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CHAPITRE VI

Seconde passe

Les premières semaines qui suivirent ne furent pas agréables pour le Pilote. Ilavaitété battu et le sentiment de sa défaite mettait une sourdine à l’enthousiasme qui constituait son principal charme. Les Nobles Sept le méprisaient, lignoraient, ou se moquaient de lui, au gré de leur humeur et de leur disposition. Bill le patronnait, et le pire, c’est que les Muir le plaignaient ouvertement. Cette considération contribuait plus que tout le reste à le déprimer, et j'en étais bien aise, car je trouve difficile de supporter un homme qui se complait à exciter la pitié.

Ce fut Hi Kendal qui lui tendit la perche, sans avoir en aucune façon prémédité cette bonne

action. Un match de Baseball allait se jouer con-

tre ceux de Porcupine et des environs du Fort, mais au dernier moment, à la consternation de

toute l’équipe, Bill manquait au rendez-vous. Hi

s’en montrait profondément indigné, car il éprou-

vaitun plaisir particulier à voir Bill lancer la

boule d’un coup de main qui n’appartenait qu’à

lui, et leur batterie faisait la gloire de l’équipe

de ceux de «Chez nous ».

— Essayez d’embaucher à sa place le Pilote, Hi, lui cria une voix railleuse.

Hi leva la tête et regarda d’un air sombre le Pilote, debout à quelque distance de lendroit où l’équipe était rassemblée, puis il lui cria, en soulevant la boule :

— Savez-vous jouer ?

Pour toute réponse, Moore leva ses deux mains pour ‘la recevoir. Hi la lui lança et elle revint si vite qu’il avait à peine eu le temps de se préparer à l’arrêter au passage, ce qui parut l’étonner immensément.

— J’essayerai de le prendre comme partner, dit-il, sans aucun enthousiasme, après quoi il se mit en devoir de fixer son masque sur son visage, une nouvelle invention dont il n’était pas peu fier, et attendit ce qui allait se passer.

Le Pilote avança un pied, puis lautre, et lança

la boule dans le chenal de bois, aux nombreux ‘contours, qui se trouvait en face de lui.

— Touché ! Les douze quilles sont tombées, cria le marqueur.

— Voyez-vous ça! s’écria Hi avec emphase.

Son visage offrait l’image d’une joyeuse stupéfaction. :

Encore une fois, le Pilote répéta sa manœuvre et de nouveau le marqueur répéta son : « Bien touché ».

Après un troisième coup, tout aussi impeccable, des acclamations éclatèrent.

Ceux de Porcupine étaient stupéfiés. Hi regardait, tantôt la boule qu’il tenait en mains, tantôt la mince stature du Pilote.

— Dites donc, fit-il, où avez-vous pris cela ?

— Quoi donc ? demanda Moore innocemment.

— Votre tour de main !

— Mon quoi ?

— Votre coup, votre façon de jouer, vous savez.

— Oh! j'ai eu souvent l’occasion de jouer à Princeton.

— Et vous aimiez à le faire, eh? Je me demande pourquoi, par tous les diables, vous avez abandonné ce métier-là ?

Il estimait, évidemment, qu’échanger la profession de joueur de Baseball pour la théologie

constituait une sérieuse erreur de jugement, et chaque nouveau coup de son partner le confirmait dans cette opinion. Le Pilote était agile comme une gazelle et connaissait le jeu à fond. Il avait le coup d’œil aussi sûr que prompt, et jouait avec un intérêt intense, aussi fut-il bientôt reconnu comme le plus fort de tous les joueurs engagés dans le match qui se disputait ce jour-là. L’effarement de l’équipe de Porcupine n’était égalé que par l’enthousiasme de celle que Hi commandait. Et quand celle-ci fut déclarée victorieuse par trente-sept contre sept, les vainqueurs portèrent le Pilote en triomphe.

A partir de ce jour, Moore fut un autre homme, Il avait conquis le respect absolu de Hi Kendal et de la plupart des autres joueurs de Baseball, parce qu’après les avoir battus sur leur propre terrain, il restait modeste, au lieu de faire état de sa supériorité sportive. Il n’en fallut pas plus pour lui rendre son enthousiasme, son entrain et son courage. Le Duc n'avait pas été témoin de sa victoire, d’ailleurs, il dédaignait plutôt cette sorte de jeu. Bruce, qui avait assisté au match, ne s'était pas joint aux acclamations qui en avaient salué le héros; la faveur soudaine qui en était résultée pour Moore semblait plutôt lui inspirer un certain dégoût, aussi l’hostilité

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dont il avait fait preuve dès le début envers le Pilote, et tout ce qu’il représentait, n’en était-elle devenue ni moins affichée ni moins amère. Cette hostilité fut particulièrement marquée durant le service qui eut lieu le dimanche après le match. Peut-être était-elle mise en relief par l'approbation non dissimulée et exubérante de Hi, qui se tenait là, prêt à appuyer n'importe quelle proposition que le Pilote se serait aventuré à lancer. Bill, qui n’avait pas vu de ses yeux ses prouesses, mais ne les connaissait que par les récits enthousiastes de Hi, restait sur l’expectative. Il est juste d’ajouter que son cœur ne renfermait pas la moindre parcelle de basse jalousie, bien que Hi lui eût déclaré franchement que le Pilote était un «démon» et pourrait lui rendre des points, ce à quoi il n’avait rien objecté, ayant la plus grande confiance en l’opinion de Hi, touchant tout ce qui concernait le Baseball.

Mais Bill n’entendait pas céder son droit de libre jugement en matière théologique, aussi attendait-il le sermon, avant de se compromettre par une approbation plus ou moins vive. Cette fois, le service fut un succès incontestable. Le chant prouva que les assistants y prenaient part de tout leur cœur, et insensiblement leur attitude, pendant les prières, se fit respectueuse. Le

sujet choisi prêtait d’ailleurs, très peu, au scepticisme. C'était l’histoire de Zachée, et raconter des histoires était justement le point fort de Moore. Il s’en tira à merveille. Il dépeignit en quelques traits frappants les physionomies du publicain réprouvé, rusé, puis converti, et des Pharisiens, arrogants, satisfaits d’eux-mêmes, ergoteurs. Une simple phrase les transporta tous dans les Foothills et les revêtit du costume des cowboys. Bill ne se sentait pas trop sûr de lui-même, mais Hi jubilait et dénonçait avec des gestes, sur la signification desquels nul n’aurait pu se tromper, comme l’authentique représentant des Pharisiens, Bruce, ce qui, comme de juste, excitait le dédain ironique de ce dernier. Le prédicateur remarqua évidemment ce qui se passait, car il fit observer, d’une façon fort habile, que le Pharisien est encore l’homme qui aime à trouver les autres en faute, sur quoi Bill donna un vigoureux coup de coude dans les côtes de Hi, en murmurant, de façon à être compris de chacun :

— Dis-donc, partner, à qui penses-tu que cela s'applique ?

— Laisse-moi tranquille ! répondit Hi avec indignation.

Mais sa confiance dans l’infaillibilité de son interprétation n’en resta pas moins ébranlée.

Quand Moore en vint à parler du Maître et de la place qu’Il tenait dans ce groupe, au temps d’autrefois, nous nous sentimes, nous tous qui remplissions la chambre commune de l’'Hôteilerie de Swan Creek, sous le charme de sa voix et de ses yeux, et nos cœurs étaient émus au dedans de nous, tant la Grande Personnalité nous était rendue vivante et prenante. Hi paraissait absolument subjugué par l’image que cette histoire évoquait ; Bill restait perplexe, tout ce qu’il entendait était nouveau pour lui ; quant à Bruce, il en était surtout irrité, car ces choses anciennes réveillaient chez lui des souvenirs qu’il haïssait. Il fut, ce soir là, plus brutal encore que de coutume, jouant, jurant et buvant avec une ostentation cynique, et il s’en alla, tard dans la nuit, tempêtant et se répandant en malédictions contre les hommes et les choses en général, et contre le Pilote en particulier, parce que Moore avait essayé, timidement, de le calmer et de l’aider à monter à cheval.

— C’est une sale bête, pas vrai ? dit Hi dans son sincère désir de consoler le Pilote, debout au bord du chemin d’où il essayait de suivre des yeux Bruce qui disparaissait dans l’obscurité.

— Non, non! répondit-il vivement, pas une bête, mais un frère.

— Un frère ! pas le mien, pour autant que je connais ma parenté ! fit Hi d’un air de profond dégoût.

— Le Maître tient beaucoup à lui, affirma le Pilote avec un grand sérieux.

— Pas possible ! s’écria Hi, le croyez-vous, vraiment ? Moi, je vous dis, ajouta-t-il d’un ton décidé, qu’il est encore bien plus plein de luimême que ce vil vieux hypocrite dont vous nous avez parlé cet après-midi, et avec encore bien moins de raison que lui.

Mais Moore lui dit seulement avec bonté :

— Ne soyez pas dur envers lui, Hi.

Après quoi il s’en alla, laissant Hi et Bill discuter gravement cette question, en buvant, pour s’éclaircir les idées, de nombreuses rasades de wisky. Ils péroraient encore lorsque, une heure plus tard, ils disparurent à leur tour dans lobscurité où se perdait la piste conduisant à Ashley Ranch.

Ce service fut le premier d’une série qui n’en différa que par les détails. Le sermon était toujours des plus simples, évitant les questions abstraites. Tout ce que les merveilleuses histoires de la Bible contiennent de concret nous apparaissait toujours modernisé, et adapté aux us et coutumes de l’Ouest. Bill et Hi se posaient de plus en plus en amis et champions du Pilote,

et l’on entendit un jour le second crier à Bruce, d’une voix exultante :

— Pour ce qui est d’avoir l’air d’un ministre, on ne peut pas dire qu’il en ait l'air, mais ilse tire quand même joliment bien de son affaire, et avant qu'il soit longtemps, vous serez aussi obligé de compter avec lui !

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