‹ Le pirateChapitre 11 sur 15 · SIX. ÉD1T. I · texte numérisé non relu

SIX. ÉD1T. I

De son côté, mistriss Lascelles était piquée des sarcasmes que miss Ossulton lui lançait quelquefois, et elle n'était nullement disposée à lui éviter une mortification.

Toute cette histoire fut donc pour les deux amies un sujet de conversation assez satisfaisant, et mistriss Lascelles éprouva une curiosité fort naturelle de voir le nouveau lord Eeauprey, et le second M. Ossulton. Mais elles n'avaient pas encore déjeûné, et leurs alarmes étant dissipées , leur appétit commençait à se faire sentir. Elles chargèrent donc Phœbé daller demander à l'intendant du thé ou du café.

La réponse qu'elles reçurent, fut que le déjeûner était servi dans la grande cabine, et que lord Beauprey espérait que ces dames viendraient le partager avec lui.

— Non, non, dit mistriss Lascelles, je ne puis me mettre à table avec eux avant de les avoir vus.

— Eh bien, dit Cécilia, je vais écrire un petit billet et j'espère que nous aurons notre déjeûner ici. Elle prit un crayon et écrivit ce qui suit :

— Miss C. Ossulton présente ses compliments à lord Beauprey. Les dames étant un peu indisposées par suite des alarmes qu'elles ont eues ce matin , elles espèrent que Sa Seigneurie trouvera bon qu'elles déjeûnent dans leur cabine. Elles espèrent voir Sa Seigneurie sur le pont dans le cours de la matinée , ou du moins dans la grande cabine à l'heure du dîner.

La réponse fut conforme aux désirs exprimés dans ce billet, et quelques minutes après l'intendant apporta le déjeuner.

Eh bien, Maddox , dit Cécilia, comment vous trouvez-vous de votre nouveau maître?

L'intendant tourna la tête en arrière pour voir si la porte était bien fermée, secoua la tête, et dit avec un air de désespoir :

— Il a ordonné une cuisse de venaison pour le dîner, miss Cécilia; et il m'a déjà deux fois menacé de me jeter par-dessus le bord.

— Ayez soin de bien lui obéir, Maddox , car il exécuterait ses menaces. Ces pirates sont des hommes terribles. Servez -le avec la même attention que s'il était mon père.

— Certainement, miss Cécilia, je n'y manquerai pas. Mais notre tour peut venir, il a

commis un vol de vive force en pleine mer, et je ferai cinquante milles s'il le faut pour le voir pendre.

— Intendant! cria Pickersgill, de la grande cabine.

— 0 ciel! m'aurait-il entendu? Croyez-vous que cela soit possible, miss Cécilia?

— Les cloisons sont fort minces, dit mistriss

Lascelles, et vous avez parlé un peu haut

Dans tous les cas, rendez-vous à ses ordres, et ne le faites pas attendre.

— Adieu, miss Cécilia; adieu, madame. Je ne sais si je vous reverrai jamais, dit l'intendant, parlant en tremblant pour aller s'informer de ce que désirait Sa Seigneurie, qui lui demanda un cure-dent.

Miss Ossulton ne voulut pas toucher au déjeuner; mais mistriss Lascelles et Cécilia avaient assez d'appétit pour y faire honneur.

— Il est fort ennuyeux de rester enfermé dans cette cabine, dit mistriss Lascelles quand le déjeuner fut fini; montons sur le pont, Cécilia.

— Et me laisser seule ici! s'écria miss Ossulton.

— Phœbé est avec vous, ma tante, et nous

allons tâcher de persuader aux pirates de nous mettre à terre.

Mistriss Lascelles et Cécilia mirent leurs chapeaux , et montèrent sur le pont. Pickersgill les salua et pria Cécilia de lui faire l'honneur de le présenter à la jolie veuve. Il invita les deux dames à s'asseoir, et se mit à converser avec elles sur différents sujets, qui n'étaient pas sans intérêt pour elles. Il leur parla de la France, et leur en décrivit les ports. Il leur conta des anecdotes amusantes; leur fit connaître les promontoires, les baies et les villages devant lesquels ils passaient rapidement, et il avait toujours quelque chose d'intéressant à en rapporter. Avant qu'elles eussent passé une heure avec lui, elles trouvèrent, à leur grande surprise, non-seulement qu'elles s'amusaient à l'écouter, mais qu'elles faisaient elles-mêmes une partie des frais de la conversation avec lui; et plus d'une fois elles rirent, de tout leur cœur. Le fait était que le soi-disant lord Beauprey leur avait inspiré de la confiance. Elles étaient convaincues qu'il leur avait dit la vérité, et qu'il ne s'était mis en possession du yacht que pour disposer plus aisément de ses marchandises de

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contrebande, punir le véritable lord Beauprev de l'avoir attaqué sans provocation, et s'amuser. Or, comme aucune de ces trois offenses n'est un crime capital aux yeux du beau sexe, et que Pickersgill était un jeune homme fort bien fait, plein d'esprit et degaîté, et joignant à un ton d'aisance un air de respect qu'il ne quittait jamais, les deux amies trouvaient un véritable plaisir à s'entretenir avec lui.

— Mesdames, leur dit-il, comme vous n'avez pas eu peur de moi , ce qui est plus de bonheur que je n'avais droit d'en attendre, vous vous amuserez peut-être en voyant la crainte de ceux qui accusent votre sexe de manquer de courage. Avec votre permission , je ferai venir l'intendant et le cuisinier, et je leur ferai quelques questions relativement au dîner.

— Je serais charmée de savoir ce que nous aurons pour dîner, dit niistriss Lascelles en prenant un air de naïveté. Et vous, Cécilia?

Cécilia mit son mouchoir devant sa bouche pour ne pas éclater de rire.

— Allez ordonner à l'intendant et au cuisinier de venir me parler sur-le-champ, dit Pickersgill à un homme de son équipage.

Tous deux arrivèrent au bout de quelques secondes.

— Intendant! s'écria Pickersgill d'une voix forte.

— Milord, répondit Maddox, son chapeau à la main.

— Quels vins avez-vous préparés pour le dîner?

— Du Champagne et du Bordeaux, milord.

— Est-ce tout?

— Du Madère et du Xérès, milord.

— Quoi ! point de Bourgogne?

— Non, milord; il n'y en a point à bord.

— Point de Bourgogne à bord ! Vous osez me dire cela, monsieur?

Sur mon âme, milord, s'écria Maddox en tombant à genoux, il n'y en a pas une seule bouteille. Demandez plutôt à ces dames.

— Fort bien, monsieur, fort bien. Retirezvous. Cuisinier, que nous donnerez-vous à dîner aujourd'hui.

— Vous avez demandé une cuisse de venaison, milord, répondit le cuisinier, son bonnet blanc à la main.

— Mais qu'y ajouterez-vous, drôle?

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— Une tête de veau bouillie, milord.

— Une tête de veau bouillie! s'écria Pickcrsgill en affectant une grande colère. Faites-la rôtir, ou je vous ferai mettre vous-même à la broche.

— Elle sera rôtie, milord.

— Et qu'aurons-nous ensuite?

— Des côtelettes à la Maintenon, milord.

— Des côtelettes à la Maintenon! Je les déteste. Je n'en veux point, monsieur; préparezmoi des côtelettes aux ombres chinoises.

— Je ne sais ce que c'est, milord.

— Peu m'importe, drôle. Vous devriez le savoir. Si vous ne m'en servez pas pour mon dîner, vous servirez de pâture aux poissons. — Allez-vous-en, monsieur.

Le cuisinier se retira en tordant ses mains et son bonnet de coton qu'il tenait encore de la main droite, et descendit par l'écoutille de l'avant.

— Vous voyez, mesdames, dit Pickersgill en riant, que je ne vous ai fait qu'un compliment que vous méritez, en disant que vous avez plus de courage que le sexe qui accuse souvent les femmes d'en manquer.

— Faites attenlion, dit mislriss Lascelles, que notre confiance en vous a eu pour base la parole d'honneur que vous nous avez donnée.

— Vous me faites donc l'honneur d'y croire?

— Je n'y croyais pas avant de vous avoir vu; mais à présent je suis convaincue que vous tiendrez voire promesse.

— Je vous remercie de votre bonne opinion, madame, répondit Pickersgill en la saluant, et je serais si fâché de la perdre, que je ferai tout au monde pour continuer à la mériter.

Le lecteur doit voir que tout allait parfaitement bien à bord de la Flèche.

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