CHAPITRE VII
Le dernier des dimanches de Permission
Les grandes ventes de bétail du printemps étaient passées et Bruce n’avait plus rien d’autre à faire qu’à rôder aux environs du relai, à boire le mauvais wisky du vieux Latour, et à se rendre désagréable aux autres. En vain, le Pilote essayait-il de Pattirer, en lui prêtant des livres et des revues, et en lui témoignant toutes sortes d’attentions. Il se conduisait décemment pendant un jour ou deux, puis il se répandait de nouveau en violentes diatribes contre la religion et tous ceux qui en faisaient profession. Le Duc, qui était parti pour un de ses voyages périodiques, au sujet desquels nul ne savait rien de précis et ne se souciait de le questionner, lui manquait terriblement, car sa
présence le calmait toujours et atténuait la rudesse de ses manières. Nous fûmes tous plus ou moins soulagés, un dimanche, de ne point le voir paraître à l'heure du culte, mais Moore se déclara honteux d’avoir partagé le sentiment général.
— Je ne puis pas le convaincre, me dit-il après le service, il est beaucoup trop intelligent pour moi, mais — et ici sa voix se fit douloureuse — je donnerais grand’chose pour l’aider.
— S'il ne cesse pas son absurde conduite, il sera bientôt impossible à qui que ce soit de le ürer d’affaires, répliquai-je. Il ne remet pas les pieds dans son pâturage, le peu de bétail qui lui reste erre à l’aventure, sa cabane est dans le délabrement le plus complet et lui-même tombe en loques, comme un misérable fou qu'il est.
J'étais indigné, car je trouvais honteux qu’un homme pât s’abandonner pareillement.
— Vous êtes dur, me dit Moore en me regardant fixement.
— Dur? Tout ce que je vous dis n'est-il pas la vérité même ? répondis-je vivement. Et puis, il y a sa mère, là-bas.
— Oui, mais Dourraitsil agir autrement? Est-ce uniquement sa faute ? répliqua-t-il en fixant toujours sur moi ses yeux interrogateurs.
— Sa faute ? celle de qui d’autre serait-ce donc?
— Que pensez-vous des Nobles Sept ? N’ontils rien à voir dans tout cela ?
Sa voix était calme, mais on y sentait vibrer une intense émotion.
— Que voulez-vous que je vous dise ? fis-je plutôt gauchement. M’est avis que chaque homme devrait être capable de prendre soin de luimême.
— Oui ! et un peu de son frère aussi.
Puis il ajouta :
— Qu’avez-vous fait, l’un ou l’autre d’entre vous, pour lui venir en aide ? Le Duc aurait pu l'arrêter, il y a un an, s’il avait consenti à s’imposer à lui-même quelques privations légères, et vous êtes tous dans le même cas. Vous ne pensez tous qu’à faire ce qui vous plaît, sans songer aux autres, et c’est ainsi que vous vous aidez les uns les autres à vous ruiner.
Je ne trouvai, à l’instant, rien à lui répondre, ce ne fut qu’ensuite, qu’une foule d'arguments se présentèrent à mon esprit, car bien que sa voix fût basse et contenue, ses yeux brillaient et son visage était animé par le feu qui brûlait au dedans de lui, tellement que j'éprouvais les sentiments de quelqu'un qui se verrait convaincu d’avoir commis un crime. Ce qu’il venait de me dire était certainement pour l'Ouest une doctrine toute nouvelle ; une doctrine peu agréable à pra-
tiquer et qui restreindrait sérieusement la liberté individuelle, mais néanmoins, une doctrine difficile à esquiver. Si l’on adoptait, pour juger les choses, le point de vue du Pilote, il n’y aurait pas de limite aux responsabilités qui en découleraient, aussi me refusais-je à le prendre en considération.
Quinze jours plus tard nous fûmes bien obligés d’y penser avec quelque sérieux. Les Nobles Sept étaient conviés à un grand rendez-vous au Ranch des frères Hill. Le Duc était revenu de son excursion dans le Sud avec une expression encore plus ennuyée et un sourire plus cynique qu'auparavant. Le « festival » devait avoir lieu un des dimanches de Permission. Ceux-ci alternaient maintenant avec les dimanches de préche. Cette concession faite au Pilote, était due principalement à Hi et à son équipe de Baseball. C’était déjà quelque chose que d’avoir créé une situation impliquant une distinction entre le sermon et la licence. Hi l’expliquait d’une façon assez pittoresque : « Le Diable prend sa chance un dimanche et le Pilote Le suivant », disait-il, et il ajoutait avec emphase : «Il n’a pas encore gagné grand’chose, mais ça n’empêche pas que je parie pour le Pilote. » Bill faisait preuve de plus de prudence et attendait, avant de se prononcer, de voir comment les choses se dévelop-
peraient. Le développement devait être rapide.
L'invitation des frères Hill, au point de vue social, eut un succès exceptionnel, Ils avaient centralisé un certain nombre de Permissions, de sorte que le wisky et la bière abondaient. Des courses de chevaux pendant toute la journée, le poker pendant toute la nuit, une grande variété de boissons offertes nuit et jour, avec des impromptus divertissants, intercalés dans le programme, — tels que celui qui consistait à prendre comme cibles les cornes de bœufs en ballade, — tels étaient les aménités sociales auxquelles la Noble Compagnie daignait se livrer. Le lundi soir, je me rendis aux sollicitations de Moore, qui se montrait très inquiet de Bruce, et je me rendis à cheval au Ranch.
— Jé ne suis pas un des leurs, expliquait-il, tandis que vous faites partie de leur groupe. Ils ne se formaliseront donc pas de votre apparition.
En effet, ils ne s’en formalisèrent nullement. Je les trouvai occupés à boire du thé et ils m’acclamèrent, dès qu’ils se furent doutés de mon approche.
— Holà, vieux magister, hurla Bruce, où est votre ami, le prédicant ?
— Là où vous devriez être, à supposer qu'il vous fût possible de vous y rendre : chez lui,
répondis-je, irrité par linsolence de sa voix.
— Bien touché! s’écria d’un ton enthousiaste Hi, qui désapprouvait l'attitude adoptée par Bruce vis-à-vis de son ami le Pilote.
— Ne prenez pas ainsi la mouche et buvez plutôt un coup, dit Bruce, quand Péclat de rire provoqué par l’exclamation de Hi fut passé.
Il était rouge, tremblant et très bruyant. Le Duc, assis au haut de la table, avait une expression plus dure que de coutume, mais, bien que très pâle, il était parfaitement de sang-froid. Les autres paraissaient être tous plus ou moins démolis et la pièce où ils se tenaient portait les traces d’une nuit d’orgie. Un des bancs était renversé, des débris de bouteilles et de vaisselle jonchaient le plancher crasseux. Le dégoût que je ne pouvais réprimer, me valut les excuses du plus jeune des deux Hill, qui servait, de son mieux, du jambon et des œufs aux hommes affalés autour de la table.
— Cest l’après-midi de congé de ma femme de chambre, m’expliqua-t-il gravement.
— Elle est allée se promener dans le parc, ajouta quelqu'un d’autre.
— J'espère que Monsieur Connor pardonnera son absence, ricana Bruce de son air le plus offensant.
— Ne prenez pas garde à lui, murmura tout bas Hi, les diables bleus le tiennent.
A mesure que la soirée avançait, cela devenait de plus en plus évident. Bruce passait de Philarité à des accès de férocité, entremêlés de spasmes de terreur nerveuse. Les efforts que Hi faisait pour le calmer finirent par le rendre fou, tellement qu’il tira son revolver de sa poche, en criant qu'il était d’âge à savoir se conduire, et, pour en fournir la preuve, il se mit à éteindre les lumières à coups de balles.
Chacun se réfugia dans les coins de la chambre, à l’exception du Duc qui restait debout près de Bruce, et le regardait tirer. Au bout d’un instant, il lui dit :
— Laissez-moi essayer d’en faire autant, Bruce.
Et en même temps, il étendait le bras et lui saisit la main.
— Non, vous ne l’aurez pas, cria Bruce. Personne ne touchera mon pistolet.
Il se débattait furieusement, cherchant avec ses deux mains à échapper à celle dont l’étreinte se resserrait sur son poignet, et il hurlait avec des jurements effrayants :
— Lâchez-moi! Lâchez-moi! Je veux vous tuer ! Je veux vous tuer !
Il s’éloigna de la table d’un effort furieux,
entraînant le Duc après lui. On vit briller une étincelle et on entendit un coup, puis Bruce tomba sans que le Duc l’eût lâché. Quand on le releva, on s’aperçut qu’il avait au bras une vilaine blessure : la balle en avait traversé la partie la plus charnue. Je le pansai aussi bien que je le pus, puis j’essayai de lui persuader de se mettre au lit. Mais il voulait rentrer chez lui, et rien n'aurait pu l’en dissuader. Finalement, le Duc déclara qu’il laccompagnerait ; ils partirent donc ensemble, bien que Bruce protestât bruyamment, affirmant qu’il pouvait aller seul et n’avait besoin de personne.
C'était une triste fin de réunion, et nous nous en allâmes tous fort mal en point, aussi fus-je bien aise de trouver dans ma chambre Moore, qui attendait mon retour pour avoir des nouvelles de Bruce. Quand j’eus fini mon récit, ses yeux exprimaient une vive anxiété.
— C'est inutile de me dire de ne pas m’inquiéter, me dit-il, je vois et je sens que vous êtes inquiet vous-même.
— Il ne sert de rien de chercher à vous cacher quelque chose, répliquai-je, mais, en vérité, je ne suis qu’un peu inquiet. N’allez pas me dépasser et vous rendre malade à propos de cette affaire.
— Non, fit-l tranquillement, seulement je
voudrais que sa mère fût plus près de lui.
— Oh! il n’en est pas là, croyez-le. Cependant, j'avoue que je voudrais qu’il fût en meilleur état. Il était déjà suffisamment ébranlé, sans avoir ce trou dans le corps.
Il ne me quitta qu'après m'avoir extorqué la promesse de le conduire le lendemain chez le blessé. Je m’y étais engagé, bien que j'éprouvasse des doutes sérieux au sujet de la réception qui nous y serait faite. Mais avant que nous nous fussions mis en route, le Duc s’arrêta devant ma porte. Son bronco noir, Jingo, était blanc d’écume ; il fallait qu’ils eussent brûlé le terrain ventre à terre.
— Il vaudrait mieux que vous veniez là-bas, Connor, et que vous apportiez votre bromure avec vous, me dit-il gravement. Il a eu une mauvaise nuit et ne s’est endormi qu’un instant avant que je me sois mis en route pour venir vous chercher. Je m’attends à ce qu'il se réveille avec le délire. C’est le wisky, plutôt que la blessure. Il voit des serpents, vous savez.
Dix minutes plus tard, nous étions trois sur la piste, car Moore, bien qu’il n’y fût point invité, avait immédiatement annoncé son intention de nous accompagner.
— Oh! parfaitement, dit le Duc d’un air
indifférent. Il est probable qu’il ne vous reconnaîtra pas le moins du monde.
Nous chevauchâmes pendant une heure et demie à une allure accélérée, avant d’arriver en vue de la baraque de Bruce, qui s’appuyait à un petit bosquet de peupliers.
— Écoutez, nous dit le Due, n’avez-vous pas entendu une détonation ?
Nous nous arrêtâämes pour écouter. Un coup de feu retentit et nous reprîmes le galop. Encore une fois, le Duc nous arrêta, et nous entendimes un chant qui sortait de la cabane. C'était celui d’une vieille mélodie écossaise.
— Le Psaume XXII, dit Moore à voix basse.
Nous entrâmes dans l’enclos où nous attachâmes nos chevaux, puis nous revinmes à pas de loup près de la maison. Je regardai au travers d’un interstice qui séparait deux baliveaux, et je vis une chose terrifiante. Bruce était assis sur son lit, tenant sur ses genoux un fusil de Winchester ; une cartouchière accrochée à la paroi se trouvait à portée de sa main. Il avait arraché son bandage et le sang coulant de sa blessure maculait ses bras nus et son visage hagard et pâle ; ses yeux exprimaient une terreur folle, et il chantait d’une voix perçante :
L'Éternel est mon berger,
Je n’aurai point de disette.
Il me fait reposer dans des parcs herbeux Et me conduit le long des eaux tranquilles.
De temps à autre, il interrompait son chant et murmurait tout bas : « Sortez de votre cachette, petits diables », puis pan, il tirait contre le tuyau de son poële, qui était criblé de trous. Après cela, la voix forte reprenait précipitamment :
L'Étérnel est mon berger.
Rien de ce que ma mémoire me retrace ne me fait frissonner à légal de ce tableau: la longue pièce unique de ce « loghouse », dans un désordre horrible ; l’être, plus semblable à un spectre qu'à un homme, accroupi sur le lit qui en occupait l’un des coins, avec son visage et ses bras ensanglantés, et la terreur folle qui remplissait ses yeux ; les malédictions effrayantes qu'il prononçait et ce chant d’un psaume, plus effrayant encore, et que ponctuaient les coups rapides du fusil menaçant...
Nous restâmes pendant quelques instants à nous regarder sans prononcer une parole ; puis
LE PILOTE DU CIEL is À!
le Duc dit, d’un ton bas et passionné, s’adressant plus à lui-même qu’à nous :
— C’est la fin! Il n’y aura plus de cette maudite folie parmi ces garçons.
Et je pensai que le Pilote fit preuve d’une grande sagesse en ne répondant pas un mot.