‹ Le pirateChapitre 9 sur 15 · PORTLAND-BILL · texte numérisé non relu

PORTLAND-BILL

L'Enfant du Bonheur partit de Saint- Malo avec une brise fraîche, et toutes ses voiles déployées, dans la soirée qui précéda le départ de la Flèche de Barn Pool. V Actif fit voile de Portsmouth le lendemain matin.

Le yacht, comme nous l'avons déjà dit, devait se rendre à Cowes, dans l'île de Wight. — L'Actif avait ordre de croiser où bon lui semblerait dans les limites de la station de l'amiral, et il se dirigea vers West-Bay, de l'autre côté de Portland-Bill. — C'était dans cette même baie que YEnfant du Bonheur devait débarquer sa cargaison.

Le vent était léger, et il y avait toute apparence de beau temps, quand YEnfant du Bonheur aperçut le phare de Portland , le mardi à dix heures du soir. Comme il lui était impossible de décharger sa cargaison celte nuit -là, il mit en panne.

A onze heures, le cutter des douanes, Y Actif, vit le même phare. M. Appleboy monta sur le pont pour l'examiner, et ayant donné ordre qu'on mît en panne, il retourna dans la cabine pour compléter ses dix-sept verres de grog au gin.

Enfin, une heure après, le yacht de lord Beauprey, la Flèche , aperçut aussi le phare de Portland, mais il continua sa marche, refoulant à peine le flux de la marée.

Le jour parut, l'horizon était découvert, et

les contrebandiers furent naturellement les premiers sur le qui-vive. Leur équipage et celui du cutter des douanes étaient les seules parties intéressées ; — le yacht devait être considéré comme neutre.

— 11 y a deux cutters en vue, monsieur, dit Corbett qui étai t de quart. Pickersgill, qui avait été debout toute la nuit, s'était jeté sur son lit sans se déshabiller.

— A quoi ressemblent-ils? demanda Pickersgill qui fut levé à l'instant même.

— Le plus voisin de nous est un yacht. — Le second peut en être un autre; mais, autant que j'en puis juger par le peu de jour qu'il fait, je croirais plutôt que c'est notre ancien ami.

— Quoi ! le cutter d'Appleboy ?

— Oui, monsieur, il en a l'air; mais à peine fait-il jour

— Il ne peut rien faire avec un vent si léger que celui que nous avons; et voguant le vent arrière, nous pouvons lui montrer les talons. — Mais êtes-vous bien sûr que l'autre soit un yacht? Et en parlant ainsi, Pickersgill montait sur le pont.

— Oui, monsieur. Le roi ménage davantage ses voiles.

— Vous avez raison, Corbett, le bâtiment est un yacht. — Et vous avez également raison quant à l'autre, c'est ce vieux stupide d'Appîeboy qui fait ramper ses marins à terre pour y chercher des tonneaux cachés. Eh bien, je ne vois rien qui doive nous alarmer, pourvu qu'il ne survienne pas un calme plat, et en ce cas il faudra mettre notre barque en mer aussitôt qu'il y mettra les siennes. Nous sommes tout au moins à quatre milles de distance de lui. Surveillez tous ses mouvements, Corbett, et voyez surtout s'il met des barques en mer. — Combien fait-il à présent?

Il va grand train , ce me semble. — Bon ! son équipage sera bientôt sur les dents.

Voici quelle était alors la position relative des trois cutters :

\J Enfant du Bonheur é'ait à environ quatre milles du promontoire de Portland , et assez avant dans la baie. — Le cutter des douanes était tout près du promontoire. — Le yacht était à deux milles à l'ouest des contrebandiers et à cinq ou six de Y Actif.

Passons à bord de ce dernier bâtiment.

— Deux navires en vue, monsieur, dit le midshipman Smith, en entrant dans la cabine de M. Appleboy.

— Fort bien , répondit le lieutenant qui était encore dans son lit.

— Nos gens disent que l'un d'eux est YEnfant du Bonheur , monsieur.

— L'Enfant du Bonheur ^ dites-vous? — Je l'ai déjà visité une vingtaine de fois, et je l'ai toujours trouvé sur son lest. — Où est son cap?

— A présent, il esta l'ouest, monsieur; mais on dit que le bâtiment était en panne quand on l'a vu pour la première fois.

— En ce cas , il a une cargaison.

M. Appleboy se leva, se rasa, s'habilla, et monta sur le pont.

— Oui, dit-il se frottant les yeux et se servant d'une longue-vue, c'est bien lui, rien n'est plus sûr. — Tout le monde sur le pont ! — Qu'on déploie la voile de misaine. — Et quel est l'autre bâtiment?

— Je n'en sais rien , monsieur, mais c'est un cutter.

— Un cutter? — oui, — c'est peut-être un

yacht, ou le nouveau cutter qu'on doit envoyer à cette station. — M. Tomkins, faites déployer toutes les voiles, faites arborer notre flamme, et faites tirer un coup de canon pour avertir cet autre cutter. — Il ne connaît pas comme nous Y Enfant du Bonheur, mais il comprendra ce que nous voulons dire.

Au bout de quelques minutes, Y Actif était sous toutes ses voiles, il arbora sa flamme et tira un coup de canon.

— Un coup de canon, monsieur, dit un homme de l'équipage du yacht à M. Stewart.

— Je l'ai entendu. — Donnez-moi le télescope. — C'est un cutter des douanes. En ce cas, ce bâtiment près du rivage, qui avance vers nous, doit être un contrebandier.

— Il vient de déployer toutes ses voiles, monsieur.

— Il n'y a nul doute , c'est un contrebandier cherchant à s'échapper. Surveillez-le bien , il faut que j'aille parler à Sa Seigneurie.

M. Stewart alla informer lord f-eauprey de ce qu'il avait vu et de ses conjectures. Nonseulement lord Beauprey et tous les hommes montèrent à l'instant sur le pont, mais ils y

furent bientôt suivis par les dames, à qui lord Beauprey avait appris cette nouvelle en passant devant la porte de leur cabine.

Mais le contrebandier était meilleur voilier que Y Actif, et il gagnait du terrain sur lui.

— Si nous virions de bord en ce moment, milord? dit M. Stewart; nous sommes par le travers de ce cutter, il est du côté de la terre, et nous pourrions l'empêcher de s'échapper.

— Virez de bord, monsieur Stewart, répondit lord Beauprey; tout citoyen doit prêter main-forte à la loi. C'est un devoir à remplir.

— Cela n'est pas très-juste, papa, dit Cécilia. Quelle querelle avez-vous avec les contrebandiers? Je suis sûre que toutes les dames parleraient en leur faveur; ils nous apportent tant de belles choses !

— Miss Cécilia, lui dit sa tante d'un ton aigre, il ne vous appartient pas démettre une opinion.

Le yacht vira, et il était si bon voilier que Y Enfant du Bonheur avait peu de chance d'avoir le bonheur de lui échapper. — Mais donner la chasse à un navire ou le capturer, ce n'est pas la même chose.

— Lâchons-lui un coup de canon, dit lord Beauprey; cela l'effraiera, et il n'osera passer sur notre avant.

On chargea le canon; mais comme on n'était alors qu'à environ un mille du contrebandier, le boulet parcourut à peu près le quart de la distance.

L'ardeur de la poursuite animait également lord Beauprey et tous ses amis; mais le vent tomba peu à peu, et enfin il survint un calme. On vit !e cutter des douanes mettre des barques en mer.

Mettons-y la nôtre aussi, Stewart, dit lord Beauprey, et nous les aiderons.

La barque fut bientôt en mer. Elle était fort grande et ordinairement placée sur le pont, dont elle occupait une bonne partie. C'était une barque à six rames, et dès que six hommes y eurent pris place, M. Sîewart y descendit, et lord Beauprey l'y suivit.

— Mais vous n'avez pas d'armes? dit M. Hautaine.

— Les contrebandiers ne résistent jamais à présent, répondit Stewart.

— En ce cas, vous partez pour une expédi-

tion glorieuse! dit miss Cécilia; je vous en félicite!

Lord Beauprey était trop animé pour écouter ce que disait sa tille, et la barque, ayant été détachée du yacht, s'avança à force de rames vers le bâtiment contrebandier.

En ce moment les barques de Y Actif étaient à environ cinq milles de Y Enfant du Bonheur, et la Flèche n'en était tout au plus qu'à trois quarts de mille à l'entrée de la baie. Pickersgill n'avait pas manqué d'observer avec soin tous les mouvements du yacht; il l'avait vu virer de bord, arborer sa flamme et son pavillon, tirer un coup de canon , et se mettre en chasse.

— Eh bien, dit-il, c'est un acte de la plus noire ingratitude. Nous voir attaquer par des gens pour qui nous faisons la contrebande! Je voudrais qu'ils pussent arriver jusqu'à nous; et s'ils s'avisent de se mêler de cette affaire, de par le ciel ! ils s'en repentiront. — Et pourtant cette aventure ne me plaît pas.

Comme nous l'avons déjà dit, un calme était, survenu, les barques de Y Actif étaient en mer, et Pickersgill les suivait des yeux à l'aide d'une longue-vue.

— Que ferons-nous? lui demanda Corbett; metirons-nous la barque en mer?

— Sur-le-champ, répondit Pickersgill, et il faut y faire placer toutes nos marchandises; mais je ne quitterai mon bâtiment que lorsqu'ils seront à un demi-mille de nous, car je ne les crains pas. D'abord ils n'ont pas d'aussi bons rameurs que nous, et ensuite ils seront diablement fatigués quand ils arriveront , au lieu que nous sommes frais, et nous les aurons bientôt laissés bien loin derrière nous. Quant aux tonneaux d'eau-de-vie, il faudra les jeter à la mer, afin qu'ils ne puissent saisir le bâtiment, car ils encombreraient notre barque. Faites-les placer sur le tillac de manière à ce qu'on puisse les jeter par-dessus le bord en un instant, sans que l'équipage du cutter des douanes puisse le voir, pour qu'ils ne viennent pas faire serment qu'ils nous ont vus les jeter à l'eau; mais nous avons encore une bonne demiheure.

— Oui, oui, dit Morrison. Ce n'est pas que vous ne puissiez ne rien faire de tout cela, si bon vous semble, mais il vaut toujours mieux être préparé à tout; sans quoi je vous réponds

qu'avant une demi-heure ils ne pourront nous voir. Regardez là-bas, ajouta-t-il en montrant à l'orient, dans le lointain, un amas noir d'épaisses vapeurs; cela vient à nous en droite ligne et d'un bon train.

— Vous avez raison, Morrison, mais on ne saurait dire positivement qui arrivera le premier, le brouillard ou les barques; ainsi le mieux est d'être prêt à tout.

— Oh! oh ! s'écria Corbett, voici une barque venant du yacht.

Pickersgill prit sa lunette.

— Oui, c'est bien la barque du yacht, dont le nom est inscrit sur la proue en grosses lettres : la Flèche. — Eh bien, qu'ils arrivent! Nous ne ferons pas de cérémonie pour leur résisler. Ils ne sont pas compris dans l'acte du parlement, et nous n'avons rien à craindre» Tant pis pour eux , c'est leur faute. Préparons les traversins et les anspecs, mes amis; ce ne seront pas de mauvaises armes. Ils ont six rameurs, et ils sont trois assis sur les écoutes de poupe.

Quelques minutes après, la barque de lord

Beauprey était bord à bord avec le contrebandier.

— Hohé, barque! que demandez-vous? cria Pickersgili.

— Rendez-vous, au nom du roi! répondit lord Beauprey.

=— Nous rendre? — A qui? — Pourquoi ? demanda Pickersgili. Nous sommes un bâtiment côtier anglais.

— Montez à bord , mes amis , s'écria Stewart. — Je suis officier au service du roi , messieurs, et je sais fort bien ce que vous êtes.

Il monta le premier sur le pont, et il y fut suivi par lord Beauprey, et par quatre des rameurs.

— Eh bien, messieurs, que voulez-vous?

demanda Pickersgili.

— Nous saisissons ce bâtiment, répondit Steward. Vous êtes des contrebandiers, vous ne pouvez le nier; ces tonneaux d'eau-de-vie rangés sur le lillac en sont la preuve.

— Je ne vous ai pas dit que nous ne sommes pas contrebandiers, dit Pickersgili; mais en quoi cela vous concerne-t-il ? Vous n'êtes ni un

vaisseau du roi, ni un bâtiment du service des douanes.

— Non , répondit lord Beauprey, mais nous portons une flamme, un pavillon, et il est de notre devoir d'assurer l'exécution des lois.

— Et qui êtes vous, s'il vous plaît?

— Je suis lord Beauprey.

— En ce cas, milord, permettez-moi de vous dire que vous feriez mieux d'être à votre place dans le sénat britannique pour rendre des lois, et de laisser à des hommes de moindre importance, comme ceux que vous voyez derrière moi , le soin de les faire exécuter. Chacun sa besogne, est un vieux proverbe, — Nous ne vous ferons aucun mal, milord, attendu que vous n'avez employé contre nous que des paroles; mais nous vous mettrons hors d'état de nous en faire. — Avancez, mes amis. — Toute résistance est inutile, milord; nous sommes les plus nombreux. Vous vous êtes joué à plus fort cjue vous.

Lord Beauprey et M. Stewart s'aperçurent qu'tfs étaient dans une position peu agréable,

— Vous pouvez faire ce qu'il vous plaira, monsieur, dit M. Stewart; mais souvenez-vous

que les barques du cutler des douanes vont arriver.

— Voudriez-vous me dire où esl ce cutter, monsieur? dit Pickersgill.

Stewartse retourna, et ne le vit plus. Il était caché par le brouillard.

— Dans cinq minutes, monsieur, les barques disparaîtront aussi, et il en sera de même de votre yacht. Nous n'avons rien à craindre.

— Je crois, milord, dit M. Stewart, que nous n'avons rien de mieux à faire que de nous en retourner.

— Je vous demande pardon, monsieur, mais vous ne retournerez pas à bord de votre yacht aussitôt que vous vous y attendez. — Mes amis, prenez les grandes rames de cette barque et jetez-y en place une couple de petites. Elles leur suffiront pour gagner le rivage. Jetez à la mer quiconque fera résistance. Vous ne savez peut-être pas, milord, que vous avez voulu commettre un acte de piraterie en pleine mer.

Stewart regarda lord Beauprey. Ce que disait Pickersgill était assez vrai. L'équipage de la chaloupe ne pouvait faire aucune résistance; on en retira les rames; on en substitua deux

petites , et l'on y fit rentrer ceux qui étaient montés à bord.

— Mi lord, dit Pickersgill . vos hommes sont dans votre barque ; ayez la bonté d'y descendre. — Et vous, monsieur, faites-en autant, ajouta-t-il en s'adressant à M. Stewart; je serais fâché d'être obligé de porter la main sur un pair du royaume, et sur un officier au service du roi, — même à demi-paie.

Il était inutile de songer à faire des remontrances. Sa Seigneurie redescendit dans sa barque, et M. Stewart l'y suivit.

— Je ferai remettre vos rames, milord, dit Pickersgill, à l'hôtel des douanes de Weymouth ; et j'espère que cette aventure sera une leçon qui vous empêchera à l'avenir d'oublier le proverbe : Chacun sa besogne.

La barque fut repoussée du cutter par les contrebandiers, qui la perdirent bientôt de vue dans le brouillard , qui avait également couvert les barques de X Actif et le yacht; mais il amena avec lui une bonne brise venant de l'est.

— Pincez le vent, Corbett, dit Pickersgill ; il faut entrer en pleine mer pour nous débarrasser des barques. Si elles continuent à ramer,

elles supposeront que nous nous sommes en* foncés dans la baie; elles nous y chercheront, et leur cutter en fera autant.

Pickersgill et Gorbett s'entretinrent quelques instants sur l'arrière, et le premier proposa de changer de deux quarts la direction du cutter.

— Silence, mes amis; silence, tous, s'écria Pickersgill, et écoutons si nous entendrons le bruit du canon ou le son de la clochette à bord du yacht.

— Voici un coup de canon, monsieur, dit un homme de l'équipage; il est parti en face de nous, et à peu de distance.

— Fort b^en! Droit la barre! s'écria Pickersgill. Maintenant, approchez tous et écoutezmoi. — Nous ne pouvons débarquer notre cargaison dans la baie comme nous en avions le dessein. On a du voir le cutter nous donner la chasse, et tous les commis des douanes sont sans doute sur pied et à leurs postes sur la côte. Comme ces beaux messieurs du yacht ont jugé à propos de se mêler de nos affaires, j'ai résolu d'emprunter leur bâtiment pour quelques jours. Par ce moven nous pourrons aller où nous vou-

LES TK01S CUTTiiliS. 155

drons, sans donner lieu au moindre soupçon, et nous débarquerons facilement notre cargaison où bon nous semblera. Nous nous mettrons bord à bord avec le yacht. Il ne peut avoir qu'un équipage peu nombreux ; mais songez à ne blesser personne, soyez civils, et obéissez à tous mes ordres. — Morrison , vous resterez à bord de notre bâtiment avec quatre hommes et le mousse, et vous le conduirez à Cherbourg, où nous irons vous rejoindre.

Peu de temps après, on entendit un autre coup de canon à bord du yacht. Tous ceux qui y étaient restés étaient dans de vives alarmes, et surtout les dames. Le brouillard était si épais, que de la proue du navire on ne pouvait distinguer ceux qui étaient sur la poupe. Us avaient vu la barque du yacht arriver au bâtiment du con'.rebandier, et lord B... montera bord avec M. Stewart, mais ils n'avaient pu voir la manière dont ils avaient été congédiés. 11 ne restait que trois matelots sur le yacht, et s'il survenait un gros temps, ils se trouveraient dans une situation Tort embarrassante. M. Hautaine avait pris le commandement, et il avait Tait tirer les deux coups de canon pour que le

bruitde l'explosion pût indiquera la barque où elle trouverait le navire. On se préparait à en tirer un autre, quand on aperçut à quelques toises le bâtiment contrebandier.

— Les voici! crièrent les matelots: ils amènent la prise avec eux ! Et ils poussèrent trois acclamations de joie.

— Hohé ! cria Hautaine, prenez garde ! il y aura un choc. Vous allez être bord à bord avec nous.

— C'est précisément ce que je désire, monsieur, répondit Pickersgill en montant sur le gaillard d'arrière à la tête de son équipage.

— Qui diable êtes-vous? demanda Hautaine.

— C'est précisément la question que j'ai faite à lord Beauprey, quand il a monté sur notre bord, répondit Pickersgill.

— Mais que venez-vous faire ici ?

— C'est encore ce que j'ai demandé à lord Beauprey.

— Et où est lord Beauprey, monsieur, demanda Cécilia en s'avançant vers le contrebandier; est-il en sûreté?

— Oui, madame, il est sur sa barque avec tous ceux qui l'accompagnaient; et pas un seul

d'entre eux n'a reçu la moindre égratignure.

— Mais vous m'excuserez, madame, si je vous prie, ainsi que ces deux autres dames, de descendre dans la cabine. Il faut que je parle à ces messieurs. Ne craignez rien, madame; vous n'éprouverez ni insulte, ni mauvais traitement.

— Je prends seulement pour le moment, possession de ce navire.

— Prendre possession de ce yacht ! s'écria Hautaine.

— Sans doute, monsieur. Rien n'est plus juste, puisque le propriétaire de ce yacht a essayé de prendre possession de notre cutter et de nos personnes J'avais toujours cru que les yachts étaient des bâtiments destinés à des excursions de plaisir, et que ceux qui les montaient se respectaient assez pour ne pas se mêler des affaires des autres; mais il paraît que j'étais dans l'erreur. Le propriétaire de ce yacht a jugé à propos de violer les lois de la neutralité; il a commencé les hostilités et je ne fais qu'user de représailles en prenant possession de ce navire.

— Et que voulez-vous faire ensuite, monsieur?

— Seulement faire un échange de bâtiments pour quelques jours, monsieur. — i Je vais vous envoyer, comme contrebandiers, à bord de ce cutter. Les dames resteront sur ce yacht, et je tiendrai la mer quelques jours pour mon amusement.

— Mais , monsieur , vous ne pouvez avoir dessein de...

— Vous m'avez entendu, messieurs; cela tloit suffire. Je serais fâché d'avoir recours à la violence, mais il faut qu'on m'obéisse. Je vois qu'il ne vous reste que trois matelots, ce nombre ne suffit pas pour la manœuvre d'un yacht, et vous ne reverrez ni lord Beauprey, ni aucun de de ceux qui l'accompagnent, d'ici à quelques jours. Mon respect pour les dames, et même la simple humanité, ne me permettent pas de les abandonner sur un bâtiment où leur sûreté pourrait courir des risques, et je vais y placer une bonne partie de mon équipage. Cependant, il faut aussi des bras sur mon cutter, et par conséquent vous m'obligerez de passer sur son bord, et d'y travailler à le conduire dans le port où il doit se rendre. C'est la moindre; marque de reconnaissance que vous puissiez me

donner, en retour de la bonté avec laquelle je vous traite. — Vous ne pourriez travailler à la manœuvre vêtus comme vous l'êtes, messieurs; ayez donc la bonté de quitter vos vêtements et de mettre ceux-ci.

A ces mots, Corbett présenta à MM. Hautaine, Ossulton, Vaugban et Seagrove une chemise de flanelle avec une jaquette et des pantalons de matelot. Ils firent quelque résistance, mais inutilement. On les déshabilla, et quand on leur eut fait prendre le costume de contrebandiers, on les fit passer à bord du cutter.

On y envoya aussi les trois matelots anglais, et le domestique d'Ossulton, qui fut équipé comme son maître, et tous quatre furent enfermés à fond de cale. On plaça ensuite à bord du yacht toutes les marchandises de contrebande, et Morrison ayant reçu ses dernières instructions, les deux bâtiments se séparèrent, Morrison se dirigeant vers Cherbourg, et Pickersgill suivant la côte en marchant à l'ouest.

Environ une heure après que cet échange avait été fait, le brouillard se dissipa. On vit que le cutter des douanes avait mis en panne pour attendre ses barques, qui faisaient force

de rames pour le rejoindre. L'Enfant du Bonheur était à environ trois milles en pleine mer. Lord Beauprey sur sa barque avec son équipage, était à quatre milles de distance, peu éloigné de la côte , poussé par la marée vers Portland-Bill. Dés que les barques de Y Actif furent arrivées, M. Appleboy fit déployer toutes ses voiles, et se mit en chasse du bâtiment contrebandier sans faire acune attention au yacht, et sans s'inquiéter de la barque de lord Beauprey qui s'avançait dans la baie.

Page 1