‹ Le pirateChapitre 4 sur 15 · LE P1K.VTE · texte numérisé non relu

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là, — et il montra Francisco; — qu'il s'était toujours opposé au capitaine, qui n'avait jamais voulu lui permettre de quitter son boni parce qu'il était le seul homme de tout l'équipage qui entendit la navigation; — qu'il avait plusieurs fois excité ses compagnons à s'insurger contre le capitaine et à se rendre maîtres du schooner, et que, comme les autres accusés et le fils du capitaine pouvaient le déclarer, s'ils voulaient dire la vérité, il était détenu dans sa cabine pour une semblable tentative quand le Vengeur était arrivé aux Caïques; qu'on ne l'avait remis en liberté que parce qu'on savait qu'il connaissait le passage, et qu'on Pavait menacé de le jeter par-dessus le bord s'il ne conduisait le schooner dans la baie; — qu'à tout risque il l'avait fait échouer sur les rochers, et que sachant fort bien que le capitaine l'assassinerait, il l'avait tué lui-même d'un coup de mousquet, tandis qu'il était à la nage pour gagner la terre après que sa barque avait été coulée à fond; ce que le fds du capitaine pouvait encore déclarer, puisqu'il lui en avait fait le reproche, et qu'il cherchait à lui arracher la vie, quand un officier et des marins anglais

l'avaient tiré de ses mains et les avaient fait tous deux prisonniers; — qu'il s'attendait à peine à entendre Francisco, le fils du capitaine, avouer la vérité pour le sanver, car il était son ennemi mortel, et il en donnerait la preuve. — L'attaque de la maison de don Cumanos avait été projetée depuis long- temps, et Francisco s'y était rendu comme s'il avait fait naufrage pour tâcher de découvrir où étaient les lingots d'or et en informer son père, ce qu'il n'avait pas manqué de faire, mais il avait profité de cette occasion pour lui envoyer à lui une balle dans l'épaule, ce qui était à la connaissance de tout l'équipage, et ce que Francisco n'oserait nier. Il finit par dire qu'il espérait que la cour ordonnerait que le fils du capitaine fût mis à la torture, ce qui était le seul moyen de lui faire dire la vérité. Au surplus, il pouvait parler sur-le-champ s'il le voulait.

Quand Hawkhurst eut cessé de parler, il y eut un silence de quelques minutes. Le jour touchait à sa fin, et plusieurs parties de la grande salle de justice étaient déjà dans l'obscurité, tandis qu'un reste de clarté sombre et

solennelle tombait encore sur les physionomies sauvages et insouciantes des accusés. Le soleil se couchait sous une masse d'épais nuages, mais dont les bords étaient ornés d'une frange d'or et de pourpre. Hawkhurst avait parlé avec facilité et énergie, et il y avait dans le son dur et rauque de sa voix quelque chose qui semblait annoncer une honnête franchise. Même les jurements dont il parsemait de temps en temps son discours, et que nous nous sommes dispensés de rapporter, semblaient moins des blasphèmes que des marques de sa sincérité, et prêtaient une nouvelle force à sa déposition.

Nous avons déjà dit qu'un profond silence suivit la fin du discours adressé par Hawkhurst à la cour. Au milieu de l'obscurité croissante qui annonçait l'approche de la nuit, ceux qui étaient spectateurs de ce drame terrible commencèrent à en sentir l'importance, et ne purent s'empêcher de frémir, pour la première fois, en songeant que la vie d'un si grand nombre d'accusés dépendait d'un seul mot : coupable, et que ce mot allait probablement être prononcé. Ce silence imposant et pénible fut interrompu par des sanglots étouffés qu'une

femme laissait échapper malgré elle, mais l'obscurité qui régnait dans la partie de la salle où elle se trouvait ne permit pas de la distinguer. Ce mouvement de sensibilité était inattendu, car pouvait-il exister une femme qui prît intérêt au sort de ces infâmes meurtriers? Cependant les cœurs des auditeurs en furent touchés.

Les juges sur leur siège, les hommes de loi à la barre, et les jurés dans leur banc, sentirent la force de cet appel involontaire, et il adoucit l'impression défavorable que le discours de Hawkhurst avait produite contre le jeune Francisco. Tous les veux se dirigèrent alors vers le jeune homme qui était doublement attaqué, d'abord par l'accusateur public, ensuite par un des complices de ses crimes. Dans cet instant, le soleil perçait la masse des nuages et faisait briller sur lui un de ses derniers rayons, tandis que les autres prisonniers étaient plus ou moins dans l'ombre. C'en fut assez pour qu'il devînt impossible de le confondre avec ses compagnons, scélérats vulgaires, quoique audacieux, couverts de haillons qui déguisaient mal leur férocité, et qui devaient leur courage, seule

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vertu qu'ils possédassent , soit à leurs habitudes, soit à leur organisation physique, soit à l'influence de ceux qui les entouraient.

Les sanglots étouffés qui se répétaient par intervalles comme si celle qui les faisait entendre eût été hors d'état de les réprimer, semblèrent le réveiller, et lui faire sentir l'importance du rôle qu'il avait à jouer dans la tragédie dont il était un des principaux personnages. Ses traits étaient pâles, mais calmes; son air mélancolique, mais fier; ses yeux brillants, et fixés„ non sur ses juges, non sur l'auditoire, mais, comme ceux de l'aigle, sur le glorieux rayon du soleil couchant, qui tombait sur lui à travers la croisée qui était en face de lui.

Enfin la voix de Francisco se fit entendre, et le son plein, sonore et harmonieux de cette voix occasionna un tressaillement général. Les oreilles de ceux qui l'en tendaient retentissaient encore des intonations dures et grossières et de l'idiome barbare de Hawkhurst, quand la voix mâle, mais pleine de douceur, de Francisco attira toute leur attention. Les jurés avancèrent la tête vers lui pour mieux l'entendre,

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lesjup-es, les hommes de loi, tout l'auditoire, fixèrent les yeux sur lui, et le président leva un doigt en l'air pour obtenir un silence complet.

— Milord, — messieurs les jurés, dit Francisco , en me trouvant dans cette situation dégradante, je n'avais pas dessein de prononcer un seul mot pour me défendre. Celui qui vient de parler vous a invités à me faire mettre à la torture; ses souhaits sont accomplis d'avance, car quelle torture peut être plus cruelle que de me voir où je suis en ce moment? Ma vie a été courte, bien misérable, et elle n'a été qu'une suite non interrompue de tourments tels, que j'ai souvent pensé que tout événement qui m'en délivrerait, sans que j'attentasse moi-même à mes jours, serait pour moi un bienfait de la Providence. Cependant, depuis quelques minutes, j'ai reconnu qu'il existe encore des liens qui m'unissent à mes semblables; que je suis encore trop peu préparé à la mort. Qui pourrait mourir sans regret quand il y a un si beau firmament à voir et à admirer, et quand il existe une femme dont le cœur le juge innocent et prend pitié de ses infortunes? Non, milord,

la merci, la pitié, la compassion, n'ont pas encore disparu de la terre, et c'est pourquoi je sens que je suis encore trop jeune pour mourir. Que Dieu me le pardonne, mais je croyais que ces sentiments ne s'y trouvaient plus, car je ne les ai jamais reconnus chez les hommes parmi lesquels mon malheureux destin m'a jeté, et c'est par suite de cette conviction que j'ai si souvent désiré la mort. — Et maintenant , puisse le Dieu souverainement juste qui nous juge, non en ce monde, mais dans l'autre, me permettre de vous prouver que je n'ai pas mérité que mes semblables, — des pécheurs comme moi, — des hommes, — prononcent contre moi une sentence ignominieuse.

Milord, je ne connais ni les subtilités des lois, ni les détours de la chicane. Je vous déclarerai d'abord que je n'ai jamais rien pris à personne, mais que j'ai quelquefois pu rendre ce que d'autres avaient pris ; — que je n'ai jamais assassiné personne, mais que je me suis toujours placé entre le poignard de l'assassin et sa victime. C'est ce qui m'a rendu l'objet de la haine et de la persécution de ceux avec lesquels j'étais forcé de vivre; et c'est ce qui fait que ma vie est

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menacée par des lois que je n'ai jamais transgressées. Celui qui vient de vous adresser la parole vous a dit que je suis fils du capitaine. Je ne le suis pas. Ce n'est qu'une assertion faite par le scélérat le plus atroce et le plus inaccessible aux remords, de tous les hommes qui m'entourent; — par un misérable qui a fait sa gloire, son plaisir et son bonheur de répandre le sang.

Milord , long-temps avant que cet homme l'eût assassiné, le capitaine m'avait déclaré luimême que je n'étais pas son tils. Son fils ! non , Dieu en soit loué, je ne le suis pas, quoique mon sort fût lié au sien d'une manière incompréhensible, et que je fusse en son pouvoir. Le jour même de sa mort, il m'avait remis un paquet de papiers qui devaient m'apprendre qui je suis; mais je l'ai perdu, et j'ai vivement regretté cette perte. — Je n'ai appris qu'un seul fait de celui que cet homme appelle mon père, et c'est qu'il a lui-même, de sa propre main, donné la mort à ma mère.

Le discours de Francisco fut interrompu en ce moment par de nouveaux sanglots qui firent tressaillir tout l'auditoire. La nuit était tom-

bée, et le président ordonna qu'on éclairât la salle avant que l'accusé continuât sa défense. Pendant qu'on exécutait cet ordre, 1 intérêt qu'on prenait au jeune homme se manifestait par le bruit sourd des conversations qui avaient lieu de tous côtés à demi-voix. Enfin quand la salle fut éclairée, le président prononça le mot « silence! » chacun se tut, et il dit au prisonnier de reprendre la parole.

Francisco continua donc son discours , et commença par rapporter le peu de souvenirs qui lui restaient de sa première enfance. En avançant dans son sujet, il s'échauffa, devint plus éloquent, ses gestes prirent de l'énergie , sans avoir rien de forcé ni de violent; et le jeune homme, pâle et modeste, parut enfin un orateur animé et presque inspiré. Il traça rapidement , mais avec autant de force que de clarté, les principaux événements de sa vie. Ses accents respiraient la vérité, sa physionomie ingénue portait la conviction dans les âmes, et ses traits expressifs proclamaient son innocence.

Tous ceux qui l'avaient entendu ajoutèrent foi à ses paroles, et les jurés paraissaient impa-

tients d'aller aux voix et de l'acquitter, quand le président se leva, et leur dit que, dans tout ce qu'ils venaient d'entendre, il ne se trouvait que des assertions, — ? des assertions qui, à la vérité, semblaient presque convaincantes, mais qu'il devait s'acquitter d'un devoir pénible en leur faisant remarquer que ces assertions n'étaient appuyées d'aucune preuve.

— Hélas ! dit Francisco , quelles preuves puis-je donner, si ce n'est la déclaration de ceux qui sont accusés comme moi, et je sais qu'elle ne peut être admise, quand même ils seraient disposés à dire la vérité. Puis-je faire sortir les morts de leurs tombes? Puis-je évoquer les ombres de ceux qui ont été assassinés, pour qu'ils rendent justice à mon innocence? Puis-je espérer que don Cumanos arrivera toutà-coup d'un autre hémisphère pour rendre témoignage en ma faveur? Hélas! s'il savait dans quelle situation je me trouve, il viendrait à mon secours; mais il arriverait trop tard. Non, non, je ne puis même espérer que la jeune et intéressante Espagnole, la dernière de ceux dont j'ai été le protecteur, veuille paraître en ce lieu pour s'exposer aux regards et à la curiosité de la foule.

— Elle est ici! s'écria une voix mâle.

Au même instant, un passage s'ouvrit dans la foule qui remplissait l'auditoire, et Clara, soutenue par Edouard Templemore, en grand uniforme, s'avança vers les juges, et fut placée dans le banc des témoins.

L'apparition d'une jeune et belle fille, qui regardait autour d'elle avec alarme, fit une forte sensation dans tout l'auditoire. Dès qu'elle eut repris quelque calme, on lui fit prêter le serment d'usage, et elle déclara ensuite quelle avait été la conduite de Francisco pendant tout le temps qu'elle avait été prisonnière à bord du Vengeur. Elle fit remettre sur le bureau des juges le paquet de papiers qui avait sauvé la vie à Francisco. Elle raconta comment elle l'avait ramassé, et dit qu'ayant été séparée de lui au même instant, elle n'avait pu le lui rendre, ce qui prouva du moins la vérité d'une partie de ce qu'avait dit le malheureux jeune homme. Enfin elle fit le plus grand éloge de la bonté du cœur et de la générosité de Francisco.

Quand elle eut cessé de parler, chacun se demanda dans l'auditoire : — Ce jeune homme peut-il être un pirate et un meurtrier? et chacun se répondit — Non ; impossible!

— Milord, dit Edouard Templemore au président, je vous demande la periniscion d'adresser une question à l'accusé. En visitant le Vengeur* avant d'y faire mettre le feu, suivant les ordres que j'avais reçus, j'ai trouvé ce livre. Je désire savoir s'il appartient à l'accusé , comme cette jeune dame me l'a dit. Et. il montra la Bible de Francisco.

— Il est à moi, répondit Francisco.

— Puis-je vous demander de quelle manière il est tombé en votre possession?

— C'est tout ce qui me reste d'une mère cruellement assassinée. — 11 faisait sa consolation; il a long-temps été la mienne. — Rendezle-moi, monsieur; il est en ce moment plus nécessaire que jamais.

— Dites-vous que votre mère a été assassinée? s'écria Edouard Templemore avec une vive agitation.

Le président se leva et fit la récapitulation des preuves qui avaient été données des crimes commis par les pirates. A l'égard de Francisco, quoiqu'il lût évidemment bien disposé en faveur de ce jeune homme, il dit que son devoir l'obligeait de faire remarquer aux jurés que,

quoique la déclaration de la jeune dame espagnole contînt certaines choses qui semblaient lui être favorables, cependant il était notoire qu'un grand nombre de meurtres et d'actes de piraterie avaient été commis pendant qu'il était à bord du bâtiment pirate nomme le Vengeur, et qu'il n'existait aucune preuve qu'il n'y eût point pris part, quoiqu'il eût pu s'en repentir après; ce qu'on pouvait induire de la manière dont il avait agi pendant que la dame espagnole était prisonnière sur ce navire, et ce qui serait. un motif pour le recommander à la clémence de Sa Majesté et obtenir son pardon , ou du moins une commutation de peine, si sa condamnation éiait prononcée. Il leur rappela qu'ils ne devaient avoir aucun égard aux accusations portées contre ce jeune homme par un de ses co-accusés, Hawkhurst; elles ne pouvaient avoir aucun poids, et ils devaient écarter de leur esprit toute impression défavorable qu'elles auraient pu produire. D'une autre part, il était de son devoir d'ajouter que la déclaration de la jeune Espagnole, sous un certain point de vue, tendait à inculper l'accusé Francisco, puisqu'elle prouvait que la meilleure in-

telligence régnait entre lui et le capitaine des pirates. Quelque intérêt que lui inspirât ce jeune homme, il était obligé de déclarer, à son grand regret, qu'il ne voyait pas de motifs suffisants pour déterminer les jurés à le proclamer innocent, et il croyait qu'il était de leur devoir de déclarer indistinctement coupables tous les accusés.

•— Milord, dit Edouard Templemore quand le président se fut rassis, le contenu de ce paquet, dont je n'ai pas cru devoir rompre le cachet, ne peut-il pas renfermer quelques preuves en faveur de l'accusé Francisco ? Trouvezvous quelque difficulté à ce qu'il soit ouvert avant que les jurés prononcent leur déclaration?

— Aucune, répondit le président; mais que suppose-t-on qu'il contient?

— Milord, répondit Francisco, les pièces qu'il contient doivent avoir été écrites par le capitaine des pirates. Il a remis ce paquet entre mes mains à l'instant où nous allions quitter le schooner échoué, en me disant que j'apprendrais qui étaient mes parents. — Ce paquet m'appartient, milord; }e le réclame, et je m'oppose à ce qu'il soit ouvert. Si je dois subir une

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mort ignominieuse, je veux que le secret de ma naissance meure avec moi, et que ma famille n'ait pas à rougir d'une honte que je n'ai pas méritée.

— Non, non! — suivez mon avis, lui dit Edouard Templemore avec une vive émotion; si les pièces qui s'y trouvent sont de l'écriture du capitaine, cette écriture peut être rendue authentique par la déclaration des deux témoins du Roi, et s'il s'y trouve des choses qui confirment la vérité de tout ce que vous avez dit, ces pièces peuvent être admises en preuves. — N'estil pas vrai, milord?

— Oui , si l'authenticité de l'écriture est prouvée, répondit le président; d'autant plus que cette jeune dame était présente quand le capitaine a remis ce paquet à l'accusé, et qu'elle a entendu ce qu'il lui a dit en le lui remettant. — Consentez-vous que ces pièces soient produites, jeune homme?

— Non, milord, répondit Francisco, à moins qu'il ne me soit permis de les lire d'abord moimême, et que je ne sois sûr d'être honorablement acquitté. — Messieurs les jurés peuvent faire leur déclaration.

Les jurés se levèrent pour se consulter. Pendant ce temps, Edouard Templemore s'approcha de Francisco, accompagné de Clara, et tous deux le conjurèrent de permettre que le paquet fût ouvert. Francisco résista à leurs instances. Enfin les jurés se rassirent, et leur chef restant debout, se tourna vers le président.

— Milord, dit-il, notre déclaration unanime est...

— Arrêtez, monsieur î s'écria Edouard Templemore, entourant d'un bras le corps de Francisco , et étendant l'autre vers le chef des jurés : — Ne perdez pas ce jeune homme ! — c'est mon frère.

— Et mon sauveur! s'écria Clara à genoux de l'autre côté de Francisco, et les bras étendus vers le ciel.

Les mots prononcés par Edouard produisirent une commotion électrique. Le chef des jurés retomba sur son siège, le président fut muet d'étonnement, et le profond silence de tout l'auditoire fut suivi de murmures confus.

En ce moment où les deux jeunes gens étaient près l'un de l'autre, chacun aperçut entre eux une forte ressemblance. Le teint de Francisco

était plus brun que celui d'Edouard, parce que, dès sa première enfance, il avait été exposé au soleil des tropiques; mais du reste ils avaient tous deux les mêmes traits.

Il se passa quelque temps avant que le président pût rétablir le silence, et quand enfin il l'eut obtenu, il ne savait trop lui-même ce qu'il devait dire ou faire.

Pendant ce temps Edouard et Francisco s'étaient entretenus à voix basse.

— Milord , dit le premier, l'accusé consent que le paquet soit ouvert.

— Oui, dit Francisco d'un air mélancolique, j'y consens, quoique je n'espère pas que les pièces qui s'y trouvent puissent rien changer. — Hélas I à présent que je tiens à la vie — que j'ai tant de raisons pour y tenir, je sens que tout espoir m'échappe. — Le temps des miracles esl passé, et il en faudrait un pour me sauver; il faudrait que le capitaine des pirates sorlit du tombeau, et attestât mon innocence.

— Et il en sort pour l'attester, s'écria à l'autre bout de la salle une voix sombre et creuse qui fit tressaillir les juges, l'auditoire, les accusés et surtout Hawkhurst. Et l'on vit

s'élever par-dessus tous les autres la taille colossale de Caïn , qui s'avançait vers le banc des témoins.

Mais il ne ressemblait plus au portrait que nous en avons tracé au commencement de cette histoire. Il avait coupé sa longue barbe, il était pâle, blême, et sa maigreur le faisait ressembler à un squelette. Ses yeux enfoncés, mais non éteints, ses joues creuses, et une toux sèche qui lui coupait la parole à chaque instant prouvaient que ses jours touchaient à leur fin.

— Milord, dit-il en s'adressant au président, je suis le pirate Caïn, et j'ai été le capitaine du Vengeur. Cependant je suis encore libre, et je suis venu ici de ma propre volonté pour attester l'innocence de ce jeune homme. Mes mains et mes pieds n'ont pas encore connu les fers; je ne suis pas prisonnier; mon nom n'est pas compris dans l'acte d'accusation , ma déclaration peut et doit donc être reçue. — Personne dans cette cour ne me connaît ni ne peut constater mon identité, à l'exception de ceux dont le témoignage ne saurait être admis, puisqu'ils sont accusés. Je ne suis ici que pour sauver ce jeune

homme, et pour le sauver seul , et je demande à prêter le serment requis.

On lui fit prêter le serment d'usage, et il le fit avec une solennité plus qu'ordinaire.

— Milord, — messieurs les jurés, dit-il ensuite, j'ai assisté à la séance de la cour depuis le commencement, et je déclare, sous la foi du serment, que chaque mot que Francisco a dit pour sa défense, est la vérité. Jamais il n'a commis ni meurtre, ni acte de piraterie, et il s'y est au contraire toujours opposé, autant qu'il pouvait le faire. Les pièces contenues dans le paquet que je lui ai remis, vous l'auraient attesté, comme je le fais en ce moment; mais il s'y trouve des secrets qui ne doivent être connus que de lui seul, et c'est ce qui m'a décidé à me présenter moi-même, plutôt que de le laisser ouvrir. — Comment ce jeune officier a découvert que Francisco est son frère , c'est ce que je ne puis expliquer; mais s'il est fils de Cécilia Templemore, il ne se trompe pas. — Au reste, le contanu du paquet leur apprendra tout.

— Et maintenant que je vous ai fait ma déclaration , milord, je suis content. ~ J'ai fait

une bonne œuvre avant de mourir, et je me livre moi-même à la justice, comme pirate, et comme meurtrier. — Il est vrai que mes jours sont comptés , — grâce au scélérat que voilà ; mais je préfère subir la mort que je mérite, en expiation de tant de crimes.

Caïn se tourna alors vers Hawkhurst, qui, étant le premier sur le banc des accusés , n'était séparé de lui que par une barre d'appui, et qui semblait dans un état de stupeur , car il n'était pas encore revenu du premier mouvement de terreur, qui lui avait fait regarder l'apparition de Caïn comme surnaturelle.

— Misérable , s'écria le capitaine en approchant sa bouche de l'oreille de son ancien lieutenant, — tu mourras comme un chien, et sans t'être vengé, car Francisco vivra, et je vis encore.

— Et es-tu bien réellement vivant? lui dit Hawkhurst commençant à se remettre de sa frayeur.

— Oui, vivant, — en chair et en os; — tâte ce bras et tu en seras convaincu; car tu en as éprouvé la force, dit Caïn. — Maintenant, milord, je n'ai plus rien à dire. — Adieu, Francisco, adieu ! — Puisses-tu être heureux ! —

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t'ai aimé depuis que lu existes, et je viens de îe prouver que je t'aime encore. Ne maudis pas ma mémoire, et pardonne-moi; oui, pardonne-moi quand je n'existerai plus. — Ah! ajouta-t-il en fixant tout-à-coup les yeux vers un coin du plafond de la salle, la voilà, Francisco, la voilà! et vois, continua-t-il en étendant les bras du même côté; elle sourit, Francisco; — oui, la mère me sourit et elle me pardonne sa...

11 ne put finir sa phrase : pendant que Caïn avait les bras levés, Hawkhurst aperçut un poignard passé dans sa ceinture; il le saisit avec la rapidité de la pensée, et le lui enfonça dans le corps jusqu'à la poignée.

Caïn tomba lourdement sur le plancher, et il s'ensuivit une scène de confusion générale. Deux constables saisirent les bras d'IIawkhurst, el deux autres relevèrent Caïn.

— Je te remercie, Hawkhurst, dit Caïn d'une voix mourante; tu as à répondre d'un meurtre de plus, et tu m'as évité ia honte du gibet, et surtout celle d'y mourir avec toi. - Adieu, Francisco! Et poussant un profond gémissement, Caïn expira.

Ainsi périt le fameux capitaine des pirates,

qui avait répandu tant de sang, et dont la mort fut causée par un meurtre. — Sang pour sang!

On enleva le corps de Caïn, et l'ordre s'étant enfin rétabli, les jurés déclarèrent Francisco innocent, et tous les autres accusés coupables. Francisco fut mis en liberté sur-le-champ, et il se retira avec le frère qu'il venait de trouver, au milieu des félicitations de tous ceux qui purent s'approcher de lui.

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