PREMIER CUTTER
Lecteur, avez-vous jamais été à Plymouth? si vous y avez été, vos yeux doivent s'être reposés avec extase sur le beau domaine du comte de Mount-Edgcumbe; et si vous n'y avez pas
encore été, vous ne sauriez y aller trop tôt. A Mount-Edgcumbe vous verrez les plus beaux arbres qui existent dans le monde entier, couronnant le sommet des montagnes, et descendant jusque sur le rivage de la mer. De cet endroit charmant, le plus splendide panorama du monde s'offrira à vos regards. Vous verrez... ■ — je sais à peine ce que vous ne verrez pas. — Vous verrez Ram-Head, et la baie de Cawsand; vous verrez Breakwater, l'île de Drake, et le Pont-du-Diable au-dessous de vous, avec la ville de Plymouth et ses fortifications, ainsi que le Hoé.De là vous arriverez à laPointe-du-Diable, autour de laquelle le flux coule avec une force diabolique Vous verrez ensuite le nouveau bureau des vivres, autour duquel sir James Gordon avait coutume de se promener toute la journée, prenant une prise de tabac dans la tabatière de quiconque en portait une, prise que chacun se faisait un plaisir de lui offrir, et qu'il acceptait avec un égal plaisir, ce qui prouve combien de plaisir peut causer une seule prise de tabac. — Vous verrez aussi le Mont- Wise et Mutton-Cove ; la ville de Devonport avec son magnifique chantier et ses arsenaux.
Vous verrez des vaisseaux en construction , et des vaisseaux désarmés; — des vaisseaux qu'on radoube et des vaisseaux qu'on équipe; — des vaisseaux levant l'ancre, et des vaisseaux à la voile; — ■ des carcasses de vaisseaux pour renfermer les condamnés à la déportation jusqu'à l'exécution de leur sentence, et le vaisseau de garde; — sans parler des chaloupes des vaisseaux , des gabarres et des barques de toute espèce, jusqu'aux bateaux des vivandières. En un mot, il y a beaucoup de choses à voir à Plymouth, indépendamment de la mer; mais ce que je désire particulièrement en ce moment, mon cher lecteur, c'est que vous vous placiez près de la batterie de Mount-Edgcumbe; de là vous verrez un cutter étant sur une seule ancre, et vous remarquerez à sa flamme et à son pavillon de poupe, que ce bâtiment est un yacht. De tous Jes amusements auxquels se livre la noblesse de notre île, il n'en existe aucun qui soit aussi mâle, aussi patriotique, aussi national, aussi propre à exciter l'enthousiasme, qu'un voyage ou une excursion de plaisir à bord d'un yacht. C'est un divertissement particulier à l'Angleterre, non-seulement à cause
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de sa position insulaire et de la foule d'excellents ports qui garnissent ses côtes, mais parce qu'il exige un certain degré d'énergie et de richesse , qui se trouve rarement en d'autres pays. Nos souverains ont eu la sagesse d'encourager ce goût, parce qu'ils ont senti que la sûreté du royaume devient plus complète quand chacun est plus ou moins marin, et se rattache par quelque lien à la profession navale. C'est un amusement de la plus grande importance pour le pays, car il a contribué à perfectionner l'art de la construction et de l'équipement des navires, et il fournit de l'occupation à nos marins et à nos charpentiers. Mais si je voulais détailler tout ce que je pourrais dire à la louange des yachts, je n'avancerais jamais dans mon histoire. Je boirai donc un rouge-bord à la santé de l'amiral lord Yarborough, et des membres du club des yachts, et je commencerai.
Vous remarquerez que ce yacht est gréé en cutter, et qu';I se balance avec grâce sur l'eau calme du port. On travaille en ce moment à lever l'ancre, on déploie la voile de misaine, tous les préparatifs du départ se terminent;
dans quelques minutes il sortira du port. Vous voyez quelques dames assises près du couronnement, et il y a cinq cuisses de venaison suspendues à la poupe. Je l'ai déjà dit, rien n'est plus agréable qu'un voyage de plaisir sur un yacht.
Mais il est temps que nous montions à bord. Vous voyez que le tillac est formé de planches étroites de sapin blanches comme la neige; les canons sont de cuivre bien poli ; les bittes et les habitacles sont en acajou; il est peint avec goût et toutes les moulures sont dorées. Rien n'y manque, mais rien ne fait encombrement nulle part. — A présent, descendons sous le pont. — Voici la cabine des dames. Peut-on se figurer un appartement plus élégant, meublé avec meilleur goût? N'y trouve-t-on pas toutes les recherches du luxe? Elle est petite, j'en conviens; mais n'êtes-vous pas surpris que, malgré sa petitesse, elle contienne tout ce qui peut être utile, commode et agréable, grâce à l'ordre et à l'arrangement qui y règne? Voici la salle à manger, et ensuite la cabine des messieurs. Rien de plus complet, rien de plus recherché. — Maintenant, visitons le reste du
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navire. Voici l'intendant, avec son grand buffet. Il est occupé à presser des citrons pour préparer du punch; il a mis le Champagne dans la glace, et vous voyez à côté une rangée de longs bouchons de Bordeaux. — Passons à l'avant; voici l'endroit où couchent les hommes de l'équipage; vous voyez qu'ils n'y sont pas serrés comme à bord d'un vaisseau de guerre : le luxe se montre encore, même à la proue. — Et cette cuisine! n'est -elle pas admirablement arrangée? c'est véritablement multum in parvo. Ne sentez-vous pas le fumet délicieux qu'exhale cette soupe à la tortue? — On éprouve quelquefois des bourrasques en mer; mais mettezmoi à bord d'un yacht de plaisir, et je m'en bats l'œil.
A présent que je vous ai fait voir toutes les parties du bâtiment, il faut que je vous présente les individus qui s'y trouvent.
Voyez-vous ce bel homme à teint fleuri, en pantalons blancs et à jaquette bleue; qui tient d'une main un télescope, et de l'autre un verre de grog qu'il vient de prendre par l'écoutille ? C'est lord Beauprey, le propriétaire du navire, et membre du club des yachts. Il a bien l'air d'un marin, et la réalité ne dément pas son
air. Je l'ai pourtant vu revêtu de son costume d'apparat à l'ouverture de la chambre des pairs.
Celui qui est près de lord Beauprey, est M. Stewart, lieutenant de marine. Il se tient d'une main à un cordage, non qu'il en ait besoin pour se soutenir, mais parce qu'ayant été toute sa vie employé à un service actif, il ne sait que faire de ses mains quand elles n'ont rien à faire. C'est un protégé de lord Beauprey, et il remplit les fonctions de maître du navire.
Cet homme bien bâti, qui est debout près de l'habitacle, est M. Hautaine. Il a servi six ans dans la marine en qualité de midshipman, et ce service ne lui a pas plu. Il a servi ensuite six autres années dans un régiment de cavalerie, et ce service ne lui a pas plu davantage. Enfin il s'est marié, et il n'a pas eu besoin d'un si long apprentissage pour reconnaître que son dernier état lui plaisait encore moins que les deux premiers. Tout cela n'empêche pas qu'il n'aime beaucoup les yachts et les femmes des autres; et partout où il se présente, il est toujours le bienvenu.
Ce jeune homme ayant un gilet brodé et des
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gants blancs, qui se courbe pour parler à une des dames, est un M. Vaughan. On le voit à Almack, chez Crockford, partout en un mot. Il connaît tout le monde et tout le monde le connaît. Il a quelques dettes, et une invitation à une excursion de plaisir à bord d'un yacht lui est toujours fort agréable.
Cet autre jeune homme, assis à côté de la même dame, est un parent de lord Beauprey. Regardez le, et vous verrez sur-le-champ ce qu'il est. 11 singe le marin. Il ne s'est pas rasé ce matin , parce que les marins n'ont pas le temps de se faire la barbe tous les jours. Il n'a pas mis de linge blanc, parce que les marins ne peuvent s'astreindre à en changer chaque jour. Il a un cigare à la bouche, ce qui le rend presque malade, et ce qui est insupportable à la compagnie, mais c'est une habitude des marins. Il parle du plaisir qu'il aurait à éprouver un gros temps, ce qui ferait disparaître toutes les dames du tillac, mais alors elles ne s'apercevraient pas qu'il souffre le mal de mer avec moins de courage qu'elles. Il a le malheur d'être né avec une grande fortune et d'être un sot. Il se nomme Ossulton.
Il ne me reste plus à présenter au lecteur que M. Seagrove. Il a la taille svelte, des traits marqués et pleins d'intelligence. Il a été destiné au barreau, et il a toutes les qualités nécessaires pour s'y distinguer, excepté l'application. Il n'a jamais été chargé d'une seule affaire, et il est probable qu'il ne plaidera jamais une cause. Il est bon violon , et il a fermé son étude à l'invitation de lord Beauprey, pour venir à bord du yacht avec son instrument, et contribuer à l'amusement de la compagnie.
Il s'agit maintenant de parler des dames.
— Peut-être aurais-je dû commencer par elles;
— je ne puis m'excuser qu'à l'aide du principe qu'on réserve pour la fin ce qu'il y a de meilleur. C'est ce que font tous ceux qui montrent des marionnettes, et ce chapitre n'est que la première scène dans laquelle vont figurer les miennes.
jNous en ferons la description en suivant l'ordre de leur âge. — Cette grande dame maigre, et à l'air rébarbatif, est une sœur non mariée de lord Beauprey, ayant quarante-cinq ans accomplis. Elle s'est décidée, fort à contrecœur, à venir à bord du yacht parce que ses
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idées des convenances ne lui permettaient pas de souffrir que sa nièce s'y embarquât sans autre protection que celle de son père. Tout l'effraie : une corde qu'on jette sur le tillac la fait tressaillir; si elle est sur le pont , elle croit entendre l'eau entrer dans le navire par la quille; si elle est dans la cabine et qu'elle entende quelque bruit, elle est convaincue qu'il y a du danger; et si le silence règne, elle est sûre que quelque chose va mal. Elle est un vrai tourment pour elle-même et pour tout le monde, et elle se rend insupportable par son orgueil et sa mauvaise humeur. Mais elle tient rigidement aux convenances, et elle s'y sacrifie en martyre. Telle est l'honorable miss Ossulton.
La dame qui, lorsqu'elle sourit, montre deux fossettes sur les jolies joues d'un visage ovale, est une jeune veuve nommée Lascelles. Elle avait épousé un vieillard par obéissance pour son père; ce qui était sûrement un acte méritoire de soumission fdiale. Elle en fut récompensée en se trouvant veuve au bout d'un an avec une fortune considérable. S'étant mariée une première fois pour céder à
la volonté de son père, elle avait bien résolu de ne consulter que la sienne en se remariant. Mais elle était fort jeune, et n'était pas pressée.
La jeune personne dont la physionomie a une expression si pleine de douceur, est l'honorable miss Cécilia Ossulton, fille de lord Beauprey. Elle est vive, spirituelle, et ne sait ce que c'est que la crainte. Mais elle est encore bien jeune, car elle n'a que dix-sept ans; et personne ne sait encore ce qu'elle est véritablement, — elle ne le sait pas elle-même.
Telle était la composition de la compagnie qui se réunissait dans la cabine qui servait tour à tour de salle à manger et de salon. L'équipage consistait en dix excellents marins, un intendant et un cuisinier. Il y avait aussi à bord le valet de chambre de lord Beauprey, celui de M. Ossulton, et la femme de chambre de miss Ossulton ; quant aux autres individus, ils avaient laissé leurs domestiques à terre , attendu qu'il n'y avait pas de place pour eux sur le navire.
Le yacht leva l'ancre, et toutes ses voiles furent déployées. Après qu'il eut passé entre la côte d'Angleterre et l'île de Drake, on annonça
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le dîner. Comme le lecteur a déjà eu un avantgoût des préparatifs du repas, je lui laisse le soin de juger s'il n'est pas très-agréable de dîner à bord d'un yacht. L'air de la mer avait donné de l'appétit à tout le monde, et ce ne fut que lorsque la nappe eut été enlevée, que la conversation devint générale.
— Monsieur Seagrove, dit. lord Beauprey, savez-vous que vous avez manqué de ne plus nous trouver ? je vous attendais jeudi dernier.
— Je suis fâché, milord, qu'une affaire m'ait empêché de me rendre plus tôt à l'agréable invitation de Votre Seigneurie.
— Allons, Seagrove, ne nous faites pas de contes, dit Hautaine. — Vous m'avez dit vousmême l'autre soir, quand vous étiez en train de jaser, que vous n'aviez jamais eu une cause à plaider de votre vie.
— Ceci est vrai, et c'est une circonstance fort heureuse, car si j'en avais eu une je n'aurais su qu'en faire. Ce n'est pas ma faute, je ne suis propre qu'à être membre de quelque commission. Cependant j'avais une affaire, et une affaire très-importante, car Ponsonby m'avait prié de l'accompagner chez Fattersall, pour lui
donner mon avis sur un cheval qu'il se propose d'acheter; et je devais ensuite aller avec lui à Forest-Wild pour plaider sa cause près de son oncle.
— Ah ! vous en avez-donc eu une enfin ? dit lord Beauprey. Puis-je vous demander si vous lavez gagnée !
— Je ne l'ai ni gagnée ni perdue, car je ne l'ai pas plaidée. Mais Ponsonby l'a perdue, et , tout en la perdant , je trouve qu'il y a gagné.
— Expliquez cette énigme, monsieur, dit Cécilia Ossulton.
— Le fait est que l'oncle de Ponsonby désire vivement que William épouse miss Percival dont le domaine est contigu à celui de Forest- Wild. Or, mon ami William aime le mariage à peu près comme j'aime le barreau , et se marierait-il ou ne se marierait-il pas, était la question à discuter avec son oncle.
— Mais pourquoi vous avait-il chargé de cette discussion? demanda mistriss Lascelles.
— Pour une raison toute simple, madame; comme Ponsonby n'achète jamais un cheval sans me consulter...
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— Je ne vois aucune analogie entre les deux cas, s'écria miss Ossulton en se rengorgeant avec un air de hauteur.
— Pardonnez-moi, madame. Comme Ponsonby n'achète jamais un cheval sans me consulter, il était tout naturel qu'il désirât aussi avoir mon avis quand on lui proposerait une femme. Il voulait que je lui servisse de conseil, et que je prononçasse un plaidoyer en sa faveur. Mais l'oncle jugea à propos de considérer l'offense de son neveu comme une affaire capitale, et comme on n'accorde pas de conseil à l'accusé dans les affaires capitales, dès que je lui eus fait ma révérence en entrant, il m'en fit une autre en me reconduisant vers la porte, comme pour me dire que je pouvais sortir. Heureusement il ne ferma pas la porle, et j'eus soin de ne fermer ni mes oreilles, ni mes yeux.
— Eh bien! Seagrove, dit Hautaine, ditesnous ce que vous avez vu et entendu; mais, si cela est possible , point de calembourg.
— Je commencerai par prendre un verre de vin.
— Buvez-le, dit lord Beauprey, et souvenez-
vous que toute la compagnie attend votre histoire avec impatience.
— Je vous assure, milord, quelle vaut la meilleure scène de comédie.
Il est bon de faire observer ici que M. Seagrove possédait à un degré éminent ce qu'on appelle dans les acteurs la force comique. l\ était excellent mime, et il savait changer sa voix à volonté. Il avait coutume de jouer les scènes qui avaient eu lieu entre d'autres personnes, et quand il disait que quelque chose qu'il allait raconter valait une scène de comédie, ceux qui le connaissaient savaient qu'il désirait qu'on lui demandât de la mettre en action. Mais Cécilia lui dit donc sur-le-champ :
— Je vous prie, monsieur Seagrove, joueznous cette scène.
— Volontiers, miss Cécilia, répondit Seagrove, qui avait vu et entendu tout ce qui s'était passé en cette occasion. 11 commença aussitôt, changeant de voix suivant qu'il faisait parler l'oncle ou le neveu, reprenant la sienne quand il faisait quelque observation , et n'oubliant aucun des gestes convenables, dont nous ne parlerons pourtant pas, attendu qu'on peu!
se les figurer d'après les paroles. On pourrait, ajouta-t-il, intituler cette scène : Les cinq mille acres tout d'une pièce.
— Ainsi donc, William, dit l'oncle s'arrêtant tout-à-coup et se tournant vers son neveu , après avoir fait quelques tours à grands pas dans la chambre, les mains derrière le dos sous son habit, de manière à en repousser les pans en arrière à trois bons pouces de son corps ; — ainsi donc, je puis dire, sans crainte d'être contredit, que c'est la plus belle propriété du comté. — Cinq mille acres tout d'une pièce !
— Sans aucun doute, mon oncle, répondit William, battant la terre du pied, tandis qu'il était assis sur un fauteuil de maroquin vert; et parce qu'il vous a pris fantaisie de réunir tout d'une pièce ce domaine et le vôtre, vous désirez me claquemurer au milieu.
— Ce sera une propriété magnifique, William.
— De quoi parlez-vous, mon £>ncle? — Du domaine ou de la femme?
— De tous les deux, mon neveu; et il faut que vous y consentiez.
— Je ne suis pas possédé par le démon de la
cnpidité, mon oncle; votre domaine suffit à tous mes désirs. Avec votre permission, au lieu de doubler mes propriétés et de me doubler moi-même en prenant une femme, je resterai garçon et votre seul héritier.
— Faites attention, William, qu'il peut se passer des siècles avant qu'une telle occasion se représente. Nous rétablirons par là le domaine de Forest-Wiïd dans ses anciennes limites. Vous savez qu'il a été divisé il y a environ deux cents ans. Nous avons en ce moment la glorieuse possibilité de réunir les deux moitiés, et, alors, le domaine redeviendra ce qu'il était quand Henry VIII l'octroya à nos ancêtres à l'époque de la réformation. Nous abattrons cette maison, et nous laisserons subsister l'ancienne abbaye. Nous retrouverons ce qui nous a appartenu jadis, et nous le reprendrons sans aucune charge.
— Sans aucune charge, mon oncle ! — Vous oubliez qu'il y aura une femme.
— Et vous oubliez vous-même qu'elle aura pour dot cinq mille acres tout d'une pièce.
— Vous le faites sonner trop souvent à mes oreilles pour que je l'oublie, mon oncle. Mais
quand même je désirerais être l'heureux possesseur de ce domaine, je ne me soucie nullement d'être l'heureux possesseur de miss Percival. D'ailleurs je n'ai jamais vu ni miss Percival, ni sa propriété.
— Nous monterons à cheval demain matin, William, et nous passerons dessus.
— Passer à cheval sur miss Percival ! cela ne sera pas très-galant. — Au surplus pour vous obliger, mon oncle, j'irai voir le domaine avec vous un de ces jours.
— Vous en serez content, William, ainsi que de la propriétaire.
— Je suppose que celle-ci n'est pas tout d'une pièce.
— Un sol excellent, — un caractère admirable.
— C'est quelque chose.
— Bien cultivé, — élevée par trois tantes qui sont des modèles de savoir-vivre, comme on n'en voit plus depuis un siècle.
— Et qui suivent sans doute les modes du siècle dernier.
i — i En plein rapport, — ayant tous les talents qu'on peut désirer.
— J'entends, les vertus cardinales du jour, le chant, la danse, la musique et le dessin.
— Jamais une récolte n'a manqué. — Elle n'a que dix-sept ans. — Que voulez-vous de plus?
— Rien, mon oncle, je voudrais quelque chose de moins; le domaine pourrait me convenir s'il n'était pas grevé d'une femme. — Je suis fâché, très-fàché, mon cher oncle, de ne pouvoir vous satisfaire sur ce point; mais réellement je ne puis me résoudre à prendre un tel bail à vie.
— En ce cas , monsieur, permettez-moi de vous dire que le testament que j'ai fait en votre faveur n'est qu'un bail dont la durée dépend de ma volonté. Je regarde la réunion des deux domaines en question comme un devoir que j'ai à remplir envers ma famille. Cette réunion ne peut s'opérer que par le mariage de miss Percival avec un membre de ma famille; et puisque cette proposition ne vous convient pas, je vais écrire sur-le-champ à votre cousin James pour la lui faire. S'il l'accepte, il sera mon seul et unique héritier; je crois assez probable qu'il appréciera mieux que
vous les avantages de cinq mille acres de terre tout d'une pièce.
Et l'oncle fit quelques pas vers la porte.
— lin instant, mon cher oncle, un instant! s'écria William en se levant de son fauteuil. Il est vrai que j'aimerais mieux rester garçon et n'avoir que la moitié du domaine à réunir, que d'en posséder la totalité avec la charge d'une femme; mais je n'ai pas prétendu dire que j'aime mieux ne rien avoir que d'accepter une femme et cinq mille acres de terre tout d'une pièce; je sais que vous êtes homme de parole, j'accepte donc votre proposition, et il est inutile de faire payer un port de lettre à mon cousin James.
— Fort bien, William; c'est tout ce que je vous demande, et comme je sais que vous êtes aussi homme de parole, je regarde cette affaire comme arrangée. Je ne vous avais mandé ici que pour m'assurer positivement de votre consentement; à présent que vous me l'avez donné, vous pouvez retourner à Londres si bon vous semble ; je vous écrirai quand tout sera prêt pour le mariage.
— En ce cas, mon oncle, je partirai sur-le-
champ, car on doit vendre lundi prochain chez Fattersall un cheval que j'ai grande envie d'acheter. — Et quand croyez-vous que vous aurez besoin de moi, mon oncle?
— Voyons. — Nous sommes dans les premiers jours de mai ; — eh bien! dans le cours de juillet, à ce que je pense.
— Juillet, mon oncle! ayez pitié de moi!
— Je ne puis me marier pendant la canicule.
— Diable! — Non, non, point en juillet.
— Dans le fait, ce serait peut-être un peu trop tôt, car il faut qu'avant le mariage, vous veniez ici une ou deux fois pour examiner la propriété ; — pour voir miss Percival , je veux dire. — Nons le remettrons donc au commencement d'octobre.
— Octobre! — J'ai promis de passer tout ce mois à Melton.
— Puis-je vous demander, monsieur, quelle partie de l'année ne sera pas pour vous la canicule?
— Le mois d'avril , mon oncle. — Je crois que cela me conviendrait.
— Le mois d'avril ! — Onze mois et un hiver
tout entier à passer! — Et si miss Percival attrapait un rhume et venait à mourir.
— Je lui en aurais la plus grande obligation, pensa William.
— Non, non, William, il n'y a rien de certain dans ce monde, et il ne faut rien laisser au hasard.
— Eh bien! mon oncle, fixons le mariage à la première fois que la Tamise sera couverte de glace.
— La Tamise couverte de glaces! Nous attendrions peut-être des années. — Non, non, William, plus tôt l'affaire sera conclue, mieux cela vaudra. Retournez à Londres , achetez votre cheval; et quand il s'agit d'obliger votre oncle, mon cher William, ne songez pas à la canicule.
— Eh bien ! monsieur, s'il faut que je fasse un sacrifice, je ne le ferai pas à demi, et si vous le désirez, je me marierai même en juillet, sans égard pour le thermomètre.
— Vous êtes un brave garçon, William.
Avez-vous besoin d'un mandat sur mon banquier ?
— Cela viendrait assez à propos, mon oncle,
et je vous en serai fort obligé, car aujourd'hui un cheval se vend à tant par once.
— Et on paie l'once en livres, n'est-ce pas? — Tenez, William, voici un mandat de cinq cents livres sterling.
— Je vous remercie , mon oncle; je suis tout obéissance, et dès que j'aurai acheté mon cheval, vous me trouverez prêt à faire le saut périlleux du mariage aussitôt que vous le désirerez. — Je tiendrai ma parole, quand même il y aurait une comète.
— Et je ne doute pas que vous ne vous en trouviez bien , mon neveu. — Cinq mille acres de terre tout d'une pièce, et une jolie femme par-dessus le marché !
— Avez-vous quelques autres ordres à me donner, mon oncle? demanda William en mettant le mandat dans son portefeuille.
— Non , mon cher enfant. — Que faites- vous aujourd'hui?
— Je dîne à l'hôtel de Clarendon avec quelques amis.
— Adieu donc. Faites mes compliments et mes excuses à votre ami Seagrove, et venez me voir mardi ou mercredi.
Ainsi se terminèrent les arrangements pour l'union de William Ponsonby avec miss Emilie Percival , et pour la réunion des deux domaines, ce qui était le grand but des désirs du cher oncle ; et ainsi se termine aussi la scène des Cinq initie acres de terre tout d'une pièce.
Après avoir ainsi joué son double rôle, M. Scagrove jeta les yeux à la ronde sur toute la compagnie, comme pour quêter des applaudissements.
— Excellent, sur ma foi! Seagrove dit lord Bcauprey; vous devez avoir besoin d'un verre de vin après cela.
— Je ne donnerais pas grand'chose pour la chance de bonheur de miss Percival, dit la sœur de Sa Seigneurie, miss Ossu^on.
— On dit que de deux maux il faut choisir le moindre, dit M. Hautaine. Le pauvre Ponsonby n'avait pas d'autre alternative.
— Cette observation est très-polie, monsieur Hautaine, dit miss Cécilia. Je dois vous en remercier au nom de mon sexe.
— Quoi! miss Cécilia, aimeriez-vous épouser un homme que vous n'auriez jamais vu?
— Non certainement; mais, en parlant de deux maux, n'aviez-vous pas en vue le mariage et la pauvreté? J'en appelle à votre honneur.
— En ce cas il faut que j'en convienne; mais il est un peu dur de mettre mon honneur en jeu pour me pousser dans la nasse.
— Je voudrais que pareille offre m'eût été faite, dit M. Vaughan. Je n'aurais pas hésité comme Ponsonby.
— Cela étant, je vous conseille de ne jamais me faire une proposition de mariage, dit mistriss Lasceiles en riant; — car M. Vaughan avait eu pour elle des attentions marquées.
— Je crois, Vaughan, dit Seagrove, que vous vous êtes un peu compromis par cette observation.
Vaughan pensait de même. — Mistriss Lasceiles doit savoir, répondit-il, que je ne parlais ainsi qu'en plaisantant.
— Fi, monsieur Vaughan! s'écria Cécilia; vous savez fort bien que vous avez parlé du fond du cœur.
— Ma chère Cécilia, s'écria sa tante, vous vous oubliez! Quelle connaissance pouvez-vous avoir des cœurs des hommes?
— La Bible dit qu'ils sont trompeurs et corrompus, ma Jante.
— Ne pourrions-nous pas aussi, miss Cécilia, répliqua Seagrove, citer la Bible contre votre sexe.
— Vous le pourriez peut-être si quelqu'un de vous l'avait jamais lue.
— En vérité, Cécilia, vous jetez le gant à tous ces messieurs, lui dit son père; mais, comme juge du champ-clos, je ne permettrai pas que le combat soit à outrance. — Je vois que vous ne buvez plus, messieurs; nous irons prendre le café sur le pont, si cela vous convient.
— Nous allions nous retirer, milord, lui dit sa sœur d'un ton aigre. Il y a un quart d'heure que je cherche à rencontrer les yeux de mistriss Lascelles, mais...
— Ils étaient, tournés d'un autre côté, je présume, dit mistriss Lascelles en souriant.
— Je crains d'être le malheureux coupable, s'écria M. Seagrove; je racontais à mistriss Lascelles une petite anecdote...
— Qui sans doute n'était pas de nature à pouvoir être entendue par toute la compagnie, puisque vous la racontez à voix basse, dit miss
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Ossullon d'un ton aigre-doux. Mais mistriss Lascelies est disposée à quitter la table... continua-t-elle en se regorgeant; et elle se leva en lui faisant une révérence.
— Dans tous les cas, je puis en entendre la fin sur le pont, répliqua mistriss Lascelies avec bonne humeur. Les dames se levèrent et passèrent dans leur cabine. Cécilia et mistriss Lascelies échangèrent un sourire expressif en suivant miss Ossulton, qui ne voulut pas laisser la présence à mistriss Lascelies, uniquement parce qu'elle avait été mariée. Les hommes quittèrent la table en même temps et montèrent sur le pont.
— Nous avons maintenant une bonne brise , milord, dit M. Stewart, qui était resté sur le tillac, et nous remontons le canal britannique.
— Tant mieux! répondit lord Beauprey; il y a huit jours que nous devrions avoir jeté l'ancre à Cowes; ils y seront tous arrivés avant nous.
— Dites à M. Simpson de m'apporter une bougie pour allumer un cigare, dit M. Ossulton à un matelot.
M, Stewart descendit dans la cabine pour
dîner à son tour; les dames et le café arrivèrent sur le pont; la brise continua à être favorable ; le temps, — on était en avril , — était presque chaud, et le yacht qui se nommait la Flèche 3 aidé par la marée , laissa bientôt Mewstoue bien loin derrière sa poupe.