‹ Le pirateChapitre 8 sur 15 · TROISIEME CUTTER · texte numérisé non relu

TROISIEME CUTTER

Lecteur, avez-vous jamais été à Saint-Malo? si vous y avez été, vous devez avoir été trèscbarmé de quitter ce misérable trou; et si vous n'y avez pas été, suivez mon avis, et ne vous donnez pas la peine d'aller voir ce port, ni aucun autre de ceux qui bordent la côte française

du canal britannique. Il n'y en a pas un seul qui mérite qu'on aille le voir. Les Français ont construit sur cette côte un ou deux ports artificiels, et véritablement ce n'est pas grand'chose : on ne peut y entrer, ni en sortir. Dans le fait, ils n'ont pas de ports dans le canal, tandis que ceux que nous y possédons sont les plus beaux du inonde. C'est un arrangement particulier de la Providence, qui savait que nous en aurions besoin, et que les Français n'en auraient que faire. Les ports en France, ou ce qu'on y appelle de ce nom, se ressemblent tous. Ce sont de vilains trous étroits où l'on ne peut entrer qu'à certaines beures de la marée, et par certains vents; qui ne consistent qu'en gares et en bassins, et où l'on ne voit que des douanes et des cabarets. Ce sont des asiles commodes pour les contrebandiers, et voilà tout; aussi ne servent-ils guère à autre chose.

Dans le chenil appelé Saint-Malo, il y a quelques jolies vues du côté de la terre , mais la mer n'y présente aucun objet d'intérêt. Quoi qu'il en soit, mes compatriotes, restez chez vous, et n'allez pas en pays étranger pour y boire du vin aigre parce qu'on l'appelle Bordeaux, ou pour

y manger de misérables ragoûts tellement déguisés, que vous ne pourriez dire quel est celui des oiseaux de l'air, des animaux des champs ou des poissons de la mer, que vous Alites passer par votre gosier. Un vieux proverbe dit que : lorsqu'on n'a rien à se reprocher, on n'a pas besoin de déguisement : vous pouvez donc compter que tout n'est pas franc jeu, et que vous mangez quelques vieux rogatons couverts d'un nom français imposant, il n'est rien qu'on ne mange en France. On vous y servirait la tête d'un singe mort de la petite-vérole, sous le nom de singe à la petite-vérolr % c'est-à-dire si vous n'entendiez pas le français; car, dans le cas contraire, on l'appellerait : Tète d'amour à l'Ethiopienne, ce qui vous embarrasserait encore davantage. Quant à leur vin, ils vous le servent sans déguisement: c'est un demi-vinaigre. — Non, non, restez chez vous. Vous pourrez y vivre à aussi bon marché, si vous le voulez, et vous y aurez de bonne viande, de bons légumes, de bon beurre, un bon verre de grog, et ce qui est encore plus important, bonne compagnie. Restez avec vos amis, et ne donnez à personne sujet de rire à vos dépens.

Je n'aurais pas daigné vous parler de ce port, si je n'avais désiré vous faire remarquer un navire placé le long de la jetée, et ayant une planche qui communique du rivage à son platbord. La marée est basse en ce moment; la quille de ce bâtiment touche la terre; et la planche descend par un angle si aigu , que ce n'est pas sans quelque danger qu'on peut arriver au navire ou le quitter. Vous voyez qu'il n'offre rien de très-remarquable. C'est un cutter, très en état de tenir la mer, et excellent voilier le vent arrière. Il est proportionnellement plus large qu'il n'est long, et il ne porte aucun canon. — Les contrebandiers ne s'arment plus aujourd'hui; le service est trop dangereux. Ils emploient l'adresse et non la force pour arriver à leur but. Il faut pourtant que les contrebandiers soient bons marins, vigoureux, actifs, et qu'ils aient de la présence d'esprit, sans quoi ils ne réussissent à rien. Ce cutter n'a pas une cargaison très-considérable, mais elle est précieuse. Elle consiste en quelques milliers d'aunes de dentelles, quelques centaines de livres de thé, quelques balles de soieries, et une quarantaine de barils d'eau-de-vie; — précisé-

ment ce qu'il est possible de porter à terre en une seule fois, sur une seule barque. Tout ce que demande le capitaine, c'est une brise fraîche, ou un épais brouillard, et il compte sur lui et sur son équipage pour réussir dans son entreprise.

Il ne se trouve à bord en ce moment qu'un seul mousse. Tout l'équipage est au cabaret, chacun réglant les petits comptes qu'il peut avoir; — car ils font double contrebande, et chacun a à disposer d'une petite pacotille. Ils sont au nombre de quinze, tous bien découplés; et vous les voyez assis devant cette longue table dans ce cabaret. Ils ont l'air joyeux , mais pas un seul ne songe à s'enivrer, car ils savent qu'ils doivent mettre à la voile cette nuit.

Le capitaine de ce cutter, dont le nom , soit dit en passant, est X Enfant du bonheur 3 nom que le capitaine lui a donné lui-même, est ce beau jeune homme ayant des favoris noirs qui se rejoignent sous son menton. Il se nomme Jack Pickersgill. Il ne faut qu'un coup d'œil pour voir que tout son extérieur le met fort au-dessus du commun des marins; il a des manières distinguées, de beaux traits, une physionomie

prévenante ; sa mise a quelque chose d'élégant, et on le prendrait presque pour un petit-maître. Voyez avec quelle politesse il ôte son chapeau pour saluer ce Français, avec qui il vient de régler un compte : il le bat avec ses propres armes. Son air est pourtant celui d'un homme habitué à commander, et il semble avoir le sentiment intime de sa supériorité sur tout ce qui l'entoure. Vous voyez comme il traite ce cabaretier du haut en bas, sans pourtant manquer aux règles de la civilité.

Le fait est que Jack Pickersgill appartient à une très-bonne et très-ancienne famille d'Angleterre, et qu'il a reçu une excellente éducation. Mais il resta orphelin de bonne heure, ses parents étaient pauvres, et tout ce qu'ils purent faire pour lui fut de l'envoyer dans les Indes en qualité de cadet. Arrivé dans ce pays, il quitta le service de la compagnie des Indes, pour servir à bord d'un schooner qui importait en Chine de l'opium en contrebande; après quoi il revint en Angleterre. Ce genre de métier lui plut, et en quelques années il amassa une assez jolie somme. Il n'a pourtant pas dessein d'en rester là. Il veut continuer son me-

tier jusqu'à ce qu'il ait gagné de quoi acheter un navire, et importer en Chine pour son propre compte une couple de cargaisons d'opium, après quoi il a le projet de se fixer dans son pays, d'y jouir de sa fortune, et de reprendre son véritable nom.

Tels sont les desseins de Jack , et comme il a l'intention de reparaître un jour dans le monde en homme de bonne compagnie, il a soin de conserver les habitudes de sa première jeunesse. Jamais il ne s'enivre; il ne mâche point de tabac, et on ne lui a jamais vu une pipe à la bouche. 11 a toujours les mains très-propres; il porte des bagues , et a une tabatière d'or. Et cependant Jack est le plus hardi et le meilleur marin, et ceux qui servent sous lui ne l'ignorent pas. Il est plein de gaieté, et tranchant comme un rasoir. Dans le voyage qu'il va faire, il afaitunespéculation pourson propre compte. Toutes les dentelles lui appartiennent; et s'il réussit à les débarquer, il aura un profit de quelques mille livres. Une certaine boutique à la mode de Londres a déjà retenu la totalité.

Ce jeune homme [>etit, mais fort bien fait, est le commandant en second, et le compagnon

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du capitaine. Il a un esprit fécond en ressources, et il trouve ton jouis quelque moyen de remédier à toutes les difficultés qui peuvent se présenter. Il se nomme Corbett; il est toujours joyeux; et l'on pourrait dire qu'il est moitié marin , moitié commerçant. Il connaît les prix de toutes les marchandises; fait toutes les excursions à Londres, et y traite d'affaires aussi bien qu'un commis-voyageur. Enfin, il vit au jour le jour et ne s'inquiète jamais du lendemain.

Ce petit vieillard à gros ventre, à longs cheveux gris, à joues potelées, et ayant un nez semblable à un point d'interrogation , est le personnage le plus important de tout l'équipage, après les deux qni précèdent. On devrait l'appeler le maître du cutter, car, quoi qu'il aille souvent à terre sur les côtes de France, il ne quitte jamais lenavire sur celled'Angleterre. Tant que les marchandises sont sur le cutter, il est toujours à bord, et jamais il ne manque de se tronver à la hauteur de telle partie des côtes d'Angleterre qui lui a été indiquée. Il y maintient sa position, en dépit du vent, de la marée et des brouillards. Quant aux bâtiments

douaniers, ils les connaissent tous parfaitement, mais ils ne peuvent toucher à un bâtiment qui est sur son lest, s'il n'a pas un équipage plus nombreux que son port ne le comporte. Il connaît toutes les criques et jusqu'à la plus petite dentelure des côtes; il sait comment la marée y arrive et en sort ; et le moindre courant lui est connu. Tel est le mérite particulier de M. Morrison.

Vous remarquerez donc que Jack Pickersgill a deux excellents appuis en Corbett et Morrison. Les autres hommes de son équipage sont bons marins, actifs, obéissants, et c'est tout ce qu'il exige d'eux. Il est inutile de les faire connaître particulièrement à nos lecteurs.

— Maintenant , mes amis , dit Pickersgill , vous pouvez demander encore un litre, mais ce sera le dernier, car la marée arrive grand train; nous serons à flot dans une demi-heure et nous avons précisément la brise qu'il nous faut. — Qu'en pensez-vous, Morrison , aurons nous un gros temps ?

— C'est à quoi je viens de regarder-, capitaine. Si nous étions dans tout autre mois de

l'année, je vous répondrais, oui; mais on ne peut se fier à avril. Quoi qu'il en soit, si le vent ne l'emporte pas , je vous promets un bon brouillard dans trois heures d'ici.

— Cela fera également notre affaire. — Corbett, avez-vous réglé avec Duval.

— Oui, après plus de bruit et de charivari qu'une frayeur panique n'en occasionnerait à la bourse d'Angleterre. Il a discuté et chamaillé pendant une heure; et j'ai vu que si je ne consentais à lui faire une diminution, je ne pourrais régler notre compte avec lui.

— Quelle réduction lui avez-vous faite?

— Dix - sept sous, répondit Corbett en riant.

— Et cela l'a contenté?

— Oui , il n'avait pu trouver à redire qu'à deux couteaux qui étaient un peu rouilles. Mais il lui' faut toujours une diminution , il ne serait pas heureux sans cela. Je crois qu'il commettrait un suicide, s'il était obligé de payer un mémoire sans obtenir une réduction.

— Laissons-le vivre, dit Pickersgill. — Jean-

nette, une bouteille de Volnay de i Si i et trois verres.

Jeannette, qui était la servante du cabaret, apporta bientôt une bouteille d'un vin qui lui était rarement demandé par d'autres pratiques que le capitaine de Y Enfant du Bonheur.

— Vous partez cette nuit? dit-elle en plaçant la bouteille devant lui.

Pickersgill répondit par un signe de tête affirmalif.

— J'ai fait un singulier songe, continua Jeannette; j'ai rêvé que vous aviez été pris par un cutter des douanes, et que vous aviez tous été enfermésdans un cachot. J'ai été vous y voir, et je n'ai pu reconnaître un seul de vous, tant vous étiez changés.

— Cela n'est pas étonnant, Jeannette; vous ne seriez pas la première qui ne reconnaîtrait pas ses amis dans l'infortune. Ce songe n'a rien de singulier.

— Mais mon Dieu î je ne suis pas comme cela, moi.

— Je le sais, Jeannette, dit Corbett, vous êtes une bonne fille, et un de ces jours je vous épouserai.

— Par exemple, il fera beau ce jour-là, dit Jeannette. Il y a trois ans que vous me dites que vous m'épouserez , chaque fois que vous venez ici.

— Eh bien! c'est une preuve que je n'ai pas changé d'intention.

— Mais c'en est une aussi que vous ne l'exécuterez jamais.

— La vérité est que je ne puis me passer de lui, Jeannette, dit Pickersgill ; ayez un peu de patience, ma bonne fdle. En attendant, voici une pièce de cinq francs pour ajouter à votre petite fortune.

— Grand merci, monsieur le capitaine; je vous souhaite un bon voyage ! répondit Jeannette. — Méchant ! ajouta-t-elle se tournant vers Corbett en souriant et en levant un doigt d'un air de menace ; après quoi , elle se retira.

— Allons, Morrison, dit Pickersgill , aideznous à vider cette bouteille , et ensuite nous nous rendrons tous à hord.

— Je voudrais que cette fille ne fût pas venue nous conter ses rêves, dit Morrison en emplissant un verre , cela me trouble l'esprit.

Pendant qu'elle disait que nous serions pris par un cutter des douanes, je regardais deux pigeons, l'un bleu et l'autre blanc., qui étaient perchés sur le mur en face, et je me dis à moimême : je vais voir si ce songe est une prédiction. Si le pigeon bleu s'envole le premier, je serai en prison dans huit jours; si c'est le blanc, je serai de retour ici.

— Eh bien ? dit Pickersgill en riant.

— Eh bien, répondit Morrison après avoir vidé son verre qu'il remit sur la table en soupirant, le maudit pigeon bleu s'est envolé surle-champ.

— Sur ma foi! Morrison, dit Corbett en riant, il faut que vous ayez un cœur de poule pour vous effrayer parce qu'un pigeon s'envole. — Dans tous les cas , ajouta-t-il en regardant par la croisée, le pigeon bleu est de retour, car le voilà à côté du blanc.

— C'est la première fois qu'on m'a appelé cœur de poule! dit Morrison, rouge de colère.

— Et c'est un nom que vous ne méritez pas, Morrison, dit Pickersgill; mais Corbett n'a voulu que plaisanter.

— Bien certainement , reprit Corbett ; et pour preuve, je vais tirer à mon tour un pré-

sage du vol d'un de ces pigeons, pour savoir si je dois aller en prison ou non. — Je prends le pigeon bleu, comme vous, Morrison , pour l'oiseau de mauvais augure.

Tous les marins, et même le capitaine Pickersgill, se levèrent de table et s'approchèrent de la fenêtre pour voir quelle fortune le vol de l'un des pigeons prédirait à Corbett. Le pigeon bleu battit des ailes, et s'approcha du blanc en roucoulant; mais le blanc s'envola, et alla se percher sur le toit de la maison voisine.

— Bravo , pigeon blanc ! s'écria Corbett , me voilà sûr de me retrouver ici dans huit jours.

Tout le monde se mit à rire, et le front de Morrison s'éclaircit.

— A votre santé, Corbett! dit-il en prenant le verre de vin que le capitaine venait de lui verser. Tout cela n'est qu'une billevesée, après tout; car, voyez- vous, je ne puis être mis en prison sans que vous y soyez aussi. Nous faisons voile sur le même bâtiment; et quand vous .m'y laissez, vous emportez avec vous tout ce qui pourrait autoriser à le saisir. — Ainsi, je bois au succès de notre voyage.

— C'est un tcast que nous porterons tous,

mes amis, après quoi nous nous rendrons à bord, dit Peckersgill. — Succès à notre voyage! Le capitaine se leva; tous les marins l'imitèrent ; ils répétèrent les mêmes mots, et, après avoir bu, ils retournèrent leurs verres sur la table, ils partirent de suite pour se rendre à bord , et une demi-heure après Y Enfant du Bonheur était sorti du port de Saint-Malo.

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