CHAPITRE XVIII
Lady Charlotte
Cette soirée eut des conséquences mémorables pour Gwen, car ce fut alors que Lady Charlotte commença à s'intéresser à elle. Mémorable aussi pour Lady Charlotte elle-même, car elle introduisit pour la première fois le Pilote dans sa vie.
J'étais retourné près du feu autour duquel les cow-boys s’étaient assis de nouveau par petits groupes, etje me promettais une heure de ravissement solitaire, car le spectacle qu'ils offraient était plein d’une beauté pittoresque et sauvage, quand le Duc me posa tout à coup une main sur l'épaule en disant :
— Lady Charlotte voudrait vous voir.
— Pourquoi donc ? je vous prie.
— Elle voudrait que vous lui expliquiez cette affaire de Bill.
Nous nous rendîmes, en passant par la cuisine, dans la grande salle au fond de laquelle se dressait une haute cheminée en pierre, Lady Charlotte ayant déclaré, qu’il lui importait peu quelle sorte d'habitation l'Honorable Fred construirait pour elle, mais qu’il lui fallait une cheminée.
Elle était très belle, grande, svelte et gracieuse, et elle avait quelque chose de réservé et d’altier qui intimidait chacun, au premier abord, Je par- Ucipais à cette timidité générale, mais quand J'entrai dans la salle, elle me tendit la main avec tant de bonne grâce, que je me trouvai mis instantanément tout à fait à mon aise.
— Venez vous asseoir près de moi, me dit-elle en m'indiquant un des fauteuils rangés en cercle autour de la cheminée. Il y a une foule de choses dont je désire que vous nous parliez.
— Vous êtes averti de ce qui vous attend, Connor, me dit son mari. C’est une sérieuse affaire que d’être pris en main par ma femme.
— Il l'a appris à ses dépens, dit-elle, en lui faisant un signe de tête malicieux.
— Pour cela, je puis en témoigner, affirma le Duc.
— Ah l'iln’y a pas moyen de faire quelque chose de vous! répliqua-t-elle, en se tournant vers lui.
— Et pourtant, je suis votre esclave le plus abject, fit-il avec un profond salut.
— Je voudrais que vous le fussiez réellement, dit-elle avec un sourire qui me parut un peu triste. Je vous empêcherais de faire toutes sortes de choses qui vous nuisent à vous-même.
— C’est parfaitement vrai, Duc, s’écria son mari, vous n'avez qu'à me regarder pour vous en convaincre.
Le Duc le considéra un moment, puis il déclara qu’en effet, il paraissait être le modèle de toutes les perfections.
— Quelles absurdités vous dites, fit Lady Charlotte. Vous me faites perdre mon but de vue.
— Croyez-vous qu’une chose pareille soit possible ? demanda le Duc, en s'adressant à Frédéric Ashley.
— Pas le moins du monde, pour peu que mon expérience soit concluante.
Mais Lady Charlotte leur tourna le dos en me disant :
— Maintenant, racontez-moi la première rencontre de Bill avec ce petit Écossais.
Je lui racontai de mon mieux l’histoire du pari que Bill avait proposé à Muir, et comme je possède un certain talent d'imitation, je reproduisais, chemin faisant, les manières et les
accents des divers acteurs de cette comédie. Cela paraissait l’amuser et l’intéresser beaucoup.
— Ainsi, Bill est parvenu à se procurer la somme à laquelle se montait son enjeu, s’écria-telle. Il est vraiment très habile.
— Oui, répliquai-je, mais dans tout ceci, Bill n’a été qu’un instrument. L'esprit qui le faisait agir se tenait derrière les coulisses.
— C'était sans doute la petite fille à laquelle appartenait le poney ! C’est encore une des choses dont il faut que vous me parliez.
— Le Duc la connaît mieux que moi, répondis-je, dans l’espoir de me décharger sur lui de la tâche qui m'était imposée, Mes rapports avec elle datent d’hier ; les siens comprennent toute une vie.
— Pourquoi ne m'en avez-vous jamais rien dit? lui demanda-t-elle.
— Ne vous ai-je vraiment jamais parlé de la petite Meredith? Je dois certainement lavoir déjà fait, répondit-il avec un peu d’hésitation.
— Ilest le plus impénétrable des hommes, me dit-elle, sa réserve vis-à-vis de nous témoigne d’une ingratitude scandaleuse.
Le Duc sourit, puis il dit de sa voix la plus nonchalante :
— Mais elle nest qu’une enfant. Pourquoi vous seriez-vous intéressée à elle? — Personne
ne l’a fait, jusqu’au moment où le malheur la distinguée, ajouta-t-il tristement.
Les yeux de Lady Charlotte se firent tendres, elle cessa de le taquiner et répéta doucement: — Racontez-moi tout ce qui la concerne.
Cela lui coûta évidemment un effort, mais il se mit à raconter l’histoire de Gwen, en commençant par le moment où il l’avait vue pour la première fois, jouant devant la maison de bois de son père, aussi timide et sauvage qu’un jeune renard. À mesure qu’il avançait dans son récit, sa voix prenait un accent bas et musical ; on aurait pu croire, en l’entendant, qu’il rêvait à haute voix. Inconsciemment, il parlait beaucoup
de lui-même en parlant d’elle; il nous révélait
l'immense influence que cette enfant avait eue sur lui et combien sa vie avait été vide d’affection dans ce pays reculé. Lady Charlotte l’écoutait avec une attention intensément sympathique, et son grand gaillard de mari lui-même se rendait compte qu’il se passait quelque chose d’inusité. Jamais encore il n’avait entendu le Duc sortir ainsi de son orgueilleuse réserve. Mais lorsqu'il arriva à la terrible chute de Gwen, qu’il décrivit avec un puissant relief, deux taches rouges brûlaient sur les joues pâles de Lady Charlotte, et quand il se tut, après avoir prononcé ces paroles : « Cela a été sa dernière
chevauchée, » elle se couvrit le visage de ses deux mains et se mit à pleurer.
— Oh! Duc, c’est affreux d’y penser, balbutia-t-elle au travers de ses larmes. Mais de quel courage splendide elle à fait preuve!
— Elle est de bonne race, qu’en dites-vous, Duc ? s’écria l’'Honorable Fred en donnant un grand coup de pied à un tronc d’arbre qui brûlait dans la cheminée.
Mais le Duc ne leur répondit pas.
— Comment est-elle maintenant? dit Lady Charlotte.
Le Duc tressaillit, comme s’il s’éveillait.
— Aussi radieuse que le matin, dit-il, puis, voyant l’air étonné de Lady Charlotte, il ajouta : — C’est l’œuvre du Pilote. Connor vous le dira. Moi, je n’y comprends rien.
— Et moi, pas davantage. Tout ce que je puis faire, c’est de vous rapporter fidèlement ce que j'ai vu et entendu, répondis-je.
— Faites-le donc, me dit très doucement Lady Charlotte.
Alors je lui dis comment les uns après les autres nous avions échoué dans tout ce que nous avions tenté pour l’aider à porter sa peine et comment le Pilote, après avoir passé un matin par la petite vallée, avait fait luire devant elle le premier rayon d’une paix mystérieuse, en
lui décrivant d’une façon merveilleuse les fleurs, les fougères et les arbres de ce site enchanteur,
— Mais il ne s’en est pas tenu là, dit vivement le Duc, quand je m’arrêtai.
— Non, il ne s’en est pas tenu là, seulement, ce qui suivit, je ne le comprends plus. C’est le secret du Pilote.
— Vous ne pouvez pas me répéter ce qu’il lui a dit encore ? me demanda Lady Charlotte qui parlait toujours très doucement. Je voudrais tant le savoir.
— Je ne crois pas que je saurais le faire, répliquai-je. Il lui a simplement lu des paroles de la Bible, puis il les lui expliquait.
Lady Charlotte prit un air déçu.
— Est-ce là tout? fit-elle.
— Cela a suffi à Gwen, dit tout bas le Duc, car dès lors elle est restée couchée, souffrant souvent beaucoup et languissant toujours après ses collines et le grand air, mais aussi radieuse, malgré tout, que les fleurs de sa chère vallée.
— Il faut que je la voie, ainsi que cet étrange Pilote.
— Il vous désappointera, déclara le Duc.
— Oh ! je lai déjà vu et entendu, mais je ne le connais pas, répliqua-t-elle. Il doit y avoir en lui quelque chose qu’on n’aperçoit pas au premier moment.
— C'est ce que j'ai découvert, avoua le Duc.
Après quoi nous laissâmes tomber ce sujet ; pas avant, cependant, que Lady Charlotte ne m’eût fait promettre de la conduire auprès de Gwen, le Duc se montrant fort peu disposé à le faire.
— Elle aussi vous désappointera, disait-il.
Elle n’est qu'une simple petite fille.
Mais Lady Charlotte n’en croyait rien, et comme elle avait décidé la chose, il ne me restait, comme disait son mari, qu’à me soumettre le plus vite possible.
Il en fut donc fait selon la volonté de Lady Charlotte, et la suite prouva que rien n’aurait pu être plus sage ni meilleur pour chacun.