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CHAPITRE XX

Comment Bill favorisa l'industrie locale

La construction du temple de Swan Creek fit sensation dans la contrée, et cela d’autant plus que Bronco Bill s’en était adjugé la direction.

Quand je mets mon argent à une chose, je m'en occupe jusqu’au bout, avait-il déclaré ; et il fit comme il disait, pour le plus grand profit de l’œuvre elle-même et pour la plus grande joie du Pilote, qui usait sa vie en s’efforçant de faire l'ouvrage de plusieurs hommes. Ce fut Bill qui organisa les équipes chargées d'amener sur place les pierres pour les fondements, et les troncs d’arbres pour les parois. C'était Bill qui distribuait les tâches les plus variées aux ouvriers qui offraient gratuitement leurs services. Il avait confié à Robert Muir et à deux habiles

bûcherons de Glengary, dans lOttawa, passés maîtres dans l’art de manier la hache, léquarrissage des billots qui devaient servir à élever les quatre murs de Pédifice. Une fois ce travail terminé, Bill déclara qu'aucune scierie à vapeur ne l’aurait aussi bien exécuté.

C'était Bill encore qui traitait les affaires pécuniaires, et sa passe d’armes avec Williams, le boutiquier qui vendait toutes sortes de matériaux de construction, établit pour toujours sa réputation de génie financier.

Les plans du Pilote en main, il s'était rendu chez Williams, à un moment où son magasin était plein de gens ayant à faire au bureau de poste qui en occupait un coin.

— Que pensez-vous de ces plans ? dit-il d’un air innocent.

Williams se répandit en un flot de remarques, de critiques et de conseils, qui furent tous reçus avec autant de gratitude que d’humilité.

— Pourriez-vous calculer, à présent, combien de matériaux divers il faudra pour cette cambuse ? demanda Bill.

La chose n’offrait pas la moindre difficulté pour Williams, et après avoir tracé quelques chiffres, il tendit à Bill la liste de toutes les marchandises que nécessiteraient la construction en question.

— Et à combien tout cela reviendrait-il ?

Williams indiqua son prix, sur quoi Bill entama les négociations.

— Je ne suis pas homme à rabaisser les prix.

Non, M'sieu, je suis pour que chacun reçoive son dû. Néanmoins, considérant qu'il s’agit d’un entrepôt évangélique, il me paraît naturel que cela influe sur les prix.

Tous les hommes présents partageaient cette opinion, ce qui, fort évidemment, n’était point du goût de Williams.

— Au fait, continua Bill, en prenant untonet une attitude d’orateur public, — ce qui mit Hi, en joie, — au fait, il s’agit d’une institution publique — il citait les propres paroles de Williams — destinée à concourir au développement de la communauté dans son ensemble. Je chéris donc lopinion, — approbation bruyante de Hi, — je chéris donc l’opinion que le commerce est grandement intéressé à cette affaire.

— C’est bien ainsi! Vous avez raison, répondit le chœur des cow-boys.

Williams se déclara pleinement d’accord avec eux, mais leur fit observer qu’il avait tenu compte de tout cela en faisant ses calculs. Cependant, considérant qu’il s'agissait d’une église, de la première église construite dans le pays, il ferait encore un rabais sur le tout. Après de nouveaux

calculs, fort longs et compliqués, il en indiqua le montant sur le bout de papier que Bill empocha sans mot dire.

A la fin de la semaine, s’étant au préalable rendu à cheval à la ville la plus prochaine pour interroger divers marchands, Bill reparut dans le bazar de Swan Creek et se campa à l’extrémité la plus éloignée du point où se trouvait Williams.

— Vous aurez besoin de clous, crampons et du reste, la semaine prochaine, pas vrai, Bill? lui cria le marchand.

— De toute cette ferraille ? pourquoi faire ?

— Mais pour léglise, donc! L’équarrissage des poutres n’est-il pas terminé ?

— Terminé? Parfaitement qu’il l’est, et je venais justement ici pour m’entendre avec les gars qui veulent donner un coup de main pour les porter en place et dresser les murs.

— Et mes clous, et le reste? s’écria Williams. Avez-vous par hasard l'intention de ne pas vous en tenir à notre contrat ?

— J'ai en général l'habitude de tenir mes contrats, fit Bill, en regardant Williams bien en face, sans se troubler le moins du monde.

— Dans ce cas, pour quoi tenez-vous celui que nous avons conclu lundi dernier, dans la soirée ?

— Lundi dernier ? Je ne me souviens pas de ce que j'ai fait ce jour-là au soir, dit Bill qui semblait faire un effort pour se remémorer des choses oubliées, je ne me souviens pas d’avoir traité ce jour-là quelque affaire spéciale. Quelqu’un d’entre vous, compagnons, en aurait-il gardé le souvenir ?

Non, personne n’avait connaissance d’un contrat quelconque.

— Vous ne vous souvenez pas, je suppose, d’avoir emporté un papier sur lequel j'avais inscrit la chose ? dit Williams d’un ton sarcastique.

— Un papier ! Tiens, je crois que je l’ai encore sur moi en cet instant, fit Bill en plongeant la main au fond d’une de ses poches, d’où il tira le devis élaboré par Williams. Il lexamina attentivement pendant quelques minutes, puis il le passa aux cow-boys rassemblés autour de lui, en disant: — Je ne vois pas là-dessus trace d’un contrat.

Tous ces hommes, après avoir lu les chiffres alignés sur cette feuille de papier, branlèrent la tête avec une parfaite unanimité, en déclarant qu’ils n'étaient point parvenus à y découvrir la moindre signature, ou l’ombre d’un signe quelconque qui pût faire croire qu’il y eût eu accord ou contrat passé entre le marchand et leur camarade.

Là-dessus, Williams, changeant de ton, affirma que cette affaire lui était, d’ailleurs, indifférente, à quoi Bill répondit en lui indiquant la somme pour laquelle il consentirait à lui adjuger la fourniture des divers objets énumérés dans son devis.

— Je préférerais, naturellement, favoriser l'industrie locale, ajouta-t-il, et si vous acceptiez mon offre, je serais extraordinairement aise de conclure cette affaire avec vous.

L'offre de Bill, qui était de cinquante pour cent au-dessous du chiffre que Williams avait indiqué comme le plus bas qu’il pût concéder, fut refusée, et déclarée absolument inadmissible.

— Si je vous faisais cette offre, dit Bill avec. une parfaite indifférence, c’était dans l’idée que cela lancerait votre commerce, et que tous les hommes que vous voyez là, qui tôt ou tard en arriveront à bâtir, seraient ainsi encouragés à se servir chez vous ; mon principe, c’est que nous devons chercher, autant que possible, à encourager le commerce de l'endroit et l’industrie locale.

De tous côtés on donnait des marques d’approbation, et comme, en outre, Bill arrangeait avec les frères Hill et Hi Kendal de partir de bonne heure le lendemain matin pour la ville,

afin d’y aller chercher tout le matériel nécessaire, Williams se vit forcé d'accepter les conditions offertes.

Ce fut un grand triomphe pour Bill, mais il n’en fit rien voir et se montra plein de sympathie et d’égards vis-à-vis de Williams ; il se sentait engagé d'honneur à ce que cette affaire servit de réclame à « l’industrie locale », et s’y employa, non seulement loyalement, mais encore avec un plein succès.

Si Bill avait pris en main la direction suprême de la construction de l’église, il était admirablement secondé par Lady Charlotte qui faisait, de son côté, travailler l'Honorable Fred, le Duc et toute la Compagnie des Nobles Sept. Sa demeure devint le centre d’un nouveau type de vie sociale. Avec un tact exquis — et certes lœuvre à laquelle elle s’était attachée en demandait, — elle forçait les célibataires à abandonner leurs cabanes solitaires et leurs habitudes de sauvages et leur faisait goûter la joie d’une vie de famille, telle qu’ils n’en avaient plus jamais retrouvée depuis le jour où, bien des années auparavant, ils avaient quitté leurs vieilles demeures et leur vieux pays. Et puis, elle leur faisait exécuter divers travaux destinés à l'église, et ils y mettaient tant de zèle et de diligence, que son mari et le Duc déclaraient : que

l'élevage du bétail était devenu pour eux une affaire d’un intérêt tout à fait secondaire, depuis le moment où l’on s’était mis à « matérialiser » l’église, selon lexpression favorite de Bill.

Quant au Pilote, il allait et venait autour d’elle, son pâle visage éclairé par un radieux sourire, tandis que le commandant en chef manifestait hautement son opinion au sujet de la noble dame, à savoir : qu’elle était un peu exigeante, mais que, grâce à cela, elle faisait fameusement avancer les choses !

Bill lui-même mit tant d’énergie à pousser les travaux de construction, que le 1°" décembre l’église était sous toit, planchéiée, lambrisée, et prête à recevoir fenêtres, portes et. plafond, si bien que le Pilote se prenait à espérer qu’il verrait le plus cher désir de son cœur se réaliser, c’est-à-dire que l’église de Swan Creek s’ouvrirait pour le service divin, le jour de Noël.

Mais durant ce temps d’activité fébrile, le travail manuel n’était pas seul à s’accomplir. Si les journées étaient employées à raboter des planches, à enfoncer des clous et à assembler les diverses parties d’un banc, les longues soirées d'hiver se passaient à causer autour du feu de ma cabane, que le Pilote partageait avec

moi, et où Bill campait depuis le commencement des travaux de construction. C’étaient des soirées magnifiques pour le Pilote et Bill, et à la vérité pour moi aussi, comme pour tous ceux qui, après une journée passée au chantier, étaient invariablement invités à se Joindre à nous par l’un ou l’autre de mes deux commensaux.

Oui, pour chacun d’entre nous c’étaient des soirées splendides. Après avoir soupé avec du lard, des haricots et des gâteaux d’avoine, des pommes de terre occasionnellement, et plus rarement un poudding, toujours accompagnés de café très fort et bouillant, qui faisait digérer le tout, nous allumions nos pipes, et alors commençait le récit d'aventures, possibles ou impossibles, également excitantes et merveilleuses, et acceptées également avec la plus grande crédulité.

Pourtant, s’il arrivait parfois que notre puissance de foi fût mise à une trop rude épreuve par une histoire passant les bornes de l’extraordinaire plus que ce n’était permis, Bill arrivait à la rescousse en racontant un conte tellement abracadabrant, que l’assistance en venait d’ellemême à désirer de mettre un frein à un pareil débordement d'imagination. Alors le Pilote, entrant en scène, se mettait à nous lire des livres relatant les exploits des grands hommes d’au-

trefois, qui avaient fondé ou détruit des empires.

Quelles nuits heureuses c’étaient pour ces cowboys qui avaient été jetés comme des épaves sur ce rivage étrange, et perdu au milieu d’immenses solitudes ! Quelques-uns d’entre eux n’avaient jamais su ce que c'était que d’avoir une pensée qui les élevât au-dessus du labeur ou du sport journalier, aussi le monde dans lequel le Pilote les introduisait, les remplissait-il d’étonnement et d’admiration. D’heureuses nuits, en vérité, sans aucun souci pour nous, excepté celui que nous causait le visage toujours plus pâle et creusé du Pilote, et son regard toujours plus brillant. Mais quand nous lui suggérions l’idée de prendre quelque repos jusqu’au moment où l’église serait achevée, il ne faisait qu’en rire. Au fait, il nous aurait cruellement manqué, et c’est pour cela qu’il restait avec nous.

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