qu’il est un composé des beautés de la prairie et de celles de la montagne. On y trouve des vallées si larges, que leur extrémité se confond avec l’horizon immense, et des hauts plateaux si vastes, qu’ils semblent faire encore partie de la plaine sans limite. Plus près des montagnes, les vallées se font profondes, si profondes qu’elles finissent par n'être plus que des « canyons », gorges étroites, au travers desquelles les torrents, venus des glaciers qui étincellent au loin entre les pics blancs, précipitent leur eau grise, aux reflets bleus.
Les «ranchs », où paissent des troupeaux de bœufs et de chevaux, sont disséminés çà et là ; les ranchs où vivent des colons dont lexistence à demi-sauvage, libre et solitaire, offre le singulier mélange de comique et de tragique, de drôlerie et de pathétique qui rend parfois la vie si romanesque. On trouverait parmi eux les représentants les plus entreprenants et les plus hardis des populations restées au vieux pays. Les décavés, les réprouvés, les désappointés ont découvert aussi le chemin des ranchs des Foothills. La contrée elle-même, avec ses collines ensoleillées et ses vallées ombreuses, se reflète dans les vies de ceux qui la peuplent, car nulle part les con-
trastes de lumière et d'ombre ne sont aussi visibles que chez les habitants des ranchs des Albertas.
Mon expérience m’a confirmé dans la conviclion orthodoxe que la Providence fait tomber sa pluie sur les méchants aussi bien que sur les bons. Si cela n’était pas, je n'aurais jamais vu de mes yeux la contrée des Foothills, ni vécu de sa vie étrangement fascinante, Je n’aurais pas davantage fait la connaissance du plus extraordinaire des hommes extraordinaires disséminés dans les Foothills, du cher vieux Pilote, comme nous nous mîmes à l’appeler longtemps après.
Ma première année d’Université s’était terminée sans gloire. Mon tuteur était au désespoir. Maintenant que je songe à lui, au travers des années qui me séparent de cette époque, je le prends en pitié. Alors, je trouvais qu’il s’inquiétait de moi infiniment plus que ce n’était nécessaire, et je partageais l’opinion d’un de mes camarades, qui l’appelait «un vieux faiseur d’embarras ». L’invitation que me fit, à ce moment précis, un de mes cousins éloignés, Jack Dale, de passer un été dans son ranch de l’Alberta du Sud, n’aurait pu arriver plus à propos. J’éprouvai aussitôt un désir fou d’aller le rejoindre. Mon tuteur hésita longtemps, mais aucune autre solution du problème qui consistait à découvrir à quoi je pouvais être bon ne s’offrant à lui, il finit par
convenir que je ne pourrais guère tourner plus mal en partant, qu’en restant au pays.
La conséquence de sa décision fut qu’un des premiers beaux jours de Pété de l’an 188... je me trouvai faire partie d’un train de marchandises de la Compagnie de la Baie d'Hudson, qui se rendait d’une petite station de chemin de fer du Montana à la frontière du Canada.
Notre train se composait de six wagons, trainés par quatorze paires de bœufs et de trois poneys, le tout conduit par un métis français et son fils, gamin d’une quinzaine d’années. Nous cheminions fort lentement, mais chacune des heures de ces longues journées, depuis Paube grise embrumée jusqu’à la douce clarté crépusculaire du soir, était pour moi pleine de délices.
A la fin du troisième jour, nous arrivâmes au campement où nous devions rencontrer Jack Dale. Je me rappelle encore comme mon cœur battait d’admiration quand je le vis se diriger vers nous, dans son costume flottant et commode de cow-boy, guidant avec une aisance parfaite son bronco!, et le petit poney qui m'était destiné, au milieu du dédale de wagons, de caisses, de cordes et d’autres objets hétéroclytes disposés en cercle dans la prairie. Il s’élança à terre, avant
1 Clieral de selle canadien.
même d’avoir arrêté son bronco, et la vigueur de sa poignée de main me permit de mesurer à quel point j'étais le bienvenu. Il y avait des années qu’il n'avait pas vu quelqu'un des siens, et la joie qui éclatait au fond de ses yeux racontait toute une histoire de longues journées et de longues nuits passées à regretter le vieux temps et de vieux visages. Je le compris mieux après deux années passées au milieu de ces collines, qui possèdent, à certains jours, la puissance étrange d’éveiller chez un homme des désirs qui rendent son cœur malade. Après le souper, nous nous groupâmes autour d’un petit feu. Jack et le métis se mirent à fumer et à causer, tandis qu'étendu sur le dos, je regardais les étoiles scintiller dans la profondeur bleue d’un ciel sans nuages, tout en prêtant l'oreille, avec un plaisir sans mélange, à leur conversation. De temps à autre, je posais une question, mais elles étaient rares, car mes trois jours de voyage m’avaient déjà appris, que c’est en lui prêtant une attenüon silencieuse et non pas en l’ennuyant par des questions, qu'on amène un homme de l'Ouest à vous raconter des histoires. Je restais donc couché tout de mon long, et j'écoutais des récits dont le souvenir est mêlé à celui de la chaude demi-clarté de cette nuit d’été, de la pâle lumière des étoiles et des réminiscences de la
maison, que l’arrivée de Jack semblait avoir évoquées.
Le matin suivant, avant que le soleil parût, : nous avions levé le camp et nous étions prêts à nous mettre en route pour notre chevauchée de cinquante milles. Il tombait une petite pluie fine, presque imperceptible, et bien que luimême ne s’inquiétât ni du soleil ni de la pluie, Jack insista pour que je misse mon mackintosh. Ce vêtement était battant neuf et avait une pèlerine flottante, qui se mit à claquer au moment où je m’approchais de mon poney. C’était un laid petit animal, avec plus de blanc dans les yeux que je n’aurais voulu en voir. Je ne me sentis absolument pas attiré par lui; de son côté, il ne paraissait pas l’être davantage par moi, car au moment où je le pris par la bride, il s’ébroua et obliqua avec une promptitude extraordinaire, après quoi il se planta devant moi, les pieds étendus en avant, comme s’il se préparait à repousser toutes les avances, de quelque nature qu’elles fussent, que j'aurais pu vouloir lui faire. J’essayai de me rapprocher de lui en lui adressant quelques paroles conciliantes, mais il reculait avec une telle persistance, que nous en fûmes bientôt réduits à nous regarder à travers toute la longueur de son cou et de mon bras, étendus l’un et l’autre autant
qu'il leur était possible de s'étendre, A ce moment, Jack vint à mon secours, et saisissant l'autre côté de la bride, força le poney à se tenir tranquille, pour me permettre de le monter. J’empoignai d’une main ferme la corne de sa selle mexicaine et passai ma jambe par dessus son dos. L’instant d’après, je volais par dessus sa tête. Ma seule émotion fut une surprise extrême, tant je m'attendais peu à cette aventure. Je m’imaginais être bon cavalier, ayant chevauché sur des poulains de fermiers, d’espèces fort diverses et non dressés, mais l'expérience que j'étais entrain de tenter était quelque chose d’absolument nouveau pour moi. Le métis me regardait, avec un intérêt mélangé d’indifférence; Jack souriait; quant au gamin, il jubilait positivement.
— Je prendrai cette petite brute pour moi, me dit Jack.
Mais le ricanement du gosse me fit l’effet d’une provocation, et je répondis, aussi tranquillement que me le permettait ma voix tremblante :
— Oh! je parie que j’en viendrai à bout. Et pour la seconde fois je me préparai à monter.
Mais à peine étais-je en selle que le poney sautait tout droit en l’air, après quoi, il arqua son dos, rapprocha ses quatre pieds et se raidit
avec une secousse qui fit grincer mes dents.
C'était la première expérience que je faisais de ce coup de tête spécial. Après cela, la petite rosse se mit sérieusement en devoir de se débarrasser de la chose bruissante et frôlante installée sur son dos. Elle reculait pendant quelques secondes, puis, après avoir fait trois ou quatre bonds en avant, s’arrêtait brusquement, se dressait tout droit, puis s’arrêtait de nouveau, le dos arquéet les jambes aussi rigides que des barres de fer. Après cela, elle faisait quelques pas sur ses jambes de derrière, puis se livrait avec une incroyable rapidité à une série d’écarts, pour en revenir à des coups de tête aussi prompts que vicieux.
— Tiens-toi bien, me criait Jack entre ses éclats de rire. Il en sera malade avant qu’il soit longtemps.
Je me souviens de m'être dit, qu'à moins que son intérieur fût un peu plus délicatement organisé que son apparence extérieure ne pouvait le faire supposer, toutes les chances étaient pour que le sot animal fût le dernier des deux à succomber à la maladie. Pour comble de malheur, un saut plus violent que les autres rabattit ma pèlerine sur ma tête, ce qui me plongea dans une obscurité complète. Maintenant, j'étais à sa merci, et il en usa sans pitié. Il
ruait, plongeait, se cabrait, donnait des coups de reins; tantôt il se dressait sur ses jambes de devant, tantôt sur celles de derrière, parfois aussi il tombait sur ses genoux, tandis qu’encapuchonné comme je l’étais, je n’avais d’autre ressource que de me cramponner à la corne de la selle. Enfin, à la faveur d’une des clartés fugitives qui passaient parfois entre les plis de mon enveloppante pèlerine, je m’aperçus que la corne avait glissé de côté, aussi la première fois qu’il se retrouva sur ses quatre jambes, en profitai-je pour mettre pied à terre. Je tiens à ce que ce point soit bien fixé, car Pexpression de triomphe que je surpris sur le visage grimaçant du jeune garçon et l’enthousiasme que le poney lui inspirait me prouvèrent qu’il estimait que javais perdu mon pari.
Quant à la petite brute, elle continua pendant quelques minutes à ruer et à arquer son dos, comme si j'avais été dessus ; c’était à croire qu’elle avait au dedans d’elle un mécanisme qui, une fois remonté, ne pouvait plus s’arrêter.
Je me sentais parfaitement malade et les rudes secousses auxquelles ils avaient été soumis, avaient ébranlé mes nerfs à fond, mais les éclats de rire méprisants du gamin et les sourires de satisfaction qui s’étalaient sur les visages de Jack et du métis m’exaspérèrent. Je jetai mon man-
teau loin de moi et, après avoir remis la selle en place, je m’emparai de la cravache de Jack, sans prêter la moindre attention à ses remontrances, puis sautant de nouveau sur mon coursier, avant qu’il eût eu le temps de décider du mode d’action qu’il allait choisir, je pris loffensive et lui administrai une telle volée de coups, du gros bout de la cravache, qu’il partit au grand galop, et après avoir fait un tour dans la prairie, revint au camp, absolument dompté, au grand désappointement du gosse et à mon non moins grand étonnement. Jack paraissait enchanté, et même le visage impassible du métis exprimait une certaine satisfaction.
— Ne va pas croire que j'aie voulu te jouer un mauvais tour, me dit Jack. C’est cette pèlerine qui est cause de tout. Cet animal n’est pas habitué à ces machines-là. Mais c’était une vraie représentation de cirque, ajouta-t-il en partant d’un nouvel éclat de rire, cela valait cinq dollars pour le moins !
— J’vous crois ! dit le métis, c'était joliment drôle à voir, eh !
Je pensais à part moi que la drôlerie du spectacle dépendait du point de vue où on se plaçait pour l’évaluer, mais j’acquiesçai simplement à sa déclaration, trop content de m'être tiré avec honneur, en définitive, de ce rude combat.
Nous suivimes toute la journée la piste qui serpentait autour de l’épaulement des collines arrondies, ou descendait les longues pentes qui aboutissaient à des vallées larges et pleines d’une herbe plantureuse. Ici et là, ces vallées étaient coupées par des «coulées», au fond desquelles courait une eau claire, glacée, aux teintes ardoisées ; parfois, du sommet d’une colline, nous apercevions au-dessous de nous de petits lacs couverts de canards sauvages qui barbotaient, criaient et plongeaient, sans nul souci d’un danger possible. De temps à autre, nous distinguions aussi un point noir, au milieu du vert des prairies, et Jack me disait que c’était le ranch d’un colon. Qu'ils paraissaient être loin du vaste monde et perdus dans l’immensité de ces collines, si étrangement multipliées, ces petits ranchs noirs !
Je n’oublierai jamais la soirée estivale où nous fimes, Jacques et moi, notre entrée à Swan Creek. Je dis que nous y entrâmes, et pourtant ce village n’existait, à dire vrai, que dans l’imagination des habitants de la contrée, car il n’était qu’un lieu de relai, une halte, composé seulement d’une auberge, — un long bâtiment d’un étage et demi, construit en rondins non équarris, — à laquelle s’appuyaient en arrière des écuries et un magasin, servant également de bureau de
poste, et au-dessus duquel le propriétaire du tout demeurait. La situation de cette sorte de caravansérail était de toute beauté, D’un côté, la prairie dévalant au penchant des collines, s’en allait rouler ses vagues jusqu'aux confins violets de l’immense horizon ; de l’autre, elle remontait sur des croupes ensoleillées et se perdait peu à peu dans l’ombre bleue des montagnes, étagées à l'arrière-plan.
Dans ce monde où il est impossible d'évaluer les choses de façon absolue, nous sommes obligés de les considérer relativement; ainsi, tel était le contraste offert par ces deux maisons et leurs dépendances avec les immenses espaces déserts au travers desquels nous avions chevauché pendant toute cette longue journée, qu’elles paraissaient un centre de vie et d’animation. Quelques chevaux étaient attachés à une barrière en fer, courant devant la façade de l’auberge,
— Holà !s’écria Jack.Je devine que les Nobles Sept sont en ville.
— Qui sont ces personnages ? demandai-je,
— Oh! répondit-il avec un haussement d’épaules, ils représentent l'élite de Swan Creek; et par Jupiter, ajouta-t-il, ce doit être une Nuit de Permission.
— Qu'est-ce que cela veut dire? fis-je, comme nous nous approchions de la barrière de fer.
— Tu sais que nous sommes dans une contrée où l'alcool est prohibé, me dit Jack, en baissant la voix à cause de quelques hommes debout près de la porte, mais quand Pun ou l’autre de ses habitants se sent disposé à tomber malade, il est autorisé à en acheter quelques gallons pour usage médical. Comme ses amis et ses camarades sont tout aussi exposés que lui à la contagion, il est naturel qu’il les invite à participer à ces mesures préventives. Et c’est étonnant, ajouta Jack, avec un signe de tête solennel, de combien d’épidémies nous sommes sans cesse menacés, malgré la salubrité exceptionnelle de ce pays.
Après qu'il m’eut donné cette explication pas mal mystifiante, nous allâmes rejoindre la mystérieuse Compagnie des Nobles Sept.