CONCLUSION
Il faut maintenant que nous retournions auprès des autres personnages qui ont joué leur rôle dans les différents actes de ce petit drame.
Lord Beauprey avait été laissé dans sa barque avec deux petites rames. Les hommes de son
équipage s'en servaient de leur mieux , en se relevant tour à tour, pour lutter contre le vent, qui venait alors de terre; et vers minuit, il aborda enfin à une petite ville de la baie où s'étaient passés les événements rapportés dans le chapitre IV. De là , il prit une chaise de poste pour se rendre à Portsmouth , croyant que son yacht ne tarderait pas à arriver, s'il n'y était pas avant lui, et étant bien loin de s'imaginer qu'il fût entre les mains des contrebandiers. Il y resta trois à quatre jours; enfin, surpris et impatient, il s'adressa à un de ses amis qui avait un yacht à Cower, et fit voile avec lui pour se mettre à la recherche du sien.
Nous avons laissé YEnfant du Bonheur chassé par Y Actif cutter des douanes. Le bâtiment contrebandier eut d'abord l'avantage, parce qu'il avait le vent arrière; mais le vent tourna peu à peu avec le soleil , et alors X Actif gagna (du terrain très-rapidement.
Morrison, voyant qu'il n'avait aucune chance d'échapper à la poursuite, et ne voulant pas exposer son bâtiment à être saisi , jeta à la mer les tonneaux d'eau-de-vie qui étaient restés rangés sur le tillac; mais il n'en était pas moins
dans une position inquiétante, parce qu'il avait à bord un plus grand nombre d'hommes que ne le permet l'acte du Parlement. Il continua donc à fuir, quoique les boulets du cutter passassent par-dessus son bâtiment et sifflassent à ses oreilles; espérant qu'un brouillard ou la nuit lui permettrait de s'échapper. Mais il n'eut pas cette bonne fortune ; un boulet emporta son màt, et ce fut la fin du bonheur de Y Enfant du Bonheur, L' Actif ne tarda pas à le joindre; et Tomkins, étant monté à bord, en prit possession, car M. Appleboy était dans sa cabine, et n'en étant encore qu'à son douzième verre de grog, il ne voulut pas se déranger. Morrison déclara que les hommes qu'il avait à bord en sus du complément de son équipage étaient des passagers; mais Tomkins, voyant qu'ils étaient tous vêtus en marins, n'eut aucun égard à cette déclaration.
M. Hautaine et ses trois amis eurent donc une nuit fort désagréable à passer; et Y Actif étant arrivé à Portland avant que M. Appleboy fut levé, Tomkins les conduisit devant les magistrats avec tout l'équipage du contrebandier. M. Hautaine leur expliqua toute l'affaire, et il
fut remis en liberté sur-Je champ avec ses amis; mais on exigea d'eux un cautionnement pour garantir leur comparution lors du procès qui serait fait aux contrebandiers, afin qu'ils attestassent qu'ils avaient vu jeter à la mer une quarantaine de tonneaux d'eau de-vie. Ils partirent ensuite pour Portsmoulh sous leur costume de marins, pensant que les excursions de plaisir sur un yacht n'étaient pas tout plaisir, et M. Ossuiton déclarant qu'il aurait soin désormais de ne s'exposer ni au danger des boulets d'un croiseur des douanes, ni au désagrément de passer une nuit à bord d'un bâtiment contrebandier.
Pendant ce temps, on conduisait Morrison en prison avec tout son équipage. Quand il entendit tirer les verrous, il frappa du pied, et s'écria avec dépit : Ce maudit pigeon bleu !
Environ une heure après le retour de Pickersgill à bord avec les deux dames, Corbett avait fini tous ses arrangements à terre. Ils ne jugèrent pas à propos de rester plus long-temps à Torquay, de peur d'y être reconnus pour contrebandiers. Ils levèrent donc l'ancre avant le dîner, et mirent à la voile.
— Et qu'avez- vous dessein de faire à présent ? demanda mistriss Lascelles à Pickersgill.
— D'aller à Cowes, d'y jeter l'ancre pendant la nuit, et de vous conduire toutes trois à terre dans ma barque une heure avant le jour. Soyez convaincue que je prendrai toutes les mesures nécessaires pour que vous soyez en sûreté, même à mes propies risques; je ne me consolerais de ma vie si , par suite de mes folies, il arrivait quelque accident à mistriss Lascelles ou à miss Cécilia Ossulton, et même à sa tante.
— Je suis toujours fort inquiète pour mon père, dit Cécilia. — J'espère que vous tiendrez vos promesses?
— Ne les ai-je pas tenues jusqu'ici, miss Ossulton ?
— Vous avez raison; mais notre connaissance ne date pas de bien loin, et s'est faite d'une manière si étrange !
— J'en conviens, mais ce sera long-temps pour vous un sujet de conversation. Je disparaîtrai aussi soudainement que je suis arrivé, et il est très probable qu'aucune de vous ne me reverra jamais.
( )n annonça le dîner, et ils se mirent à table :
mais miss Ossulton refusa positivement de quitter sa cabine, et comme elle paraissait avoir été suffisamment effrayée, Pickersgill, à la prière de mistriss Lascellcs et deCécilia, lui fit servir à diner dans la cabine des dames, où elle passa tout son temps à faire de sombres réflexions sur l'affront, humiliant qu'elle avait reçu, en se trouvant obligée de dîner avec un contrebandier, et de lui donner le bras en public.
Le vent était si léger que la marche de la Flèche ne répondait nullement à son nom , et ce ne fut que le second jour qu'ils arrivèrent à la hauteur de Portland. Ils aperçurent alors un autre yacht dans le lointain, et les deux bâtiments se rapprochant peu à peu, ils n'étaient, dans l'après-midi, qu'à environ quatre milles l'un de l'autre. Il survint alors un calme plat. Le second yacht fit des signaux, mais on ne put les distinguer, et l'on se mit à table pour diner. Une sorte d'intimité s'établit nécessairement entre des gens qui ont passé trois jours à bord d'un navire, sans avoir aucune autre personne à qui parler; et Pickersgill était un jeune homme dont l'esprit avait tant d'agré-
ment et d'originalité, qu'on ne pouvait s'empêcher de l'écouter avec plaisir. U n'essaya jamais d'outrepasser les bornes les plus strictes du décorum et de la politesse , et son compagnon Corbett montra la même réserve. Mistriss Lascelles et Cécilia sentaient combien leur situation eût pu être différente, si elles fussent tombées en d'autres mains, et elles avaient naturellement conçu pour lui quelque sentiment de reconnaissance. Il leur tardait de sortir de la position étrange dans laquelle elles se trouvaient, mais Pickersgill leur avait insensiblement inspiré un tel degré de confiance, qu'elles lui parlaient avec une familiarité que le capitaine des contrebandiers ne se permetlait jamais d'imiter.
Tandis qu'ils étaient à table, un homme de l'équipage parut à la porte de la cabine et fit un signe à Corbett. Celui-ci quitta la table surle-champ, monta sur le pont, et revint presque au même instant.
— iMilord, dit-il à Pickersgill, voudriez-vous monter sur te tillac, et voir si vous pourrez distinguer quel est le pavillon d'un bâtiment qui est en vue?
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— J'espère (jne ces dames voudront bien m'excuser un instant, dit Pickersgill en se levant ; et ii suivit Corbett sur le pont.
• — C'est la barque du yacht qui vient à nous, dit Corbett, et lord Beauprey est assis sur les écoutes de poupe avec l'officier qui l'accompagnait quand il est venu nous rendre sa première visite.
— Et combien ont-ils d'hommes dans leur barque? — Voyons. — Seulement quatre. Fort bien. Laissons venir Sa Seigneurie et son ami. Quand ils seront à bord , veillez à ce que tout notre équipage soit prêt, de crainte d'accident. Mais si vous pouviez faire entendre aux hommes qui sont dans la barque qu'ils doivent la reconduire à bord de l'autre yacht, cela n'en vaudrait que mieux. — Arrangez cela avec Adams, s'il est possible, et venez nous rejoindre. 11 faut que Sa Seigneurie nous trouve à table.
Pickersgill retourna dans la cabine, et Corbett avait à peine eu le temps de donner ses instructions à Adams, et d'y descendre à son tour, quand la barque de lord Beauprey arriva près du yacht, et il monta sur le pont à l'in-
LES TROIS CUTTEKS. 213
slant même, suivi de M. Stewart. Il ne s'y trouvait personne pour les recevoir que les matelots, et ils n'en reconnurent pas un seul. Ils regardèrent autour d'eux avec surprise, et enfin lord Beauprey dit à Adams :
— Qui êtes- vous donc?
— L'équipage du yacht, Votre Honneur.
Lord Beauprey entendit rire dans la cabine,
et, sans s'arrêter plus long-temps à questionner, il courut à l'arrière, regarda par le petit toit vitré qui éclairait la cabine, et vit sa fille et mistriss Lascelles à table avec deux hommes dont il ne pouvait voir le visage, mais qu'à leurs vêtements il prit pour Hautaine et Ossu I ton.
Pickersgill avait entendu le bruit qu'avait fait la barque en touchant le yacht, et celui des pieds qui marchaient sur le pont en approchant de l'écoutille d'arrière, et il n'en parla que plus haut pour que les dames fussent surprises dans la situation où elles se trouvaient. A l'instant où lord Beauprey venait de les apercevoir, il dit auxdeuxdamesquecomme c'était probablement la dernière fois qu'ils se trouveraient à la même table , il espérait
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quelles accepteraient un verre de vin de Champagne, pour boire tous ensemble à leur heureuse réunion avec lord Beauprey. C'était un toast qu'elles ne pouvaient refuser. Maddox remplit quatre verres, et chacun tenait le sien en main, quand lord Beauprey qui était descendu par récou tille avec M. Stewart, entra dans la cabine.
Cécilia aperçut son père; le verre lui tomba des mains, et elle se précipita dans ses bras en versant des larmes.
— Qui ne voudrait être père, mistriss Lascelles? dit Pickersgill, se rasseyant tranquillement, après s'être levé pour saluer lord Beauprey.
— Et, s'il vous plaît, qui ai-je l'hpnneur de trouver établi ici , demanda lord Beauprey d'un ton courroucé , parlant par-dessus la tête de sa fille, qui était encore appuyée sur sa poitrine. — Mais... eh oui ! — de par le ciel, Stewart, c'est le capitaine des contrebandiers, qui a mis les vêtements de notre ami Hautaine!
— Vous ne vous trompez pas, milord, répondit Pickersgill. Il vous a plu de quitter voire bâtiment pour essayer de capturer le
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mien ; vous y avez laissé trois dames sans autre équipage que trois hommes, qui ne pouvaient suffire à la manœuvre, et vous les avez exposées par là à de grands dangers. — Je vous ai rendu le bien pour le mal, en prenant possession temporaire de ce yacht, et en y mettant mon équipage pour veiller à leur sûreté; je comptais jeter l'ancre celte nuit à Cowes, et y laisser en sûreté ces dames et votre yacht.
— De par le diable!... s'écria Stewart.
— Silence, s'il vous plaît, monsieur, dit Pickersgill; souvenez-vous que vous avez déjà attaqué une fois un homme qui ne vous avait jamais offensé, et ayez la bonté de vous abstenir de tous termes offensants, car je ne les souffrirais pas. Je ne vous en ai pas adressé de semblables quand vous êtes venu sur mon bord, et je n'ai pas abusé de l'avantage que j'avais sur vous quand vous étiez en mon pouvoir. Songez aussi que ce navire est encore en la possession des contrebandiers, et que vous ne pourriez m'insuîter impunément. — Milord, permettez-moi de vous faire observer que nous autres hommes, nous avons trop de feu dans le caractère pour pouvoir raisonner de sang-froid. Avec votre
permission, votre ami, mon ami et moi , nous monterons sur le pont, et nous vous laisserons ici pour que vous appreniez de votre fille et de cette dame tout ce qui s'est passé depuis que vous les avez quittées. Après cela, je serai prêt à entendre tout ce que Votre Seigneurie pourra avoir à me dire.
— Sur ma parole,... dit M. Stewart.
— M. Stewart, s'écria Cécilia, je vous prie de garder le silence. Je dirai même que je l'exige si nous devons jamais nous retrouver à bord du même navire.
— Et vous m'obligerez beaucoup, milord, dit mistriss Lascelles en s'adressant à lord Beauprey, en vous rendant aux désirs de votre fille.
M. Stewart resta comme stupéfait, en entendant les deux dames prendre le parti du contrebandier.
— Je vous remercie de votre intervention , mesdames, dit Pickersgill , car quoique j'aie le pouvoir de faire mes conditions, je serais bien fâché de m'en prévaloir. — J'attends la réponse de Sa Seigneurie.
Lord Beauprey était fort surpris; il désirait une explication, et il donna son consentement
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à la proposition de Pickersgill, en le saluant avec un air de hauteur. Tout le monde lui paraissait être dans une fausse position; lui-même, lord Beauprey, il avait, — il n'aurait su dire pourquoi , — salué un contrebandier.
Pickersgill et Stewart montèrent sur le pont, et s'y promenèrent en long et en large, chacun de leur côté, passant l'un à côté de l'autre sans se regarder, semblables à deux chiens qui auraient voulu se battre, s'ils n'eussent été retenus par la voix de leurs maîtres. Corbett les suivit, alla joindre Pickersgill, et s'entretint avec lui à voix basse. Stewart s'approcha du côté sous le vent, pour voir si la barque qui les avait amenés y était encore; mais il y avait long-temps qu'elle était repartie pour retourner à l'autre yacht, en vertu d'un ordre supposé de lord Beauprey, qui avait été transmis à l'équipage par Adams.
Miss Ossulton avait reconnu la voix de son frère, mais elle n'était pas sortie de la cabine des dames, voulant se tenir sur son quant à soi; d'ailleurs, elle ne savait trop comment allaient les choses, Phcebé l'ayant informée que lord Beauprey et M. Stewart se trouvaient seuls à bord avec les contrebandiers.
Après un certain temps, Pickersgill et Corbett descendirent dans leur cabine, quittèrent leurs vêtements d'emprunt, reprirent les leurs et revinrent ensuite continuer leur promenade sur le pont.
Pendant ce temps la nuit était arrivée, le vent s'était levé, le cutter suivait la côte, et l'on avait en vue à bâbord le cap des Aiguilles. La conversation, entre mistriss Lascelles, Cécilia et son père, fut assez longue. Lorsqu'elles lui eurent donné tous les détails convenables, et qu'elles lui eurent rendu compte de la conduite de Pickersgill, lord Beauprey ne put s'empêcher d'avouer qu'en allant attaquer le contrebandier, il avait donné lieu à des représailles; que Pickersgill avait montré , sur tous les points, beaucoup de modération, et qu'après tout, s'il n'eût pris possession du yacht, il aurait pu arriver quelque accident à ce navire, puisqu'il ne s'y trouvait que trois hommes pour le gouverner. Il rit beaucoup de l'apprentissage de contrebande qu'on avait, fait faire à sa sœur, et de la frayeur qu'elle avait eue; et encore plus, du tour joué à ses quatre amis, en les envoyant à Cherbourg en costume de contrebandiers. 11 sut gré à Pickersgill de l'intention qu'il avait
eue de laisser le yacht dans le port de Cowes, du soin qu'il avait pris que rien ne fût détérioré à bord du yacht, et surtout de sa conduite toujours respectueuse et attentive à l'égard des trois dames. Ces procédés lui inspirèrent quelque reconnaissance , et la reconnaissance amène toujours la bienveillance à sa suite.
— Mais qui peut-il être? demanda mistriss Lascelles. — Il m'a dit que le nom de Pickersgill n'était qu'un nom emprunté, et il a ajouté confidentiellement qu'il était de bonne famille.
— Confidentiellement ! ma chère mistriss Lascelles, dit lord Beauprey.
— Sans doute , milord. — Nous sommes toutes deux ses confidentes. N'est-il pas vrai , Cécilia?
— Sur mon honneur, mistriss Lascelles , ce contrebandier paraît avoir fait sur vous une impression que bien des gens ont cherché vainement à produire.
Mistriss Lascelles ne répondit pas à cette remarque. — Milord, dit-elle, c'est à vous qu'il appartient d'en décider; mais vous nous obligerez toutes deux si vous le traitez comme il nous a traitées , c'est-à-dire avec égards et bonté.
— Et pourquoi supposeriez- vous que je veuille agir autrement? répondit Sa Seigneurie. — Non-seulement j'ai dessein de le traiter comme vous le désirez, mais il est de mon intérêt de le faire. — Ne peut-il pas, si bon lui semble, nous emmener tous en France cette nuit? N'a-t-il pas la possession de ce navire?
— Sans doute, dit Cécilia, mais nous nous ilattons que nous en avons le commandement. — Le ferons-nous prier de descendre, papa?
— Sonnez Maddox , ma chère. — Maddox , allez dire à M. Pickersgill, qui est sur le pont, queje désire lui parler, et que je lui serai obligé de descendre dans la cabine.
— A qui, milord? demanda Maddox — Quoi î à lui !
— Oui, à lui, répondit Cécilia.
— Et faut-il queje l'appelle encore milord, miss Cécilia?
— Vous pouvez l'appeler comme il vous plaira , Maddox; mais songez pourtant qu'il est encore en possession du yacht.
— En ce cas, avec la permission de milord, je prendrai le parti le plus sûr.
Maddox exécuta l'ordre qu'il avait reçu, et quelques instants après Pickersgill entra dans
la cabine. Les deux dames firent un mouvement de surprise en le voyant. Comme nous l'avons déjà dit, ii avait repris son costume ordinaire, mais ce costume était soigné et annonçait même quelque recherche. Il avait le cou découvert et entouré d'une cravate de soie noire à nœud lâche. En un mot, il offrait en toute sa personne le beau idéal d'un marin.
— Vous désirez me parler, milord? dit-il en saluant lord Beauprey.
— Oui, monsieur; je sens que vous avez eu à vous plaindre de moi, et vous avez agi eu ennemi généreux. Je vous remercie de tous les égards que vous avez eus pour ces dames, et je vous assure que je n'ai aucun ressentiment de tout ce qui s'est passé.
— Milord , je suis très-charmé de vous entendre parler ainsi, ,1'espère seulement qu'à l'avenir vous ne songerez plus à attaquer un pauvre contrebandier, qui mène une vie pleine de dangers et de privations, peut-être pour se procurer du pain à lui-même et à sa famille. J'avais annoncé à ces dames mon intention de laisser cette nuit votre yacht à l'ancre dans le port de Cowes, et de les déposer elles-mêmes
en lieu sûr. Votre arrivée imprévue me dispense de ce dernier soin. Il ne me manque, avant de vous remettre en possession de votre navire , que l'assurance positive qu'il me sera permis ainsi qu'à tout mon équipage de le quitter sans obstacle , quand nous aurons jeté l'ancre.
— Je vous en donne ma parole, M. Pickersgill, et je vous fais en outre mes remerciements.
— J'espère aussi que vous me permettrez de reconnaître d'une autre manière
— Milord, ne parlons pas de cela.
— Dans tous les cas, M. Pickersgill, si je puis jamais vous rendre service, vous pouvez vous adresser à moi.
Pickersgill ne répondit rien.
— Ne doutez pas, monsieur Pickersgill...
— Pickersgill! comme ce nom m'est odieux !
— Je vous demande pardon, milord, ajoutat-il après un instani de réflexion; il est possible que j'aie besoin de recourir à votre protection pour quelques-uns de mes malheureux compagnons.
— Et pas pour vous-même? dit mistriss Lascelles.
— Non, madame. — Je ne suis plus contrebandier.
— J'ai tant de plaisir à vous entendre annoncer cette résolution, dit Céciiia, qu'il faut que je vous serre la main.
— Et moi aussi, dit mistriss Lascelles.
— Et moi aussi, dit lord Beauprey en se levant.
Pickersgill passa le revers de sa main sur ses yeux, et sortit de la cabine.
— Je suis si heureuse! s'écria mistriss Lascelles en portant son mouchoir à ses yeux.
— C'est un homme comme j'en ai peu vu, dit lord Beauprey. Montons sur le pont.
— Vous n'avez pas encore vu ma tante , papa?
— Vous avez raison, Céciiia, je vais aller la voir, et je vous rejoindrai.
Les dames montèrent sur le pont. Céciiia alla trouver M. Stewart, et lui fit le récit de tout ce qui s'était passé. Mistriss Lascelles était assise sur le gaillard d'arrière, près du couronnement, sa jolie joue appuyée sur une main qui n'était pas moins jolie.
— Mistriss Lascelles, lui dit Pickersgill, avant
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que nous nous séparions, permettez-moi de vous dire que c'est vous qui m'avez déterminé à quitter ma profession.
— Moi, monsieur Pickersgill ! et pourquoi?
— Parce que vous m'avez dit que vous la désapprouviez.
Mistriss Lascelles sentit toute la force de ce compliment.
— Vous disiez tout à l'heure que le nom de Pickersgill vous était odieux. — Pourquoi donc le portez- vous?
— C'est mon nom de contrebande.
— Mais à présent que vous avez renoncé à la contrebande, quel nom devons-nous vous donner ?
— Je ne puis le reprendre avant d'avoir quitté ce navire, et fait mes adieux à tous mes compagnons, et alors je serai loin de vous, rnistriss Lascelles.
— Mais je suis curieuse de savoir votre nom, et vous savez ce que c'est que la curiosité dune femme. — Il faut que vous veniez me voir quelque jour et que vous me l'appreniez. Voici mon adresse.
Pickersgill reçut la carte qu'elle lui présen-
tait, et la salua avec respect. Lord Beauprey arriva sur le pont en ce moment, et mistriss Lascelles alla le joindre.
Le yacht doublait alors le cap des Aiguilles, et Pickersgill prit le gouvernail. Dès qu'on fut de l'autre côté de la pointe, ils descendirent tous dans la grande cabine, le lord Beauprey ayant engagé Pickersgill à venir prendre une collalion et un verre de vin avec eux avant de les quitter. M. Stewart, qui avait appris de Cécilia tout ce qui était arrivé, eut des attentions particulières pour Pickersgill, et trouva l'occasion de l'assurer qu'il regrettait beaucoup d'avoir dit ou fait la moindre chose qui pût lui être désagréable. Chacun recouvra donc sa bonne humeur, et tout fut gaîté et harmonie. Cependant miss Ossulton maintint sa résolution de ne pas reparaître dans la cabine tant qu'il y aurait un contrebandier à bord du yacht. A dix heures du soir on jeta l'ancre. Pickersgill prit congé de la compagnie, et descendit dans sa barque avec tous ses hommes, laissant lord Beauprey en possession de son yacht, quoiqu'il lui manquât un équipage. Maddox reprit son ton ordinaire, et le cuisinier fit brandir son
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couteau, en jurant qu'il voudrait bien voir un contrebandier oser encore lui ordonner de préparer des côtelettes aux ombres chinoises.
Le yacht était à Cowes depuis trois jours quand lord Beauprey reçut une lettre de Pickersgill, qui lui apprenait que son cutter avait été capturé, que les hommes de son équipage qui s'y trouvaient avaient été mis en prison, et qu'ils seraient probablement condamnés, puisque les quatre amis de Sa Seigneurie déposeraient qu'ils avaient vu jeter à la mer les tonneaux d'eau-de-vie, à moins que lord Beauprey ne trouvât quelque moyen de les sauver.
Lord Beauprey parla à ses amis, paya le moulant des cautionnements qui avaient été exigés, et Morrison et ses compagnons furent remis en liberté, faute de témoins.
Deux ans s'étaient écoulés depuis ces événements, et Cécilia, en deuil de sa tante, était assise devant une table, occupée à broder, quand l'intendant de son père lui apporta une lettre. Elle était de son amie, mistriss Lascelles, qui lui annonçait qu'elle venait d'épouser en secondes noces un M. Davenant; qu'ils allaient faire une excursion sur le continent, et
qu'elle prendrait cette occasion pour lui faire une courte visite en passant par Londres.
Quelques jours après, M. et mistriss Davenant arrivèrent, et celle-ci dit à son amie, en lui présentant son mari :
— Regardez bien Davenant, Cécilia, et ditesmoi si vous ne lavez jamais vu.
Cécilia le regarda avec attention. — Oui, vraiment, je l'ai déjà vu, s'écria-t-elle en lui offrant la main, et je suis bien charmée de le revoir.
Elle avait reconnu en M. Davenant son ancienne connaissance, — le contrebandier Jack Pickersgill , — le capitaine de Y En fini du Bonheur.
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Ceux qui ont voyagé dans nos possessions des Indes-Occidentales ont dû souvent s'amuser de l'humeur facétieuse et rusée de certains nègres, humeur que la nature a douée de plus d'intelligence que la généralité de cette race,
qui se manifeste surtout quand leur maître a aussi le même caractère. Le serviteur noir semble alors un miroir qui réfléchit les bizarreries du maître blanc, et quand le premier a bien étudié les singularités du second , il sait jusqu'à quel point il peut se permettre des libertés, sans avoir à craindre de châtiment.
J'ai une fois rencontré un de ces échantillons étranges dans un nègre nommé Clair de Lune, qui servait un homme non moins étrange dans son genre. Celui-ci avait pendant bien des années rempli les fonctions d'inspecteur du havre à Port-Royal, à la Jamaïque; il s'était retiré avec une pension , et il occupait alors une petite maison à Ryde, dans l'île de Wight. Il se nommait Pétoncle; mais on s'était habitué à l'appeler capitaine Pétoncle, et il conserva ce titre jusqu'à sa mort. C'était un homme gros et gras,
— assez semblable à une pétoncle par la forme;
— en un mot, sa rotondité était telle qu'il semblait qu'il aurait été plus facile de le rouler d'un endroit à un autre que de le faire marcher. Dans le fait, il n'aimait pas à marcher et il faisait rarement une plus longue promenade que le tour du petit jardin qui était en avant
de sa maison , et dans lequel il avait des roses, des œilllets et des chrysanthèmes, dont ii n'était pas peu fier. Il était chauve et la peau de sa tête brillait comme si elle eût été vernissée. Son visage était rubicond, mais les nuances en devenaient plus foncées en approchant du point central, de sorte que le bout de son nez était d'un rouge de feu. Pétoncle avait été autrefois maître d'un bâtiment marchand, et comme il voyageait souvent entre les tropiques, la chaleur du climat lui avait fait contracter une habitude de libations que sa longue résidence à Port- Royal avait rendue incurable. Clair-de- Lune n'avait qu'environ sept ans quand il l'avait acheté trois cents dollars. Il l'avait amené en Angleterre quand il y était revenu , par conséquent l'esclave était devenu libre, mais il' était resté au service de son ancien maître, car Clair-de-Lune l'aimait beaucoup, mais il aimait aussi à avoir ses coudées franches, et surtout à caresser la bouteille de rhum du capitaine Pétoncle.
Le premier attachement était une vertu ; le second, un penchant de la nature humaine; mais le troisième, aux veux du vieux Pétoncle,
était un crime de la première noirceur. J'allais le voir assez souvent, car son caractère singulier m'amusait; et comme il sortait rarement, il était toujours charmé de voir quelque ami. Un autre motif de mes visites était que j'allais rarement chez lui sans trouver à me divertir des reparties qu'échangeaient continuellement le maître et le domestique. J'étais alors lieutenant de marine, commandant les gardes-côtes , pour empêcher la contrebande dont l'île de Wight était un entrepôt , et ma station était à environ quatre milles de la demeure de Pétoncle. J'y arrivai un matin, et je le trouvai, suivant son usage, assis dans une petite salle au rez-de-chaussée.
— Eh bien, Pétoncle, mon vieil ami, comment va la santé?
— Pas bien, Bob; pour vous dire la vérité, je suis sur le siège de repen tance; faisant pénitence, comme vous le voyez, assis sur mon grand fauteuil. Hier soir, j'étais, comme on dit, entre deux vins, quoique je n'eusse bu que du grog; et ce matin, vous me trouvez à sec. Hier soir je portais plus de voiles que de lest; ce matin ma tête est lourde, et il ne s'y trouve
que du lest, — et tout cela, je le dois à ma bonté d'âme.
— Comment cela ?
— Jack Pipen était venu me voir. Si je l'avais laissé boire tout le grog, il n'aurait pu retrouver son chemin en s'en allant , et j'en ai bu ma part par bonté d'âme. A présent vous voyez que j'en porte la peine. Ma bonté d'âme a été ma perte , Bob. C'est à elle que je dois ma rotondité; elle a usé toutes les aspérités qui se trouvaient en moi.
— C'est un trait méritoire, Pétoncle, surtout quand on réfléchit combien celte conduite était contraire à votre inclination.
— Sans doute, Bob, sans doute; je suis le punch au lait de la nature humaine. Que la cheminée vienne seulement à fumer, je pleure : je pleure même quelquefois quand je ris. Toutes les femmes de Port-Royal disaient que j'étais un homme plein de sensibilité. Vous voyez que je ne me borne pas à donner mon argent comme tant d'autres, je donne jusqu'à ma tête, car je l'ai perdue hier soir pour obliger mon prochain. Au surplus, je puis fort bien m'en passer pour une demi-journée.
— Ne parlez pas ainsi , Pétoncle. Vous pourriez vous passer de la partie supérieure; ruais que feriez- vous sans bouche?
— Vous avez raison, Bob. Une tête sans bouche serait comme un navire sans écoutilles.
— Mais, en parlant de cela , les parois de ma bouche sont à sec comme les bois d'un bâtiment sur le chantier. Qu'en dites-vous? Appelleronsnous Clair-de-Lune?
— Il me semble qu'il fait encore trop grand jour.
— Oh ! ce n'est qu'une éclipse, — une éclipse totale, je puis dire. Le fait est que j'ai la tête si lourde qu'elle roule d'une épaule à l'autre, et il faut que je me passe dans le gosier quelque chose qui puisse la soutenir. — Clair-de-Lune!
— Clair-de-Lune! venez briller ici , drôle à face noire.
Le nègre était occupé à aiguiser les couteaux; il répondit, mais ne se montra point.
— Comment moi pouvoir briller, Massit , quand vous jamais ne me donnez un morceau de métal brillant blanc ou jaune?
— Ne raisonnez pas, monsieur, et faitesnous voir sur-le-champ votre figure luisante.
— Ma figure n'être pas plus luisante que votre tête sans cheveux, Massa , répondit le nègre sans encore paraître.
— Si ma tête est sans cheveux, c'est que je m'en suis arraché un chaque fois que vous m'avez volé du rhum, et voilà pourquoi il ne m'en reste plus. D'ailleurs, les cheveux sont comme les rats, qui abandonnent un navire quand il devient trop vieux. Et maintenant, Bob, je voudrais savoir combien de temps ce drôle nous fera attendre. Je l'ai acheté, je lai amené ici, je lui ai donné la liberté; mais donnez-lui un pied , et il en aura bientôt pris quatre. — Clairde-Lune, je sens que je me mets en colère, et que le bout de mon nez en est rouge.
— Moi venir à l'instant, Massa.
Clair-de-Lune aiguisa son dernier couteau,
et entra dans l'appartement.
— Vous m'avoir appelé, Massa?
— Et à quoi bon vous appeler, maudit noiraud, puisque vous ne venez pas?
— Vous n'être, pas juste, Massa. Vous m'avoir dit bien des fois : Clair-de-Lune, vous faire d'abord une chose, et puis en commencer une autre. — Moi vous avoir obéi. — Avoir
d'abord fini d'aiguiser les couteaux, et puis venir.
— Suffit, suffît. Donnez-nous de l'eau et des verres.
Clair-de-Lune obéit, et s'avança vers la porte en me faisant du coin de l'œil une grimace expressive.
— Êh bien ! où allez-vous? M'avez-vous jamais vu boire de l'eau , ou en offrir à un ami ?
— Moi ne vous en avoir vu boire qu'une seule fois, mais alors vous être gris, et l'avoir prise pour du grog. Mais vous bien souvent donner de l'eau à un ami.
— Moi, quand? A qui, figure d'ébène?
— Vous m'avoir dit bien souvent, Massa, que l'eau être assez forte pour moi.
— C'est, parce que je vous aime, Clair-de- Lune. — Le grog est notre plus grand ennemi.
— Massa Pétoncle être réellement bon chrétien , dit Clair-de-Lune en me regardant; lui aimer son plus grand ennemi.
— Dans tous les cas, je ne crains pas de le voir en face. Ainsi, donnez-nous la bouteille de rhum.
Clair-de-Lune mit la bouteille sur la table.
— Allons, Bob, préparons notre grog. — Eh bien ! que signifie cela ? il ne reste rien dans la bouteille!
— Avoir été vidée hier soir, Massa.
— Drôle que vous êtes , je puis jurer qu'elle était encore à demi pleine quand j'ai versé mon dernier verre. Je l'ai levée devant la lumière pour voir ce qui restait dans la cale.
— Quand vous être monté dans votre chambre, Massa, plus n'y avoir une seule goutte dans la bouteille; moi en prendre le ciel à témoin.
— Me ferez-vous serment que vous n'avez pas bu ce qui manque dans la bouteille ?
— Non, Massa; moi homme d'honneur, — pas vouloir mentir.
— Et comment avez-vous osé boire mon rhum?
— Vous m'avoir dit de le boire, Massa.
— Moi ! il fallait donc que je fusse plus que gris. — Mais voyons; répétez-moi ce que je vous ai dit; — répétez-le-moi mot pour mot.
— Bien aisément, Massa. — Quand Massa Piper avoir été parti , vous regarder la bouteille, et dire : Moi boire encore un coup avant