XVIII
Le départ des soldats détourna le poids qui oppressait la poitrine d'Angèle, Le premier mouvement de son cœur fut un mouvement de reconnaissance au maître de nos destinées. Ensuite elle sauta à bas de son lit, ralluma la lampe et courut au cabinet. Mais avant de tourner la clé dans la serrure. Angèle s'arrêta. Sa timidité bannie par l’imminence d’un péril, renaissait escortée de craintes sans objet, de palpitations, d’irrésolutions. Toutefois, après quelques pourparlers avec sa raison, la jeune fille se décida à ouvrir. Alphonse s'était assis surun coffre qui renfermait la plus grande partie du butin de notre héroïne.
— Ils sont partis; vous pouvez être tranquille, lui dit-elle d’un air presque embarrassé.
— Partis! répliqua-t-il; oh! comment pourrai-je jamais m’acquitter envers vous, mademoiselle !
Angèle balbutia une phrase inintelligible, et l’évadé reprit:
— Partis! ils sont partis! il faut partir aussi, moil
En disant ces mots, il se dressa et se soutint à la cloison de la pièce ; mais voulant ensuite avancer, ses genoux flageolèrent sous lui, il trébucha, et sans le secours d'Angèle, serait encore tombé à terre.
— Vous êtes trop faible pour marcher,—insinua-t-elle, avec cette douceur persuasive qui rend la voix des femmes si éloquente quand elles désirent une chose.—Restez ici, je ferai un lit dans ce cabinet et demain matin ...
Alphonse ne demandait pas mieux que d’obéir. Bientôt, Angèle, avec son propre matelas et quelques couvertures, eût confectionné un lit, et prenant goût au métier de garde-malade, elle pansa la blessure de l’échappé, lui fit boire du bouillon chaud, et dit, en le quittant :
— Maintenant, monsieur, couchez-vous. Le repos vous fera du bien. Si par hasard, vous aviez besoin de quelque chose, n'oubliez pas de frapper.
Emu jusqu'aux larmes par les témoignages de cette adorable bienveillance, et ne trouvant pas d'expression pour manifester sa
à pOiit un nées.
DuTru è Ture.
péril, ’irréison, offre oïne.
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gratitude, Alphonse prit la main de la jeune fille et la porta doucement à ses lèvres :
— Oh! merci! merci! murmura-t-il, La vertu n’est donc pasun vain mot, une affaire d’'hypocrisie et d'ostentation! Oh! merci! merci, mademoiselle! Mais, je vous en conjure, dites-moi votre nom, afin que £e nom je le révère, comme on révère le nom de sa mère, jusqu’au dernier soupir.
— Angèle, répondit la jeune fille.
— Angèle! Dieu, inspira votre marraine.
Une demi-heure après, Alphonse dormait d’un sommeil agité, mais Angèle était en proie à une fiévreuse insomnie.
Qu'est-ce que l'amour? Qui pourra me dire ce que c’est que l'amour? Depuis l’origine des choses, on s’est efforcé de définir ce sentiment qui embrase deux êtres de sexes différents, d’une flamme souvent inextinguible : L'amour, s'écrient les philosophes cosmogoniques, est le principe de tout ; l'amour, affirment les réformateurs, sera la base des sociétés futures ; l'amour, chante le poëte, c’est le bleu de l’éther ; l'amour prononce l'artiste, c’est l'idéal du beau ; l'amour, écrit le psycologiste, c'est de l’égoïsme à deux. Voilà bien des solutionsi Laquelle est la vraie, laquelle est la meilleure? Vous hésitez! Hélas! vous avez raison, car lorsque vous avez interrogé, philosophe cosmogonique, réformateur, poëte, artiste, psycologiste, vons ressemblez à l’Astrologue de Lafontaine. En voulant étudier les astres, vous vous êtes jeté dans un puits. L'amour est donc un phénomène indéfinissable. Nous l’appelons phénomène, parce que les étrangetés les plus incroyables, les accouplements les plus disparates, les contrastes les plus choquants, les anomalies les plus révoltantes, naissent de l'amour beaucoup plus souvent que le simple, le naturel et le vraisemblable. C’est surtouten amour que l’observation de Napoléonestjuste: On devrait rayer le mot ‘‘ impossible” du dictionnaire, Pas un de nous qui ne marche en ce monde
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guidé par le phare de l'amour, Le Szufie d'Eugène Sue est un monstre. L'homme, engendré par l'amour, vit par et pour l'attraction qui lui donna l'être. C’est là le signe de sa faiblesse, son péché originel, A la nourrice ses premières affections, à la fami!” son attachement, ensuite à la femme sa tendresse, aux enfants plus tard ses caprices. Fiers, intraitables, cuirassés, de dédain, de morgue, d'indépendance, pour les indifférents, nous sommes, doux, flexibles, timides, esclaves pour ceux que nous aimons. Hercule et Omphale, David et Bethzabée, Samson et Dalila, Holopherne et Judith :—les exemples abondent dans l'histoire ancienne ; ils fourmillent dans l’histoire contemporaine. Et qu'on n'imagine pas que cette servitude soit volontaire; non, l'homme fort répugne à s'humilier même devant ceux qu’il aime ; mais ses intérêts commandent cette soumission, et il plie respectueusement. Ses intérêts, disons-nous, car abstraction faite des passions, l’homme sent la nécessité de ménager ceux qu’il aime, et il les ménage, moins à cause des qualités qu’il reconnaît en eux, qu'à cause du profit qu’il tirera de ces qualités.—L'amour égalise les rangs; c’est le grand niveleur chargé de transformer insensiblement la société, et d'entretenir cette sève de perfectibilité, dont Dieu a déposé quelques gouttes au fond de notre âme, desséchée par le souffle de l’infortune. L'amour, proprement dit, celui qui enflamme à la fois un homme et une femme, cet amour est le plus énergique de tous. Son contrôle sur nous est omnipotent; et nos efforts pour le repousser, quand il nous enchaîne, ces efforts n’ont, la plupart du temps, d'autre résultat que de river plus solidement les fers dont nous voudrions nous débarrasser. Fruit d’un regard, d'une parole, d’un frôlement de robe, du récit d’une aventure, d’un son, d’un rien, l’amour tombe sur le cœur comme sur uu baril de poudre. Parfois l'explosion est soudaine, parfois elle se fait attendre; mais dans ce cas le feu couve, brûle sourdement et finit par éclater avec une violence d'autant plus grande qu’il est resté davantage invisible. Alors, comme auparavant, il fait aliments et combustibles de tout ce qui devrait l’étouffer. Les obstacles, les déceptions, les rebuffades, les mépris l’attisent, l’espérance le nourrit, l'idéal le gran-
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dit, la réalité l’éteint, On a répété à satiété que le mariage était l’éteignoir de l'amour, ajoutons—ce que plus d'un penseur a dit ou écrit avant nous—que la possession de l’objet aimé est le cénotaphe de l’amour ; et nous pourrons—à l'instar de maints confrères—nous vanter d'avoir commis bon nombre de lignes sans utilité pour la science, quoique non sans utilité pour les marchands de papier, ce qui prouve qu'en métaphysique comme en physique, il n’y a rien d’inutile ici bas. men !
L'aurore se montra souriante, radieuse ; bientôt un rayon de soleil, aux teintes molles et rosées, vint se tamiser à travers les persiennes de la fenêtre de mademoiselle Angèle et s'ébattre sur le plancher de sa chambre.
La jeune fille se leva et s’approcha du cabinet. Elle frappa timidement, mais sans recevoir deréponse. Aprèsavoir attendu une minute ou deux, Angèle se détermina à entrer.
Alphonse était couché ; son corps frissonnait, ses dents s’entrechoquaient, il avait le visage inondé de sueur, et ses yeux grands ouverts, immobiles, annonçaient l’égarement,.
Angèle s’approcha et lui prit le bras :
— Etes-vous plus malade ?
Il resta silencieux sans changer de posture. Son haleine était chaude et bruyante.
— Il a la fièvre! une fièvre cérébrale! murmura la jeune fille! Mon Dieu! quelle affreuse situation pour tous deux! Que faire ? Appeler un médecin. Il n’y faut pas songer! Le garder ici, près de moi! On s'aperceva de sa présence! Et les soins qui lui manqueront... mon Dieu! mon Dieu! qui pourra me tirer d’embarras ?... Mais... oh! oui, c'est çal oui! mon bon ami, Pierre! oh! il ne me refusera pas! j'en suis certaine. Allons, je cours chez lui, avant qu’il ne soit parti.
En achevani ces mots, mademoiselle Angèle jeta une mante sur ses épaules; et, après avoir enfermé son protégé à double tour, se rendit précipitamment à la rue des Voltigours.
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11 était à peine cinq heures.
Debout sur le seuil de sa porte, Pierre Morlaix fumait une pipe, tandis que sa mère préparait le café.
— Ah! ah! c’est toi, fillette, dit le charretier, en voyant Angèle; mais quoi, si matinale! viens-tu déjeûner avec nous?
— J'aurais à vous parler, répondit-elle à mi-voix.
— À me parler, à moi! parle, fillette, parle! je suis tout oreilles.
— Pas ici... On pourrait nous entendre.
— Oh! oh! c'est donc sérieux! mais comme te v'là fuite! Seigneur Dieu! est-ce que tu serais malade ?
— Non, non. Entrons dans la salle.
— Comme il te plaira! dit le charretier, en frappant sa pipe sur le revers de sa main, pour en faire tomber les cendres ; comme il te plaira fillette. Mais puisque te v’là, tu prendras bien une tasse de café avec nous; ça n'empêchera pas de déboutonner ton petit cœur.
— Du tout. Ce que j'ai à vous dire est très pressé. Il n’y a pas un moment à perdre.
— Pour lors, j'écoute.
Ils étaient dans la chambre. Angèle narra brièvement au charretier ce qui lui était arrivé depuis son retou: chez elle. On s'imagine aisément la surprise du brave Pierre en entendant nn pareil récit. Il poussait des exclamations, lançait force Bateau!” Tonnerre!” et épuisait toutes les interjections que lui fournissait son vocabulaire admiratif.
— Eh bien! dit Angèle, en terminant; il faut aviser |
— Diable ! oui, il faut aviser! répondit le charretier, se grattant le front suivant son habitude, lorsqu'il était contrarié.
— Nous ne pouvons songer à rendre ce pauvre jeune homme aux gens de police.
— Aux gens de police! le rendre aux gens de police! Que, non, que non! rendre un Canadien à ces brigands d’policemen ! j'aimerais mieux être pendu en haut u clocher de l'English Church.
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— Oui, dit en souriant Angèle, je sais que vous n'aimez pas énormément les hommes de police ; mais cela...
— Bon, bon; j'y suis, Attends, je vas dire un mot à la mère, pis atteler mes chevaux à la calèche couverte, et si ce particulier est ce qu'il prétend être, nous le garderons caché ici... où il ne manquera de rien.
— Excellent amil Oh! que je vous embrasse, s'écria Angèle, dans un élan de reconnaissance qui prouvait que son CŒ@ur. , Mesdames nos lectrices, veuillez nous excuser : une médisance, peut-être bien une calomnie, allait glisser de notre plume, quand heureusement, nous nous sommes aperçu qu'il ét"! trwps de finir ce chapitre.
Et Pierre courut à l’écurie, atteler ses meilleurs chevaux — les rejetons de Carillon et la Brune, deux maîtresses bêtes dans leur temps, mais, hélas ! descendues de vie à trépas, depuis une dizaine d'années — à sa calèche couverte, tandis que la vieille madame Morlaix disait à Angèle :
— Mais qu'est-ce qu'y a donc, mon enfant, Jésus Seigneur! comme tu sembles tout ahurie! et not’ Pierre qu'est sens devant darrière, itou, d'pis qu’t'est entrée ?
La jeune fille s'empressa de conter à la veuve ce qui lui était survenu.
—C'pauvre, cher garçon, s’écria la mère Morlaix, est-y ben sévèrement blessé ?
— J'espère que ce ne sera rien ; quelques jours de repos...
— Crés-tu ?
—Dame!
— Mais, encore, queu tournure a-t-y ? T’paraît-t-y ben comme y faut? C’est terrible! mon divin Sauveur ! un’ aventure comme c’t'elle-là. Qu'est-ce qui aurait jamais imaginé, mon enfant ? ... tout d'même que l’monde d'aujourd'hui est un drôle d'monde! Mais est-y jeune, est-y vieux, car enfin! c’est ben curieux que c’t’histoère-là? Comment qu’tu l’appelles ?
— J’ignore son nom, répondit Angèle, trop occupée par le tourbillon d'idées qui roulaient dans son cerveau, pour accorder une constante attention à la loquacité de la bonne vieille.
XXIIT.
En ce moment, un individu entra dans la salle en s'écriant familièrement :
— Bonjour, ma/am Morlaix et la compagnie!
C'était Jacques, je “ cavalier ” qui, la veille, avait reconduit Angèle à sa demeure.
Celle-ci frémit involontairement,
— Bonjour, mademoiselle, ajouta-t-il ensuite, en s’inclinant devant la jeune fille. Vous êtes aussi matinale que l'aurore, et je suis enchanté de voir que notre veillée n’a pas flétri les roses de votre teint.
Maître Jacque, débita ce madrigal comme un perroquet qui puise ses inspirations dans sa mémoire, et qui est enchanté de saisir l’occasion de produire ses connaissances. Un coup d'œil à notre héroïne et une seconde de réflexion, !':::sent convaincu qu'il fallait changer la gamme de sa formule complimenteuse.
— Vous êtes bien aimable, monsieur Jacques, murmura Angèle, maudissant dans le fond du cœur l’arrivée de l’intrus.
—- L'amabilité, mademoiselle, est le fruit de votre présence.
— Et la flatterie, monsieur, le fruit de vos lèvres, répliqua la jeune fille, en ébauchant un sourire contraint.
— Ah! ben, ous que tu t'en vas donc comme ça, mon gars?intervint madame Morlaix, pour couper court à ce dialogue.
— À la Pointe-aux-Trembles.
— Pourquoë faire ?
— Oh! rien de ben particulier : je suis riche, vous savez, et n'ai pas besoin de me fouler la rate.
—- C'est vrai, ça ; t'es riche, toè, Jacques. Ton père a de beaux biens |
— Eh!eh! ouitont de même! dit le jeune homme, en se rengorgeant dans sa cravate, Cel' qui voudra ‘ me marier ” sera joliment heureuse, hein, ma’ame Morlaix ?