‹ Le pin maritime et l'évolution économique des Landes de GascogneChapitre 20 sur 21 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

La main-d'œuvre

Comme nous l'avons fait à propos des résiniers nous devons nous demander si ce développement a eu un effet heureux sur la masse de la population.

Il est d’abord incontestable que ces scieries augmentant tous les jours en nombre et en personnel, ont attiré de nombreux bras dans les villes des Landes. ont assuré à de nombreux ouvriers un salaire qui leur était autrefois difficile de trouver dans des travaux intermittents et peu rémunérateurs. Maintenant c’est une grande industrie qui fonctionne sans arrêt, c’est une activité généreuse qui est assurée aux bras du peuple.

Le salaire moyen d’un ouvrier scieur est de 3 fr. 59 par jour. Cela peut paraître minime, lorsqu'on est habitué à lire les revendications des ouvriers des grands centres industriels; mais le métier de scieur ne demande pas un grand apprentissage et nous sommes ici dans la campagne. Les communes où sont installées

les scieries ont une moyenne de 1.000 habitants; les loyers sont bon marché, la vie est facile; chaque ouvrier a un jardin attenant à sa maison. Ce salaire de 3 fr. 50 c’est, pour lui, le bien-être. Ce n’est pas d’ailleurs le seul chiffre: un « limeur » ouvrier chargé de l’aiguisage mécanique des scies gagne 4 fr.; un mécanicien, 5 fr. En revanche les « magasiniers » ceux qui transportent les planches, font et défont les piles. et qui sont en général des ouvriers moins valides ne gagnent que 2 fr. 5). Mais les femmes des ouvriers treuvent emploi dans la scierie et elles ajoutent leur pécule à celui du mari; ce son! elles qui font les fardeaux des planchettes pour caisses, qui clouent les paniers de fruits, qui confectionnent les coffrets. Leur travail est payé aux pièces; elles ont ainsi la liberté de n’arriver à l'atelier que lorsque leur ménage est terminé et d’en repartir assez tôt pour préparer le repas. Elles ne sont astreintes à aucune heure fixe d'entrée et de sortie. Les coffrets, elles peuvent même les confectionner chez elles, ce qui est appréciable lorsqu'elles ont des enfants en bas âge.

Tout le monde profite de cette activité, et partout où nous avons visité des scieries, nous avons eu une impression de bien-être très agréable. D'ailleurs, le syndicalisme n’a ‘pas encore pénétré dans cette industrie, ce qui peut paraître étonnant après que nous l'avons rencontré chez certains résiniers. Quelques orateurs bordelais ont essayé en 1899 et en 1903, de fai-

re pénétrer leurs théories chez les ouvriers de Préchac

et de Villandraut; mais ils n’aboutirent qu à un échec lamentable. À Saint-Svymphorien, cependant, commune plus importante, plus peuplée, centre d’un réseau de voies ferrées, les idées socialistes ont été apportées par des ouvriers des chemins de fer venus de Paris et de Bordeaux. Un comité a été créé auquel ont adhéré quelques scieurs; mais ce comité a gardé un caractère politique, surtout d'action électorale et nullement économique; il n'a pas modifié les rapports des ouvriers et des patrons.

Ce n’est pas que nous voulions faire une thèse anti syndicaliste, nous constatons seulement un fait, el nous affirmons que si ces ouvriers ne veulent pas se grouper pour lutter contre le capitalisme, c’est qu'ils n’ont pas de revendications à présenter, c’est qu'ils sont bien comme ils sont.

Les orateurs, pour frapper un plus grand coup, avaient essayé leur talent, 1à où ils croyaient avoir le plus de réussite, c’est-à-dire là où l’industrie des scieries a le caractère de la grande industrie, c’est-àdire parmi les ouvriers de la « Société des Produits forestiers ».

Or c’est là qu'ils avaient le moins de chance, car, en partie, les ouvriers sont intéressés à la marche de la maison. Nous avons vu, en effet, que parmi les actionnaires de cette société on compte 35 ouvriers ct'employvés des « bureaux » : ils possèdent 139 actions Evidemment c'est un petit nombre, mais cela suffit à créer un lien d'intimité entre tous les ouvriers et

les directeurs; d'ailleurs un plus grand nombre d’ac-

mere

tions leur était réservé si d’autres en avaient voulu; on $s élait naturellement adressé à ceux dont on savait par expérience, la sûre activité et la bonne conduite. Ajoutons que le conseil d'administration se compose de 5 membres, soit: l’administrateur-délégué, qui est aujourd'hui M. Coloubie et 4 ouvriers et employés. Aussi le « Journal du Commerce des Bois », écrivait-il le 27 mai 1908, au sujet de la mort de M. Marc: « C’est un établissement modèle où cinq cents ou- » vriers peinent avec joie; car ils sont les artisans d'une activité qui nest point égoïste puisqu'elle » compte avec eux. Le père Marc — partout on lap- » pelait ainsi — de bonne heure avait résolu que sa fa- » mille s’élargirait jusqu'à l’adoption de tous ses tra- » vailleurs. C’est pourquoi ses usines furent de vastes » ruches. On y besognait ferme dans l'intérêt com- » mun et jamais un frelon bourdonnant ou saboteur » n'en franchit le seul pour s’essayer à rompre cette » harmonie productive du travail ».

Dans son rapport sur l’exercice 1908, un des commissaires de la Société. M. Bentéjac, docteur en droit, maire et conseiller général de Villandraut, disail: « M. Marc apporta lui-même à la Société nouvelle : sa direction, sa clientèle, son outillage et il fit appel » au concours des financiers, des propriétaires, des » ouvriers. C’est à ceux-ci surtout qu'il s’attacha. Plus » socialiste peut-être qu'il ne croyait l'être, il leur » facilita l'acquisition de ces actions qui leur confe- » rent sur l'avoir social un droit de co-propriété; il

» fit plus: il leur ouvrit toutes grandes les portes

» du Conseil d'administration, voulant aqi'en dépit » des exigences de l’industrie moderne qui lui ont » arraché des mains ses instruments de travail, lou- » vrier puisse réaliser ce rêve de diriger ses propres

» efforts et de mettre en mouvement ces merveilleux

outils que sont les usines créées par M. Marc, et » mises par lui à la hauteur de tous les progrès. »

Ces paroles de M. Bentejac sont d’un optimisme sans doute sans illusion; mais cela — il faut le dire — grâce à la situation heureuse de la région qu'il habite. Ce n'est pas être socialiste que d'accorder des actions à celui qui les paie, serait-il un ouvrier; mais ce qui est réconfortant — et c’est surtout ce qui nous intéresse — c’est de voir que beaucoup d'ouvriers puissent ainsi devenir actionnaires. Il y a peu de pays industriels où cela serait possible et ce n'est pas la solution que nous oserions proposer pour aplanir toutes les difficultés sociales, car c'est la richesse générale de la Lande qui seule le permet; mais cela, nous sommes heureux de le prouver.

1 faut reconnaître aussi qu'il Y a là une grande force morale dans cette entente qui s'est établie sans orgueil d’un côté, sans jalousie de l’autre. Précisément au sujet de l’actionnariat ouvrier et des actions de jouissance du travail que l’on voudrait créer aujourd'hui avec caractère obligatoire (Projet Godard) mais qui sont d’une espèce sensiblement différente de notre exemple, M. Brouilhet, qui y est opposé écrit dans la revue « Questions pratiques de législation ouvriè-

re et d'économie sociale »: « Ce n’est pas en multi-

» pliant les points de friction qu’on obtient l’entente » entre adversaires que séparent des malentendus » fondamentaux ».

Eh bien! devant ces paroles, soyons heureux de constater que l'harmonie parfaite des intérêts fait qu'il n'y a pas ou presque pas d'adversaires parmi les {ravailleurs du pin.

Et ce n’est pas seulement louvrier de la scierie qui a profité du dévelsppement de l’industrie du bsis, c’est aussi Ie paysan, Ie métayer. Oui, ce métayer dont nous avons apprécié l'heureuse situation grâce à la résine, ce métaver qui cultive ses céréales et qui récolle la gemme est en même temps, un salarié de Jindustriel; car cest Iui, généralement possesseur d’une ou deux paires de bæœufs qui fait le transport des bois en grume de la forêt à l’usine.

Ainsi lorsque nous disions dans le précédent chapitre que la « Société des Produits forestiers >» avait 400 ouvriers, nous ne comptions que les ouvriers des usines et les billonneurs en forêt; il faut y ajouter les bouviers, ces métayers-transporteurs dont le nombre est de 500 environ qui forment autant de familles recevant des salaires de la Société.

On voit donc quel essor économique formidable a été donné à la région landaise par 30 années d’un progrès industriel qui est venu ajouter son action

heureuse à la bienfaisante exploitation de Ia résine.

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