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CHAPITRE XIX

Au travers des fenêtres de Gwen

Lorsque j’appris au Pilote que Lady Charlotte se proposait d'aller voir Gwen, il s’en montra peu charmé.

— Qu’a-t-elle à faire là-bas ? dit-il avec humeur. Elle mettra dans la tête de cette enfant des idées qui la rendront mécontente de son sort.

— Pourquoi le ferait-elle ? lui-dis-je.

— Elle n’en a point lintention, sans doute, mais elle appartient à un autre monde, et Gwen ne pourra pas causer avec elle sans que la vision d’une vie qu’elle ne soupçonnait pas ne passe devant ses yeux, et ne lui inspire le regret de choses qu’elle ne possèdera jamais.

— Mais s’il y avait chez Lady Charlotte autre chose qu’une vaine curiosité ?

— Je ne dis pas que ce soit de la curiosité, mais ces gens là aiment à se donner des émotions.

— Je ne crois pas que vous jugiez Lady Charlotte équitablement, lui dis-je, rien en elle ne fait supposer qu’elle recherche les émotions.

— Quoi qu’il en soit, il s’agit qu’elle ne tourmente pas la pauvre Gwen, me répondit-il d’un ton décidé.

J'étais un peu surpris de son attitude et je sentais qu’il était injuste envers Lady Charlotte, mais je m’abstins de discuter avec lui sur ce sujet. Il ne pouvait supporter l’idée que quelqu'un ou quelque chose pût menacer la paix de sa petite Gwen.

Nous fûmes fort étonnés de voir Lady Charlotte arrêter son cheval devant notre cabane, de grand matin, le samedi qui suivit le jour où je lui avais promis de la conduire chez l’Ancien Temps.

— Vous voyez que je n’entends pas vous délier de votre engagement, me dit-elle, en réponse à mon salut. Il fait vraiment un temps idéal pour une promenade à cheval.

Je m’excusai de n’être pas allé plutôt la prendre chez elle, et je cherchai à me disculper, en rejetant, lâchement, la faute de mon manque de courtoisie sur le Pilote.

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— Il n’approuve pas votre visite là-bas, dis-je, en faisant un signe de tête de son côté.

— Et pourquoi, si je puis le savoir ? demanda-t-elle en fronçant ses sourcils.

Le Pilote rougit, en partie de colère contre moi, en partie d'embarras, car la noble dame avait pris son plus grand air. Mais il n’était pas homme à se dérober.

— Je disais, Lady Charlotte, s’écria-t-il en la regardant sans fléchir, que vous avez, Gwen et vous, peu de chose en commun et... et... il hésitait à poursuivre.

— Peu de chose en commun ! dit-elle doucement. N’a-t-elle pas beaucoup souffert ?

Le Pilote avait discerné immédiatement une note de tristesse qui vibrait dans sa voix.

— Oui, dit-il, avec un peu d’étonnement, - elle a beaucoup souffert.

— Pourtant, le Duc prétend qu’elle est aussi radieuse que le matin, continua Lady Charlotte dont le visage avait pris une expression de souffrance.

Les yeux du Pilote s’éclairèrent ; il s’approcha davantage, et posant sa main sur l’encolure du splendide cheval de Lady Charlotte, il s’écria vivement :

— Oui, grâce à Dieu ! radieuse comme le matin.

— Comment cela est-il possible ? murmurat-elle en fixant sur lui un regard interrogateur. Peut-être qu’elle voudra bien me le dire.

— Lady Charlotte, dit le Pilote en rougissant encore davantage, je dois vous demander pardon. Je me suis trompé. Je croyais que. il s'arrêta un instant, puis il ajouta : Allez auprès de Gwen, elle vous le dira en effet et vous lui ferez du bien.

— Merci, dit-elle en lui tendant la main. Ne viendriez-vous pas me voir aussi ?

Il le lui promit et nous nous éloignâmes au grand trot de nos chevaux, tandis que, debout devant la porte, il nous suivait des yeux.

— Le Duc avait raison, il y a quelque chose dans votre Pilote qu’on n’aperçoit pas à première vue, me dit ma compagne.

— C'est un grand homme, m'écriai-je avec enthousiasme ; il est tendre comme une femme, et avec cela il a le cœur d’un héros.

— Vous semblez être parfaitement d'accord sur son compte, vous, Bill et le Duc, fit-elle en souriant.

Je me mis à lui raconter des histoires dans lesquelles le Pilote jouait le rôle principal, afin de lui faire comprendre comment il avait réussi à gagner la confiance des hommes au milieu desquels il se trouvait transplanté ; elle m’écou-

tait attentivement, ses yeux bleus brillaient et peu à peu son beau visage perdait son expression hautaine.

— C'est confondant de voir à quel point ces rudes compagnons, qui ne craignent ni Dieu ni diable, le respectent et viennent à lui dans toutes leurs difficultés. Je n’y comprends rien, car il est encore presque un adolescent, concluai-je.

— Non, ce n’est pas confondant, dit lentement Lady Charlotte. Je crois que je comprends très bien la raison de lascendant qu’il exerce. Il a le cœur d’un homme fort, et ce cœur est tourné vers un grand but. Je connais des hommes qui lui ressemblent. Je ne veux pas parler de pasteurs, mais d'hommes poursuivant des buts très élevés.

Elle resta un moment pensive, puis elle ajouta : — Mais vous devriez prendre mieux soin de lui, il n’a pas l’air fort.

— Fort ! m’écriai-je, d’un ton qui protestait contre cette insinuation. Il peut monter à cheval aussi longtemps que n’importe lequel d’entre nous.

— Et pourtant, répliqua-t-elle, il y a quelque chose dans son visage qui inquiéterait sa mère.

Malgré ma protestation, je ne pus m'empêcher de me rappeler combien, au retour de ses longues courses, il avait souvent l’air faible et ha-

rassé, et je décidai qu’il avait besoin de repos et d’un changement d’air, et qu’il faudrait aviser à les lui procurer.

C'était une de ces journées du commencement de septembre, les plus belles de toutes dans l’Ouest, où la lumière adoucie passe au travers d’un léger voile de brume qui flotte dans Pair, et s’empourpre quand il atteint le sommet des collines lointaines. Quand nous atteignimes le défilé, le soleil était haut au-dessus de lhorizon et ses rayons tombaient tout droit sur les recoins le plus souvent pleins d'ombre.

La seule qu’il y eût à cette heure dans la vallée était celle que les arbres projetaient sur les lits de mousse verte et sur les gros blocs de pierre noire. Le sommet des grands ormes était sec et rouillé, mais les feuilles des chênes : au tronc noueux qui frangeaient le rebord de la vallée avaient pris des teintes brunes, riches et chaudes. Et sur les deux versants, les peupliers et les gracieux bouleaux au feuillage d’un jaune très pâle, relevé ici et Ià par des taches plus sombres, ou même orangées et rouges, brillaient au soleil.

Les buissons formant le sous-bois étaient encore verts. Nous restâmes un instant en contemplation devant cet enchevêtrement de branches

entrelacées et de feuilles aux nuances infiniment variées, toutes baignées dans une lumière ambrée, puis Lady Charlotte rompit le silence, mais elle parlait d’un ton doux et respectueux, comme si elle avait été dans une grande cathédrale.

— Voici donc la vallée de Gwen!

— Oui, mais maintenant elle ne la voit plus jamais ! m’écriai-je, car je ne pouvais passer par là sans penser à l’enfant qui aimait ce site si passionnément, et dont les yeux ne pouvaient plus se repaître de sa splendeur.

Lady Chalotte ne répliqua rien et nous nous engageâmes sur la piste qui s’enfonçait dans cet océan de couleurs, de lumière et d’ombres changeantes. Le sol était jonché de feuilles mortes, brunes ou jaunes ; il y en avait partout, sur la piste, sur la mousse verte et parmi les fougères sèches. Et tandis que nous avancions, il en pleuvait d’autres autour de nous; elles tombaient, silencieusement, au travers de l’enchevêtrement des branches, et se posaient à leur tour sur la mousse, les pierres et la piste durcie par des sabots de chevaux.

Les fleurs s’en étaient toutes allées ; mais la petite Swan chantait comme toujours sa chanson aux notes variées ; elle courait, cascadait, s’arrêtait pour former de petits étangs, sur l’eau

noire desquels flottait parfois une feuille d’or. Ah! combien souvent, en des jours sombres et poussiéreux, cétte vue, ces sons, ce silence n’avaient-ils pas déjà apporté la paix à mon cœur ?

Quand nous commençâmes à monter pour atteindre de nouveau le pâturage, je jetai un regard furtif sur ma compagne. La vallée charmeuse avait accompli son œuvre auprès d’elle, comme auprès de tous ceux qui l’aimaient. Le trait hautain qui était habituel à son visage avait fait place à l’expression étonnée d’un petit enfant, et dans ses yeux, il y avait encore un reflet des choses radieuses qu’ils venaient de contempler. Ce fut avec ce visage transfiguré qu’elle se présenta tout à coup devant Gwen.

Et Gwen, qui l’attendait, oublia toute sa frayeur nerveuse et, les deux mains étendues, la reçut en criant:

— Oh! que je suis contente! Vous l’avez vue et je sais que vous l’aimez! Je parle de ma vallée, vous savez! ajouta-t-elle en réponse au regard perplexe de Lady Charlotte.

— Oui, chère enfant, je l'aime ! dit la grande dame en se penchant vers le pâle visage autour duquel les cheveux d’or formaient un halo.

Elle ne put rien dire de plus, parce que les

larmes l’en empêchaient. Gwen, étonnée de son silence, lui dit doucement :

— Racontez-moi comment elle est, aujourd’hui! Le Pilote me la décrit toujours. Savezvous, ajouta-t-elle d’un air pensif, que lui-même lui ressemble. Il m'y fait toujours penser et... et vous aussi, vous me la rappelez.

Sa voix avait prix un accent de timidité. Lady Charlotte s’agenouilla près de sa couche et murmura, au travers de ses larmes, en caressant les cheveux magnifiques épars sur l’oreiller, et les joues creusées par la souffrance :

— C’est un grand honneur que de ressembler à votre vallée et aussi à votre Pilote.

Gwen fit un signe d’assentiment, mais elle revint à sa requête et répéta :

— Dites-moi comment elle est, aujourd’hui.

Oh ! je voudrais tant la voir!

Lady Charlotte, quoique profondément émue par le désir passionné qu’exprimait la voix de la jeune fille, fit un effort sur elle-même pour répondre gaîment :

— Oh! je ne puis pas vous la rendre visible comme le fait votre Pilote, mais je vais vous dire ce que j’y ai vu.

— Tournez-moi vers la fenêtre, pour que je puisse voir le pâturage, me dit Gwen, et je roulai son lit jusque devant la fenêtre, après quoi,

je la soulevai et l’appuyai contre ses oreillers, de manière à lui permettre de suivre la piste jusqu’au moment où elle disparaissait à l’entrée de la gorge.

— A présent, vous pouvez parler, dit-elle, quand la douleur que je lui avais causée en la soulevant fut passée.

Alors Lady Charlotte lui dépeignit la vallée en couleurs vives et brillantes, et Gwen l’écoutait, les yeux fixés sur l'endroit où on pouvait discerner le sommet sec et rouillé des grands ormeaux.

— Oh! c’est ravissant! dit Gwen, et je le vois très bien. Il me semble que tout cela est devant ma fenêtre.

Mais Lady Charlotte la regardait, étonnée par son gai sourire ; à la fin, elle ne put s'empêcher de lui poser la question qui depuis un moment se pressait sur ses lèvres :

— N'êtes-vous pas triste de ne pouvoir le contempler de vos propres yeux ?

— Oui, dit Gwen, je languis souvent, oh ! si souvent, après tout cela.

— Gwen, chère petite, comment pouvez-vous supporter votre existence? — Sa voix était ardente et sérieuse. — Dites-le moi, Gwen. On m'a raconté toute l’histoire des fleurs de votre vallée, mais je ne puis pas comprendre comment votre révolte s’est apaisée.

Gwen la considéra longuement, comme si elle n’arrivait pas à la comprendre, puis la lumière se fit en elle, et elle demanda, gravement :

— Votre cœur a-t-il aussi sa vallée ?

Lady Charlotte ne lui répondit pas immédiatement, mais après quelques minutes de silence, elle fit un signe de tête affirmatif. Je songeais qu'il était bien étrange qu’elle pût ainsi abandonner sa fière réserve pour ouvrir son cœur à une enfant.

— Il n’y croit aucune fleur, Gwen, dit-elle avec amertume, et je crains bien qu’il ne s’y trouve ni soleil, ni graines, ni terroir.

— Oh! si le Pilote était ici, il vous dirait comment vous pourriez les y mettre.

A ce moment, je sentis qu’elles préféreraient être seules, et je sortis sous prétexte d’aller m’assurer que les chevaux ne manquaient de rien.

Ce qu’elles dirent pendant la demi-heure que dura mon absence, je ne lai jamais su, mais quand je rentrai dans la chambre, Lady Charlotte lisait lentement et avec un air perplexe dans la Bible de la mère de Gwen le passage où il est dit, que Dieu a couronné de gloire et d’honneur celui qui a souffert les douleurs de la mort.

— Vous voyez bien qu’il y a eu de la souffrance même pour Lui, s’écria vivement Gwen. Mais je

ne puis pas bien vous en expliquer la raison. Le Pilote le fera d’une façon parfaitement claire.

Ainsi se termina leur entretien intime.

Au milieu du jour, Gwen nous fit servir dans sa chambre des gâteaux d’avoine, du lait et des mûres, et nous passâmes encore ensemble une heure fort gaie.

Lady Charlotte embrassa tendrement la jeune fille en lui disant adieu.

— Il faudra que vous me permettiez de revenir m'asseoir près de votre fenêtre, lui dit-elle en regardant avec un sourire son pelit visage blême.

— Oh ! je regarderai toujours si je vous vois paraître ! comme ce sera charmant ! s’écria Gwen qui paraissait ravie. Il vient tant de personnes pour me voir, maintenant, vous êtes la cinquième!

Après cela elle ajouta, tout bas : — Vous écrirez votre lettre.

Mais Lady Charlotte fit un geste dubitatif en disant : — J’ai bien peur de ne pas pouvoir le faire... Pourtant, j'y penserai.

C'était vraiment un visage radieux que celui qui nous suivait des yeux, tandis que nous descendions la piste à peine tracée dans le pâturage. Au moment où nous allions disparaître dans la vallée, je me retournai pour faire un signe de la main.

— Les amis de Gwen lui font toujours signe d'ici, dis-je en arrêtant mon bronco.

Lady Charlotte agita son mouchoir à plusieurs reprises.

— C’est très beau, mais combien étrange aussi, fit-elle comme si elle se parlait à elle-même.C’est bien vrai que sa vallée est pleine de fleurs.

— Cela me dépasse absolument, déclarai-je.

Le Pilote pourra vous expliquer ce qui l’a ainsi transformée.

— Ÿ a-t-il donc quelque chose que votre Pilote ne puisse pas faire? me demanda Lady Charlotte.

— Mettez-le à l'épreuve.

— C’est bien ce que j'ai l'intention de faire, mais j’ai bien peur de ne pouvoir introduire personne dans ma propre vallée, fit-elle d’une voix troublée.

Lorsque je la quittai, à sa porte, elle me remercia avec une grâce courtoise, el ajouta : — Vous m’avez rendu un grand service, cela a été une journée étrange et magnifique.

Lorsque je racontai au Pilote comment cette journée s’était passée, il s’écria :

— Quel fou stupide et plein de propre justice j'ai été ! Je n’avais pas soupçonné qu’il pût y avoir une vallée dans sa vie. Comme nos vues sont courtes |! Et tout le reste de la soirée je pus à peine lui arracher une parole.

Cette visite à Gwen fut suivie de beaucoup d’autres. Il ne se passait guère de semaine sans que Lady Charlotte ne prît la piste qui conduisait à Meredith Ranch pour s’en aller passer une heure près de la fenêtre de Gwen. Le Pilote s’y rencontrait souvent avec elle, mais, bien que ces heures fussent toujours agréables pour lui, il n’en revenait pas moins à la maison profondément troublé au sujet de Lady Charlotte.

— Elle est parfaitement charmante, et on ne saurait dire tout le bien qu’elle fait à Gwen, m’expliquait-il, mais elle n’en est pas moins aussi fière que Lucifer lui-même. Il y a eu une terrible rupture entre elle et sa famille, et c’est là ce qui assombrit sa vie. Elle n’est pas entrée dans des détails quand elle me l’a racontée, et elle ne permet à personne de se mêler de cette affaire.

Mais un jour, nous la rencontrâmes qui se dirigeait vers le village. En nous voyant, elle arrêta son cheval et nous montra une lettre qu’elle tenait à la main.

— C’est pour la maison ! nous dit-elle, je l'ai écrite aujourd’hui, et il faut que je la fasse partir immédiatement.

Le Pilote la comprit, sans autre explication. Bien ! fit-il seulement, mais avec tant d’emphase, que nous nous mîmes tous les deux à rire.

2h LE PILOTE DU CIEL

— Oui, j'espère que cela ira bien, s’écria-telle, toute rougissante. Je viens de semer quelques graines dans ma vallée.

— Je crois que je vois des fleurs qui commencent à lever, dit le Pilote.

Elle secoua la tête d’un air de doute, et répliqua :

— Je vais aller m’asseoir près de la fenêtre de Gwen. |

— Oui, faites-le, dit-il, la lumière est bonne là-bas et on voit des choses merveilleuses, au travers des vitres de Gwen.

— Oui, murmura tout bas Lady Charlotte, mais je crains que ce ne soient souvent ses larmes qui les rendent si transparentes |

Tout en parlant, elle rassembla les rênes de son cheval et partit au galop pour cacher ses propres larmes, prêtes à couler. Mes pensées la suivirent le long de la piste qui contournait les collines mamelonnées, puis s’enfonçait dans la vallée à la lumière ambrée, et jusque dans la chambre de Gwen. Il me semblait voir son pâle visage et son auréole ardente, pendant qu’elle écoutait Lady Charlotte lui raconter que dans sa sombre vallée, à elle, quelques signes commençaient à faire pressentir une prochaine éclosion de fleurs.

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