‹ Le pirate du St. Laurent [microforme]Chapitre 5 sur 30 · L'EVASION · texte numérisé non relu

L'EVASION

—Numéro 1. Onze heures! Rien ne bouge!

—Numéro 2. Onze heures ! Rien ne bouge ! reprit le deuxième factionnaire.

Ce eri, passé de bouche en bouche, et répété par toutes les sentinelles, fit le tour de la prison de Montréal.

La prison de Montréal était un bâtiment situé sur la rue Notre- Dame presque vis-à-vis la place Jacques-Cartier et adossé par le Champ-de-Mars. Des murs élevés l’entouraient.

De cette prison, aujourd’hui, il ne reste que le pignon nord-est, la partie méridionale a été démolie pour faire place aux constructions du nouveau Palais-de-Justice, et il est bien à souhaiter que l’on se hâte de démolir ce pignon, espèce de bicoque qui jure affreusement à côté du plus beau monument public de la métropole canadienne.

À l’époque dont nous parlons, la prison de Montréal formait un parallélogramme long, composé de deux étages et d'un rezde-chaussée.

Les deux étages étaient occupés par les simples délinquants ; mais le rez-de-chaussée était affecté aux grands criminels. Ceuxci étaient généralement perqués, deux à deux, dans des cachots vastes et assez bien aérés.

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Si le lecteur consent à pénétrer avec nous dans l’un de ces cachots, au moment où les sentinelles s'envoient le mot d’ordre, il y trouvera deux prisonniers, avec qui nous aurons occasion de faire ample connaissance.

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Malgré l'heure avancée de la nuit, les captifs ne dorment pas.

Bien au contraire, ils sont aux aguets, ils écoutent.

—Bon ; le factionnaire est rentré dans sa guérite, Donnezmoi la lime, Mike.

Et l'individu apostrophé passe à son camarade, une petite lime finement trempée. |

Puis l’on perçoit un léger son âcre, régulier, monotone, mais qui se confond avec les plaintes des girouettes tournoyant sur leurs hampes oxidées.

C’est le frottement du métal contre le metal; c’est le grincement de l'acier, mordant le fer.

Les prisonniers travaillent à leur évasion.

Une obscurité complète enveloppe la cellule; au dehors il pleut à verse.

—Est-ce fait, monsieur Alphonse ?

—Pas encore. Ecoutez.... on dirait que quelqu'un vient.

—Non, dit Mike, après une minute de pause. Vous pouvez continuer.

—Fini! s’écria bientôt Alphonse. Le barreauest scié. Il ne nous reste plus qu'à l’arracher. Prenons-le par le bas et tirons à nous. Chut! Il me semble...

En effet, des pas sonores et cadencés résonaient à quelque distance.

—La ronde, murmura Mike ; tant mieux ; il y aura maintenant moins de danger à craindre.

Les pas se rapprochèrent et s’éloignèrent lentement.

— À l’œuvre maintenant! dit Alphonse.

Les prisonniers empoignèrent le barreau à pleines mains, et, animés de cette énergie fébrile, qui décuple les forces, dans les positions périlleuses, le descellèrent en deux ou trois secousses.

—Ah! nous sommes libres! dit Mike, bondissant de joie.

—Silencel Le plus difficile n’est pas fait. Avez-vous des cordes?

— Voici.

—Sortons |

À cet instant, la sentinelle voisine criait :

—Numéro 1. Onze heures et demie. Rien ne bouge.

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La fenêtre du cachot était de niveau avec le s0l de la cour, et défendue seulement par une croisée cadenassée, un treillis en fil d'archal, et six barreaux de fer.

TF'orcer le cadenas, briser le grillage, n'avaient été qu'un jeu pour les prisonniers : On & vu de quelle manière ils s'étaient débarrassés du plus formidable obstacle.

Le premier, Mike se glissa à travers l'étroite ouverture et mit le pied sur le préau ; Alphonse le suivit de près.

Sans prononcer une parole, l'un et l'autre se dirigèrent vers le mur d'enceinte.

Là, ils firent halte et s'assurèrent qu’ils n'avaient pas été remarqués.

Le ciel était noire comme l'ébène, et l’espace voilé par les torrents d’une pluie diluvienne.

On ne voyait pas à deux rerges de soi.

Allons, dit Alphonse, d'une voix à peine intelligible, lancez

Ja corde et ne manquez pas le coup; il y va de notre salut.

D'un coup d'œil, Mike mesura la hauteur de la muraille, dont le faîte paraissait faiblement à travers l'opacité des ténèbres, et déroulant une longue corde à nœuds, terminée par un crochet de fer, saisit ce crochet à l'extrémité, et le lança en l'air.

Il avait mathématiquement calculé la puissance de sa projection, car le crochet rasa le chaperon du mur, et alla se balancer par derriere.

Alors, Mike retira doucement sa corde, jusqu’à ce qu'il éprouvât de la résistance.

L'instrument était ancré au rebord du mur.

— À vous ! dit Mike.

Alphonse s'étant eramponné à la corde, commença de grimper. Son compagnon l'imita sur le champ.

Ils parvinrent heureusement au terme de leur ascension.

Déjà, ils s'apprétaient à descendre, lorsqu'un cliquetis d'armes vetentit, Mus par un même instinct, les deux fugitifs se couchèrent à plat ventre.

Numéro 1. Minuit. Tout....

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Une détonation troubla le silence de la nuit.—La sentinelle

avait distingué des ombres qui se mouvaient sur le couronnement du mur.

Mike poussa une exclamation de douleur, et se laissa choir dans l’intérieur de la prison.

Se sachant découvert, Alphonse sauta vivement de l’autre côté.

Mais l'alarme était donnée. Les factionnaires extérieurs se tenaient sur le qui-vive, tandis que le poste alors établi devant la Place Jacques-Cartier, se mettait en mouvement.

Alphonse était maladroitement tombé, et dans sa chute, s'était blessé à la tête.

Par bonheur, toutefois, il ne défaillit point. Se relevant donc avec une agilité incroyable, il traversa le Champ-de-ifars, et gagna la rue St. Louis, qu’il longea à toutes jambes.

Mais un soldat l'avait aperçu, et s'était mis à sa poursuite, ainsi que plusieurs autres militaires. Le malheureux évadé, comprenant qu'il ne leur échapperait qu’en leur faisant perdre sa trace à travers le dédale de ruelles qui s’enchevêtrent dans le faubourg Québec, enfila d’abord la rue Perthuis, tourna àgauche, et enfin se jeta dans la rue du Loup.

Son sang coulait avec abondance, ses forces diminuaient insensiblement, Alphonse se Convainquit qu'it ne pourrait aller plus loin.

Ses oreilles bourdonnaient ; il lui semblait ouir crier de toutes parts : ‘ Arrêtez-le! arrètez-le ! ” Eperdu, égaré, fièvreux, le fuyard se précipita dans une allée

sombre, ouvrit une porte, et s'évanouit presque sur le seuil de l'appartement où il était entré,

Les mœurs canadiennes ont conservé toute la naïve simplicité des anciennes mœurs françaises. Rien n’a été altéré ou obli’éré,

L'Européen qui arrive au Canada, se croit transporté parini les

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Français d'avant la révolution de 89. Institutions, coutumes, préjugés, sont ici en vigueur comme ils l’étaient sous le règne de Louis XVI. Seule la langue a été adultérée, T1 s'y est glissé quelques anglicismes. Mais encore ces adultérations ne sontelles sensibles que dans les villes ; les campagnes n’ont pas eu à les subir, Les habitants parlent le patois des paysans normands, et bien peu entendent l'anglais.

Cependant les mœurs canadiennes l’emportent sur les vieilles mœurs françaises, parce qu’elles sont généralisées et non localisées dans telle ou telle classe de la société. En d'autres termes, la même dénomination souvent est affectée aux usages de ce pays. Pour n’en montrer qu’un exemple, nous parlerons de la veillée,

Jadis la veillée était fort à la mode parmi les Français ; à cette heure elle n’est plus guère connue que dans les petits villages éloignés des grandes routes, Dans les villes, on ne connaît que la soirée ou le bal. C’est là ce qui a remplacé la douce veillée, candide bergère, sans apprêt, sans luxe, sans prétention, la veillée où l’on contait des histoires bien lugubres, où l’on caquetait, où l’on tillait, où l’on filait, où l’on dansait gaîment, et où l’on s'aimait plus avec le cœur qu'avec les lèvres.

Le Canada a échappé aux soirées! Vraiment, nous l'en félicitons et souhaitons que toujours il ignore les ridicules et les inconvénients de la soirée,

Citadins et villageois, ministres et négociants, crésus et prolétaires, tout le monde donne des veillées par-delà la ligne 45, et c’est plaisir que d'assister à ces charmantes réunions, desquelles ont été bannis, l'étiquette, la morgue, le froid décorum, et toutes les sottises empesées qui glacent les relations des peuples ultracivilisés.

Lecteur, ce que nous venons d'écrire n’est pas brillant, tant s'en faut ! c’est que nous avons pour les réflexions la même horreur que vous, et que notre plume a profité d’une distraction de notre cerveau pour faire des siennes ; pardonnez-lui cette incar-

ade qui, hélas! ne sera probablement pas la dernière.

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Or, il y avait veillée, ce soir-là, chez Pierre Morlaix, demeurant au coin de la rue des Voltigeurs.

Pierre Morlaix était le plus riche charretier de Montréal. Il possédait alors deux calèches, trois traîneaux et quatre carrioles ; en outre une douzaine de chevaux de traits, plusieurs lots de terrains, et la maison qu'il habitait, rue des Voltigeurs.

Jolie maison, ma foil—coquette, pimpante, en briques rouges, striées de filets blancs, aux contrevents verts, et au toit de zinc —un véritable nid d'amours!

Les veilleurs étaient réunis dans la salle,

Cette pièce est à peu près la même dans toutes les maisons des ouvriers canadiens à leur aise.

Si elle ne se recommande point par le luxe du décor et de l’ameublement, elle est unique pour la propreté. Pas de tentures aux murailles, mais une sorte de grisaille tirant sur le bleu foncé ; pas de tapis pour appuyer le pied, mais un parquet de sapin, lavé chaque matin, et d’une blancheur immaculée ; pas de plafond lambrissé ou moulé, mais de petites solives bien équarries, et supportant le plancher supérieur.

Pour des meubles, la salle n’en a guère. A l’exception d’une huche, d’un buffet, d'une table pliante et de quelques chaises d’écorce, je ne sais pas trop ce qu'y pourrait trouver un encanteur.

Toutefois n’omettons pas certains traits caractéristiques.

La salle a une cheminée dont la tablette est généralement chargée de pieuses figurines, en cire ou en plâtre, et le manteau orné d’une splendide enluminure représentant la victoire de Saint-Michel sur le Diable, ou la Décollation de Saint Jean-Baptiste, ou le Jugement Dernier. Souvent aussi, dans des cadres de bois noircis, pendus ça et là, vous remarquez les Quatre Saisons, ou un élégant, frisé, pincé, musqué, et paraphant Victor, ou une élégante, haute en couleurs, étranglée à la taille comme une guëêpe, et signant Louise ; enfin au-dessus du buffet, votre œil rencontre invariablement, placées à chaque extrémité, des

courges, des citrouilles, ou des coloquintes, bref quelques membres de la famille des cucurbitacées, et au centre, un pot de fleurs artificielles et plus fréquemment une corbeille de fruits en plätre, coloriés avec un luxe inoui,

Voilà la salle canadienne, qu’en pensez-vous ?

Donc il y avait veillée chez Pierre Morlaix, demeurant au coin de la rue des Voltigeurs.

Et je vous promets que si jamais veillée fut joyeuse, ce fut celle-là.

Dieu de Dieu! comme les langues fonctionnaient [—de véritables machines à vapeur, quoil et les pieds et les mains, et tout ce qui avait don de vie |

Les jeunes gens dansaient, et notre ami Pierre, assis sur la table, les jambes croisées, faisait à lui tout seul l'orchestre.

Vaillant orchestre, sur ma parole, quoiqu'il ne se composät que d’un instrument—le violon de maître Pierre.

—Et en avant deux! criait notre ménétrier, en se trémoussant à droite à gauche, avec la frénésie d’un artiste consommé.

Et les couples s’avançaient, souriant, babillant, rougissant, sautillant, se coudoyant, se poussant, se heurtant ; et il y avait plus de gaîté, plus d'entrain, dans ce petit quadrille, exécuté au son d’une musique criarde, discordante, impitoyable, que dans les grands bals où l’on marche, le corps droit comme un I, les bras pendants le long des hanches, les jambes raides, compassées, aux accords d'une musique aride, difficile, savante. Et c'étaient de joyeuses exclamations, de vives interpellations, de bruyants propos, de frais éclats de rire, et, dominant le tout, la voix de Pierre reprenait :

—[En avant les deux autres |!

Puis venaient la gigue, les rills, les cotillons, et tout cela sur quelques-uns de ces bons vieux airs de la vieille France—airs, à notre goût, cent fois préférables à la plupart de ces compositions modernes, qui n’ont d'autre mérite que de faire ressortir le travail de l'exécutant et de désespérer le danseur.

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Pendant que les jeunesses s'ébattaient, les commères causaient, groupées dans un coin,

—Tout d'même que c’est z-honteux, pas vrai? ditla vieille madame Morlaix, en piquant son aiguille à tricoter dans ses cheveux.

—Oui, en cffette, répliqua madame Raviot, Cest pas pour dire, mais la fille au père Sauvageot, porter des bracelets en or vrai, ça sent... hein!

—Moi, d'abord, j'vas défendre à not Marie de voir c'te coureuse, ajouta une troisième,

—Etque vous aurez raison, ma/ame Roger ; c'est pas pour dire, mais ces créatures-là.., hein! car enfin, quand on porte des bracelets en or vrai... D'abord, elle n’était pas à la messe c'te dernier dimanche.

—P’vVêt ben qu’elle était malade, dit une âme plus charitable.

— Malade! Ah! ouiche! j't'en moque, mère Cadet, A preuve qu’elle n’était pas malade, c’est que j'l'ai vu farauder tantôt dans la rue St.-Jacques.

—ÆEt moi aussite.

—Ÿ avait un original qui la suivait par darrière, c’est pas pour dire... mais y n'avait pas bonne façon, c’mirliflor-là,

—J’cré ben, pisque l'ai vu itou qui y parlait.

—Si j'avions une gourgandine comme c'telle-là, moi et mon homme, Jésus, Sauveur! j'saurions la remettre dans la bonne voie, comme dit m'sieur le curé.

— C’est pas pour dire, mais elle n’est pas indifférente, la Victorine. Avec un p'tit brin de conduite, elle vous aurait trouvé un bon parti.

—Ÿ a des parents ben malheureux-t-avec leux enfants. L'père Roger, qu’est-z-un si honnête homme!

—Et sa femme; la meïileure femme d'la ville ; une travailleuse si y en a une.

—La coquine, déshonorer de si braves gens! Ah! l’'monde d'aujourd'hui n’est pas l’monde d'not’ temps, dites donc, ma'ame Morlaix? Aurait fallu qu'nous nous afficotions comme les créatures d'à c’t’heure.

—Ah! ben oui, bonne Sainte-Anne, j'aurions pas été d'la noce. —C'est pas pour dire, mais si toutes les filles se conduisaient comme c’te chère Angèle!

—Pour le certain, ma’ame Roger, qu'Angèle est un’ fille modèle. C’est sage... sage comme une image!

--Pauv’ p'tite, ça n’a pourtant ni père ni mère. —Et d’puis qu'elle peut gagner sa vie, elle n’est à charge à personne, dit la mère Morlaix. Elleest fière, dame! Not’ Pierre + l’a priée de rester cheux nous, mais n’y a pas eu moyen, | —Arr gardez-m'là, un peu, danser! Queue gentille tournure! | et d'l'inducation, c'est pas pour dire, mais vous l’avez joliment | ben élevée, ma/ame Morlaix.

Pour le sûr, j'n’avons pas liardé, c’est qu’aussite, elle apprenait comme un ange.

—Bon, v'là le gros Jacques qui y parle à l'oreille ; j’parie qu'y voudrait lui en conter!

La jeune fille, sur qui venait de tomber la conversation des bonnes dames, répondait en ce moment, à une question de son cavalier :

—Non, monsieur Jacques ; je ne puis consentir. —Mais Angèle ? ] —Une autre que moi regarderait votre prière comme une in- | sulte. Je veux bien vous excuser; mais, de grâce, cessez. | —Méchante ! vous ne m'aimez pas. + —Non, en vérité, pas ce soir. Fi, monsieur, vous devriez rou- | gir de vos propositions! | —Mais quel mal ? | —La pastourelle! A vous! ve Jacques, rongeant sa mauvaise humeur, fit quelques pas en | avant, et retourna prendre sa partenaire, pour la conduire à son | vis-à-vis.

—Décidément vous refusez ? lui dit-il. | —Décidément, je refuse et vous défends de renouveler vos T indignes tentatives, répliqua-t-elle d’un ton sec. L

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—Vous ne m’aimez pas,

—Soit.

La contredanse était achevée et minuit sonnait.

—Allons, enfants, il est tard, dit une maman. Ilse fait temps de partir.

— Encore une ronde, encore une ronde! réclamèrent les garçons.

—Encore une ronde! répondit en écho, Pierre Morlaix, râclant sur son crin-crin, le motif de la ronde.

Déjà une gracieuse chaîne aux anneaux féminins et mas sulins,

s'était bouclée autour de la salle, et douze gosiers, sonores et mélodieux, disaient :

Avant que de nous quitter, Il faut chacun contenter, Contentez, la chose est belle!

Entrez-y, mademoiselle, Faites un tour, A l’entour, Embrassez vos amours.

La versification n’était pas riche, mais ce refrain est si doux, siavenant! Et puis, nos veilleurs se moquaient pas mal de la prosodie |

Jacques, à la onzième reprise, pénétra dans le cercle qui, tout aussitôt, tourbillonna vivement autour de lui :

Avant que de nous quitter, Il faut chacun contenter, Contentez, ete.

Le couplet fini, Jacques hésita une seconde; ses regards parcouraient l'écrin de beautés qui attendaient qu’il fixât son choix. Son dépit le poussait à piquer la jalousie de son amante, mais son cœur fut meilleur conseiller, et le ‘eune homme s’approcha délibérément d'Angèle, à laquelle il dit en la baisant au front :

—)\e pardonnez-vous ?

—Vous ne le méritez guères,

La veillée était terminée, on se sépara cordialement, le sourire aux lèvres, comme on s'était abordé. Les cavaliers reconduisirent leurs belles, et Jacques accompagna son amie jusqu’à la rue du Loup.

Là, ils se quittèrent.

Angèle, s'enfonça dans une allée sombre qui menait à son domicile ; et, comme l'obscurité lui causait un certain effroi, elle rentra dans sa chambre en fredonnant :

A la claire fontaine, Men allant premener, J'ai trouvé l’eau si belle Que je me suis baigné.

Il y a si longtemps

Que...

Mais à ce chant succéda tout-à-coup un cri d'épouvante, le pied de la jeune fille avait rencontré un obstacle, et elle était tombée tout de son long sur un corps humide!

XIT.

La peur est le fruit de la surprise soulevée à son plus baut degré. Nul au monde n’est exempt de ce mouvement de l’âme qui stupéfie les sens et désespère la raison. La peur se produit à chaque instant. Les philosophes stoïciens, quis’exerçaient à l’insensibilité complète, eux qui étaient parvenus à glacer le rire, à dessécher la source des larmes, n’ont pu triompher de la peur.

La peur est un des éléments de notre existence, puisque cette existence est un éternel composé d'espoir et de déception.

Mais il y a deux sortes de peur, la peur subite, immédiate, ins-

antanée, celle qui grossit les objets, leur donne une puissance ou des formes surnaturelles, anéantit spontanément les fonctions

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de notre intellect et parfois même les fonctions de notre organisme physique, et la peur qui se glisse dans les actes les plus ordinaires de la vie, quand on désire la réussite ou l’insuccès d'une entreprise,

Celle-ci est purement mentale; toutefois, son prolongement peut aussi affecter plus ou moins l'économie animale.

Celle-là est plutôt une sensation qu'un sentiment, car elle agit avec une violence extrême sur le corps: les défaillances, la syncope, l’apoplexie, la folie, la mort en sont souvent les suites funestes.

Fait étrange ! les choses ou les êtres les plus communs, peuvent provoquer la peur chez les plus grands génies: On en a vu s'évanouir à l'aspect d'une araignée, d'une grenouille, d'une souris, etc. Mais ce qui est plus propre à susciter cette passion, comme l'appelle Lafontaine, c’est l'apparition soudaine d’un cadavre ; il est peu de personnes qui, entrant, par hasard, dans une chambre, et se trouvant face à face avec un individu mort, ne reculeront d'épouvante. Cette impression est plus vive encore, lorsque l'obscurité nous environne, car la simple obscurité suffit pour engendrer la frayeur; aussi, chère lectrice, je vous laisse à penser, après vous avoir demandé pardon de la précédente digression, je vous laisse à imaginer si mademoiselle Angèle se sentit terrifiée en tombant, au milieu d’épaisses ténèbres, sur ux corps humide.

Mais, mademoiselle Angèle était fière, comme nous ja appris la vieille madame Morlaix, par conséquent elle était brave. La première émotion calmée, elle se relève, et, quoique tout tremblante, elle court à une petite table où elle a coutume de déposer une boîte phosphorique, Elle allume sa lampe, et revient près du corps,

—$Sainte-Marie, mère de Dieu, priez pour nous! s'écria-t-elle en apercevantle sang quiinondait la face d'Alphonse; cet homme a été assassiné! Au secours!

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| 44 LE PIRATE DU + ae

Maïs Angèle n’a pas de voisin, son cri ne trouve pas d'écho.

Alors, maîtrisant ses craintes, elle prend son pot-à-l’eau, une serviette, et, s’agenouillant à côté du blessé, commence de lui laver le visage.

Les traits de l’inconnu sont pâles comme ceux d’un mort, ses Le yeux fermés, ses lèvres Gécolorées, mais son pouls bat faiblement. ü 2 La jeune fille conçoit une espérance. Avec un peu de charpie, appliquée sur la plaie, elle arrête l’effusion du sang, puis saisissant le flacon d’eau de Cologne qni sert à ses ablutions, elle en D humecte les lèvres du patient et lui en frotte le front et les narines.

Longtemps ses efforts sont inutiles, mais le pouls monte insensiblement, la chaleur ramène le coloris sur les joues de l’'évadé,

Angèle redouble ses lotions et ses frictions, et enfin Alphonse ouvre à demi les paupières, en murmurant :

—Où suis-je ?

ALV.

Le croira-t-on? ces trois mots épouvantèrent plus mademoïi- + selle Angèle, que sa chute à son entrée chez-elle, Elle recula, timide, palpitante, incapable d’articuler une réponse. Tant qu’elle avait eu affaire à un être inanimé, sa pitié naturelle, cet instinct qui invite toutes les femmes à secourir la faiblesse, avait étouffé ses appréhensions pour guider son cœur et sa main. Mais, quand le blessé renaquit à la vie, la position changea. Mille pensées, mille craintes envahirent le cerveau de

la jeune fille. ‘Quel était cet homme? d’où venait-il? Com- a

ment s’était-il introduit dans son domicile ? Si c'était, un voleur, / | \

un meurtrier, un incendiaire l” | Cependant, Alphonse fit un mouvement : \ —J'ai soif, dit-il, en essayant de se mettre sur son séant,. pe La frayeur d'Angèle angmenta ; car elle s’aperçunt alors seu-

lement du désordre qui régnait dans la toilette de l'étranger,

dont les vêtements déchirés, étaient maculés de fange et de sang. —dJ’ai soif, répéta Alphonse, qui était parvenu à fixer perpen- 7:

diculairement son coude au plancher et à placer sa tête dans ie creux de sa main ; donnez-moi à boire.

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ST, LAURENT, 4ñ

Sa voix avait des inflexions si suppliantes, si douloureuses, qu'Angèle se reprochant la pusillanimité qu’elle venait de manifester, s'empressa de lui offrir un verre d’eau.

Un regard plein de gratitude la remercia de ce service.

Le malade prit le verre, mais ses doigts affaiblis ne purent en supporter le poids, et la gentille infirmière fut obligée de se baisser pour l'aider à porter le vase à ses lèvres.

L'imagination d’un artiste aurait peine à inventer un tableau plus émouvant que celui-là, dont le hasard s'était chargé de poser les personnages et de broyer les couleurs.

Pour encadrement, une chambre à demi plongée dans l'ombre ; au premier plan, éclairée par la clarté douteuse d’une lampe, une gracieuse figure d'enfant, resplendissante de fraîcheur et de jeunesse, accroupie devant un homme étendu,—la moitié de la face ensevelie dans le clair-obscur, l’autre moitié, blanche, livide, marbrée de taches sanguinolentes, les cheveux luisants, plaqués contre les ternpes,—lui présente un verre d’eau, en soutenant la tête de l’objet de ses soins, avec son bras passé, doux oreiller, autour de son cou; au second plan, apparaît confusément la forme d’un lit caché par des rideaux &’indienne.

Il y a, dans le profil de l’homme, quelque chose qui rappelle le visage du Christ dans la Descente de Croix de Rubens. La jeune fille se montre à nous comme la Charité.

Le tout a un caractère lugubre et doux à la fois.

Si la tête et la posture de l’homme, é oquent à l’esprit des idées sinistres, si le frisson court par tous les membres, en contemplant cette masse inerte, de laquelle le souffle semble près d’expirer, l'attitude de la femme, la compassion pleine d’anxiété, rayonnant sur sa physionomie, font souvenir de ces anges que Dieu nous envoie dans nos rêves, pour soulager nos misères humaines, par la promesse d'une vie meilleure.

Alphonse but lentement, puis il attira à lui la main de sa bienfaitrice, et la baisa.

—Comment vous trouvez-vous maintenant ? hasarda Angèle n'osant retirer son bras.

L'évadé l’examinait d’un air étonné et reconnaissant.

—Souffrez-vous toujours? dit la jeune fille en inclinant ses longues paupière:

—Je ne sais! je is !

—Voulez-vous que j'aille chercher un médecin ?

—Un médecin! non, non! oh! je vous en conjure.... Tenez pardon, mademoiselle.... pardon.... je suis mieux... bien! je vais m'éloigner....

Alphonse tenta en effet de se soulever; mais ses forces lui firent défaut, et sans l'appui d'Angèle, sa tête serait tombée lourdement sur le plancher.

—Attendez, un moment, dit-elle, je cours mander le docteur.

—De grâce, mademoiselle, qui que vous soyez, ayez pitié d’un malheureux; ne me livrez pas à mes bourreaux !

Angèle tressaillit,

—À vos bourreaux ?

—Ce soir, je me suis échappé de la prison.

—De la prison, juste ciel!

—Soyez sans inquiétude, mademoiselle; je nesuisniun fripon, ni un faussaire ; mais j'avais été incarcéré pour délit politique, et cette nuit, je suis parvenu à briser mes fers. On m'a poursuivi. Traqué par les soldats, blessé, ne sachant où j'allais, ce que je faisais, je me suis jeté dans cette maison.... et.... tenez, mademoiselle.... entendez-vous?.... oh! entendez-vous ?.... üs sont dans la rue.... là.... ils me cherchent.... ils vont entrer icil.... Oh! je suis perdu.... Par grâce, pour l’amour de votre mère, mademoiselle, cachez moi.... défendez-moi.... Ils viennent! ne les laissez point entrer...

Alphonse ne se trompait pas : les fantassins, partis à sa piste, rôdaient autour de la demeure d’Angèle, en poussant des voci-

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férations et d'horribles blasphèmes, et, déjà, quelques uns d’entr’eux, avaient mis le pied dans l’allée qui précédait la chambre de la jeune fille.

Angèle se leva, courut à la porte, et la ferma au verrou. Puis revenant vers Alphonse:

— Essayez de vous traîner, dit-elle.

Le jeune homme parvint à se mettre debout, et s'appuyant sur l'épaule de sa protectrice, entra dans un petit cabinet attenant à la chambre.

— Restez ici et ne bougez pas, lui souffla Angèle, qui, aussitôt, retourna dans la pièce principale.

On frappait à la porte. Angèle éteignit la lampe et se jeta tout habillée sur sonlit. Les coups redoublèrent contre le frêle panneau de pin, et la jeune fille, tremblante, allait essayer de répondre, lorsque l'audition du dialogue suivant l’engagea à rester muette.

— Que faites-vous là, vous autres ?

— Mais, sergent, on a aperçu le prisonnier de ce côté.

— Est-ce une raison pour troubler l’ordre public? Allons, décampez! D'ailleurs, on l’a vu n’y à qu’un instant filer le long du quai.

— Deck prétend qu'il s’est introduit dans cette allée.

— Oui, b... G..,jj'en suis sûr. Tenez, regardez, voici des empreintes humides sur le plancher.

— Bast! c’est un soulier de femme!

— Hors d’icil cria le premier interlocuteur. Au quai. En avant! marche!

Ce commandement reçut aussitôt son exécution. Le bruit des voix, le son des pas s’éteignirent peu à peu dans le lointain et l’on n'entendit plus que les sifflements du vent et le clapotis de la pluie qui tombait sur un sol fangeux.

48 LE PIRATE DÙÜ

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