CHAPITRE XXI
Comment Bill assura le maintien de la
saine doctrine - Tant que «la foule» veillait avec nous, le Pilote nous lisait toutes sortes d’histoires et le récit d'aventures arrivées, dans les pays les plus divers, à des héros pris dans tous les temps, mais quand nous nous retrouvions tous les trois seuls auprès de notre feu, il en revenait aux récits se rapportant aux héros de l’histoire sainte, et ceux-ci ravissaient Bill infiniment plus que tout ce qui concernait les empires du passé. Il avait ses favoris. Abraham, Moïse, Josué, Gédéon ne manquaient jamais d’exciter son admiration, mais Jacob était toujours pour lui «un vil tricheur », et quant à David, il ne parvenait pas à l’apprécier. Il admirait par-dessus tout
Moïse et l’apôtre Paul, qu’il appelait «ce petit individu ». Mais quand la lecture faisait apparaître devant nous l'Homme Unique, qui se meut majestueusement au milieu des Évangiles, Bill s’abstenait de tout commentaire. Il était au-dessus même de l’approbation.
Peu à peu, Bill se mit à raconter ces histoires aux gars, et un soir que toute la compagnie semblait être sous une impression plus sérieuse que de coutume, il rompit le silence en s’écriant :
— Dites donc, Pilote, où était-ce que le petit individu s’est trouvé pris dans une émeute?
— Quelle émeute ? demanda le Pilote.
— Vous savez bien, celle où il a tenu tête à toute cette canaille du haut d’un escalier.
— Oh! oui, c'était à Jérusalem. .
— Parfaitement! C’est bien l’endroit où cela s’est passé. Peut-être que vous pourriez lire cela à tous ces hommes. Ce n’est pas de la purée, comme vous le verrez ! Le petit individu leur a tenu tête et a osé leur dire qu’ils étaient un tas de maudits voleurs et de coupeurs de gorge, etils n’ont pas su que répliquer. Et pourtant, il était tout seul à se défendre.
Plusieurs des hommes présents ne reconnaissaient point cette histoire sous la forme très nouvelle que lui donnait Bill, mais tous paraissaient la trouver fort intéressante.
— Qui était ce compère ? Qu’était-ce que cette clique? À propos de quoi avaient-ils fait ce Lapage ? criaient-ils tous à la fois.
— Le Pilote va vous le dire. Si p’t’être vous leur donniez quelques explications, avant de vous mettre à lire, ils comprendraient mieux toute cette affaire, — ces dernières paroles s’adressaient au Pilote.
— Eh bien, cela se passait à Jérusalem, commençait le Pilote, mais déjà Bill l’interrompait :
— Si je pouvais faire une observation, p’t'être ces gars suivraient-ils mieux le fil de l’histoire si vous leur racontiez comment le petit individu s’est engagé sur une nouvelle piste — c’est ainsi que Bill désignait la conversion de l'apôtre.
Aussitôt le Pilote se mit en devoir de présenter, en bonne et due forme, l’apôtre à la compagnie et à nous décrire en traits si vivants sa vie, son éducation première, sa soudaine rupture avec tout ce qui lui était cher, sous l’empire d’une conviction nouvelle, son enthousiasme magnifique et son courage, sa tendresse et sa patience, que je fus surpris de me trouver le considérant moi-même comme un héros, tandis que les gars réunis autour de nous étaient prêts à le défendre contre quiconque aurait voulu lui faire un mauvais parti.
Lorsque le Pilote se mit à lire l’histoire de PILOTE — 17
arrestation de Paul à Jérusalem, s’interrompant de temps à autre pour nous dépeindre les détails plastiques de la scène, nous nous figurâmes que nous y assistions en personne. Nous voyions passer devant nous la foule hurlante, se ruant sur le brave petit homme pour attenter à sa vie; la garde romaine fortement disciplinée apparaissant soudain sur la place ; la délivrance, l'arrêt sur l’escalier ; nous contemplions le calme visage de l’humble héros, le geste par lequel il réclamait le silence ; nous remarquions l’apaisement graduel de la foule frémissante et bruyante ; nous entendions le discours courageux qu’il leur adressait. Nos hommes étaient électrisés.
— Il était taillé dans du bon bois celui-là, qu’en dites-vous ?
— Une vraie pâquerette!
— Une pâquerette! Comment donc! Une touffe de tournesols !
— Oui, dit de sa voix trainante Bill, qui appréciait hautement la forme sous laquelle ils exprimaient leur approbation. C’est bien ce que j'appelle un particulièrement beau caractère, pour un homme. On n’y découvre point de petites saletés.
— Oui, on peut parier là-dessus ! dit Hi.
— Mais, dites donc ! C’est dans la Bible tout cela, n’est-ce pas ? demanda tout à coup un jeune
homme ayant à peine dépassé la période pendant laquelle on est considéré, dans l'Ouest, comme un pied tendre.
Le Pilote fit un signe affirmatif,
— Dans ce cas, comment savez-vous que c’est vrai ?
Le Pilote se préparait à produire des arguments savamment élaborés, mais Bill lui coupa la parole, avec plus de vivacité qu’il n’en déployait communément.
— Regardez-moi, jeune blanc bec! — La voix de Bill avait pris un accent de commandement et l’interpellé leva les yeux comme cela lui était ordonné. — Comment savez-vous que quoi que ce soit est vrai ? Comment savez-vous que le Pilote dit la vérité quand il parle ? Ne le savez-vous pas par le sentiment ? Vous le sentez par le son de sa voix, je pense !
Bill s’arrêta et le jeune homme fit un signe d’assentiment.
— Ou bien, comment distinguez-vous un maudit fils de pie d’une pie femelle ? Bill fit une nouvelle pause, mais cette fois il n’obtint aucune réponse. — Je vais vous l’apprendre sans que cela vous coûte rien, reprit-il, en revenant à son ton traînant, c’est au bruit qu'il fait quand il ouvre son sale bec.
— Cela ne prouve rien du tout, s’écria le
jeune homme, piqué au vif par l’éclat de rire qui fusait tout autour de lui. Vous savez bien, continua-t-il en s’adressant au Pilote, qu’il y a une foule de gens qui ne croient pas à la Bible.
Le Pilote ne le contredit point.
— Quelques-uns des hommes les plus marquants et les plus instruits du monde sont des agnostiques, continua le jeune homme qui s’échauffait, sans remarquer comme le grand corps maigre de Bill se redressait. Pour ce qui me concerne, je puis bien dire que j'en suis un aussi.
— C’est vrai, ça ? fit Bill avec un subit intérêt !
— Je le crois, lui répondit modestement le jeune sceptique.
— En tous les cas, cela ne contribue pas à vous donner de bonnes manières, déclara Bill, et cela vous a faussé le jugement, autrement vous comprendriez qu'on ne trouble pas une conversation comme vous venez de le faire. Vraiment, vous faites pitié.
Sans prendre garde au discours de Bill, Pautre s’était mis à argumenter avec le Pilote.
— [Il aurait besoin d’être rendu à la raison, n’êles-vous pas de cet avis, Hi? demanda Bill, Quel moyen me conseilleriez-vous d'employer dans ce but ?
— On pourrait lui proposer une promenade s’écria Hi, qui devinait que Bill avait en tête quelque chose de joyeux.
— Je suis d’avis que vous venez de proposer un remède d’une valeur peu commune et bien supérieure à celle du Pain Expeller, déclara Bill en se levant d’un air nonchalant.
— Dites donc, fit-il en frappant sur l’épaule du jeune homme, il me semble qu’une petite promenade pourrait peut-être vous être agréable.
— Exellente idée, attendez seulement que j'aie trouvé mon béret, lui répondit-on, sans la moindre suspicion.
— Je ne pense pas qu'il vous soit d’une grande utilité, je chéris au contraire l'opinion que vous aurez bien assez chaud sans cela.
La voix de Bill s'était faite inconsciemment plus sévère. Hi se leva tout à coup et gagna la porte.
— Cette entrevue doit être privée et secrète, dit Bill à son partner.
— C’est bien ainsi que je l’entends, s’écria Hi en ouvrant la porte devant lui.
Cependant la méfiance du jeune homme s’éveillait tout à coup. Il avait six pieds de haut, mais il était mince et fluet, aussi recula-t-il tout à coup, en refusant de sortir. Il était trop tard, déjà Bill l'avait saisi au collet et l’entraïnait dehors dans la neige, tandis que Hi fermait la porte sur eux.
En vain leur compagnon de promenade se débattait-il pour se débarrasser des mains qui le tenaient par l’épaule et par le collet. Je suivais toute la scène de la fenêtre. Il aurait été un simple enfant que ses plongeons et ses contorsions n'auraient pas eu moins d'effet sur les longs bras nerveux qui létreignaient si fortement. Après un moment de lutte furieuse, le jeune homme se tint tranquille, ce dont Bill profita pour lâcher son épaule et le saisir par son fond de culotte. Alors commencèrent devant la maison une série d’évolutions, d’allées et de venues, de plongeons et de sauts, auxquels la malheureuse victime, dont les mains battaient désespérément l'air, était absolument incapable de se soustraire. Enfin, à bout de souffle et de force, il cessa de se débattre. :
— Je vous apprendrai tout ce qui concerne l’'agnostique et beaucoup d’autres iques, lui dit Bill, d’une voix terrible. Vous pensiez pouvoir nous faire avaler votre droguerie de seconde main ?
Bill s’arrêta pour chercher des mots assez expressifs pour rendre toute la profondeur de son indignation croissante, mais n’en {rouvant aucun il s’écria : — Il n’y a pas de mots qui qualifient une conduite pareille. Non, sur ma parole, je n’en connais point !
Et tout à coup, dans le paroxysme de sa colère, il enleva son prisonnier et le tint au-dessus de sa tête, à bras étendus, en vociférant: — J'ai bien envie de...
— Non, non, pour l’amour du ciel, ne me jetez pas par terre, criait le misérable. Je ne discuterai plus ! Je le jure !
Aussitôt, Bill le remit sur ses pieds le plus doucement du monde.
— Très bien ! donnez-moi la main! dit-il, en tendant sa main que l’autre secoua avec précaulion.
Ce fut une conversion remarquablement soudaine et durable, car jamais plus on n’entendit parler d’agnosticisme dans le petit groupe qui se rassemblait le soir autour du Pilote pour entendre ses lectures.
— Il me semble que le Pilote est en train d'avancer son œuvre, me disait Bill, et en regardant son visage grave et ardent, je lui répondis que je partageais son avis, mais peut-être ne savait-il pas que cette œuvre avançait surtout en lui-même. Je me souviens d’une soirée où, tous les autres étant partis, le Pilote nous lisait la Parabole des Talents. Bill était particulièrement intéressé par le serviteur qui avait failli à son devoir.
— Une vile canaille, qu’en dites-vous ? fit-il,
et manquant par-dessus le marché de savoirfaire ! Il n’avait pas volé ce qui lui est arrivé, telle est mon opinion!
Mais lorsque le sens pratique de la parabole lui fut devenu clair, il dit lentement, après un long silence :
— Eh bien, cela semble indiquer qu’il est temps pour moi de me mettre aussi à faire quelque chose. Puis, après un autre silence, il reprit, en hésitant : — Toute cette affaire de la construction de l’église, croyez-vous qu’elle puisse compter peut-être pour quelque chose ? Je pense bien que non, car, après tout, il n’y a pas de quoi. Le pauvre Bill était vraiment un grand enfant et le Pilote le traitait avec la légèreté de touche d’une mère.
— Que savez-vous faire le mieux, Bill? *
— Dresser des broncos, et élever le bétail, c’est ma partie, dit Bill en ouvrant des yeux étonnés.
— Eh bien, Bill, pour le moment, ma partie à moi, c’est la prédication et le pilotage. — Le sourire du Pilote ressemblait à un rayon de soleil en un jour de pluie, car il y avait des larmes dans ses yeux et dans sa voix. — Et nous avons lun et Pautre à être fidèles. Vous voyez ce qu’Il a dit: « Cela va bien, bon et fidèle serviteur. Vous avez été fidèle. »
Bill écoutait d’un air perplexe.
— Fidèle, moi ! répéta-t-il. Cela concerne-t-il p’t’être le bétail ?
— Oui, Bill, c’est bien cela, fidèle dans votre tâche journalière et dans tous les devoirs qui se trouveront, un jour ou l’autre, sur votre chemin.
Bill n’oublia jamais cette leçon que je lui entendis expliquer à Hi avec un enthousiasme contenu, comme s’il s'était agi d’une grande découverte : — C’est ce que j'appelle jouer franc jeu, conclua-t-il. Cela donne à chacun son dû. Il ne servirait à rien de cacher des cartes dans sa manche.
— C’est bien cela, répondit Hi pensivement, les atouts sont distribués à chacun.
Peu à peu, Bill en était venu à être considéré comme une autorité dans toutes les questions touchant à la religion ou à la morale.
Personne ne l’accusa jamais de vouloir « s’adonner à la religion ». Il vaquait à ses occupations avec sa lenteur et sa tranquillité accoutumées, mais il faisait toujours part de ses découvertes « aux gars ». Et s’il arrivait qu’on lembarrassât en lui opposant des arguments captieux ou subtils, il n'avait cesse ni repos qu'il les eût exposés au Pilote. C’est ainsi que ces deux hommes s’attachèrent l’un à l’autre
par une affection plus forte que celle qu’auraient créée entre eux des relations de parenté. Quand Bill se trouvait placé en face de difficultés qui ont troublé l’âme d'hommes considérablement plus savants que lui, le Pilote résolvait le problème ou, s’il ne pouvait pas le faire, il dirigeait les pensées de Bill vers les vérités claires et sûres que la Bible contient, et cela lui rendait son cuntentement d’esprit.
— C’est tout ce qu’il me faut, disait-il, et son cœur retrouvait le repos.