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3. Le dénouement de « l’'Aigle du Casque », le cheval de Roland qui parle, en sont des exemples. On peut en rapprocher « le Revenant » des Contemplations, merveilleux qui n’a rien d’épique, mais qui suppose le même don et «les Abeilles du manteau impérial » dans les Châtiments.
ment le détail réel et observé à l’ensemble imaginaire de ses compositions. C'est par un procédé analogue que le romancier anglais Wells a donné à ses fictions scientifiques un caractère de réalité qui va parfois jusqu'à la hantise, en particulier dans la Guerre des mondes et dans la Machine à explorer le Temps. La précision vigoureuse de la peinture, née de la tension du regard sur son objet, et l'on pourrait presque dire aussi de la tension de la volonté dans l'objet de la vision, le tableau plus fort et plus saisissant, la représentation plus serrée et plus énergique des choses, impliquent ainsi perpétuellement l'emprunt à la réalité quotidienne et même vulgaire de tous les détails qui, par leur minutie, dans certains cas, par l'intensité de la réaction qu'ils provoquent, dans d’autres, peuvent communiquer au rêve la netteté, la précision et la force de la vision réelle. Le réalisme ainsi entendu implique d'un côté le souci de l'exactitude dans l’observation du détail, et de l'autre une certaine prédilection pour les aspects horribles, repoussants, et répugnants de la réalité, et sous ces deux formes, unies ou séparées, il occupe une très grande place dans la Légende des siècles.
Le souci de l'exactitude, poussé jusqu'à la reproduction du petit détail, unie à la description complaisante de la réalité vulgaire, et même horrible ou repoussante, se trouve fréquemment dans la Légende des siècles.
Il tombe ; la bruyère écrasée est remplie De cette monstrueuse et vaste panoplie ; Relevée en tombant, sa chemise d'acier Laisse nu son poitrail de prince carnassier,
Cadavre au ventre horrible, aux hideuses mamelles, Et l'on voit le dessous de ses noires semelles !.
Le dernier vers montre jusqu'où Victor Hugo pousse à l'occasion la préoccupation du détail réaliste. On peut noter déjà pourtant que le poète se montre surtout réaliste,
1. La Légende des siècles, xv : «le Petit roi de Galice », 8.
lorsque l'objet qu'il veut peindre est par lui-même énorme, monstrueux, horrible : sous le naturalisme, le romantisme demeure :
Le crépuscule passe à travers des vertèbres
Et montre dans la nuit des pieds aux doigts ouverts ; Entre les vieux piliers, de moisissure verts,
Blêmes quand les rayons de lune s’y répandent, Là-haut, des larves vont et viennent, des morts pendent, Et la fouine a rongé leur crâne et leur fémur,
Et leur ventre effrayant se fend comme un fruit mûr !.
Ce réalisme se prête aisément à la recherche de l'effet qui devient l'une des préoccupations dominantes de Victor Hugo. Aussi ne devons-nous pas nous élonner de voir le poète insister sur des peintures de ce genre. La Vision de Dante en particulier nous en offre plus d'un exemple.
En même temps, la volonté d'évoquer les événements qu'il imagine avec l'intensité de la vision réelle porte souvent Victor Hugo à l'accumulation ou à la répétition de détails concordants ou complémentaires, et lui fait ainsi apporter à son travail de peintre une insistance toute particulière.
… Lui se tourna vers l’ange en frissonnant Et je vis le spectacle horrible et surprenant D'un homme qui vieillit pendant qu'on le regarde. L’agonie éteignit sa prunelle hagarde, Sa bouche bégaya, son jarret se rompit, Ses cheveux blanchissaient sur son front décrépit, Ses tempes se ridaient comme si les années S'étaient subitement sur sa face acharnées, Ses yeux pleuraient, ses dents claquaient comme au gibet Les genoux d’un squelette, et sa peau se plombait, Et stupide, il baissait, à chaque instant plus pâle Sa tête qu'écrasait la tiare papale -.
Ailleurs l'accumulation de détails concourant à un même
1. La Légende des siècles, vi : € Montfaucon », 2. 2, iv : &la Vision de Dante », 15.
effet n'offre pas de gradation comme ici, mais suppose autant
de science et vise au même but :
Que faire ? le bassin semble plein de colère ;
Lui si clair tout à l'heure, il est noir maintenant ; Il a des vagues ; c’est une mer bouillonnant ; Toute la pauvre rose est éparse sur l'onde ;
Ses cent feuilles que noie et roule l’eau profonde, Tournoyant, naufrageant, s'en vont de tous côtés, Sur mille petits flots par la brise irrités !.
Citons encore cet exemple d’un réalisme naturaliste :
Il vit, à quelques pas du seuil d’une chaumière, Gisant à terre, un pore fétide qu’un boucher
Venait de saigner vif avant de l'écorcher ;
Cette bête râlait devant cette masure ;
Son cou s’ouvrait, béant d’une affreuse blessure ;
Le soleil de midi brûlait l'agonisant ;
Dans la plaie implacable et sombre dont le sang Faisait un lac fumant à ja porte du bouge,
Chaeun de ses rayons entrait comme un fer rouge 2...
Le réalisme dela Légende ne revêt pas d’ailleurs toujours cette forme. [l consiste quelquelois simplement dans la peinture de sujets familiers, et comme tel, n'est pas proprement épique, ni du reste particulier à la Légende. Dans les Quatre Vents de l'Esprit, par exemple, le soleil
Blanchit sur le gazon le linge des laveuses ?. Û
De mème la Légende des siècles nous réserve des tableaux que Victor Hugo peut avoir pris sur le vif.
Des filets de pêcheurs sont accrochés au mur. Au fond, dans l'encoignure où quelque humble vaisselle Aux planches d'un bahut vaguement étincelle, On distingue un grand lit aux longs rideaux tombants .
. XXvI : (la Rose de l’infante ».
. La Légende des siècles, xvr1 : « Sultan Mourad », 8. . Livre lyrique, xiv : « Jersey ».
Lu : (Les Pauvres gens ». 1.
Si vous comparez cet intérieur à ceux des Rayons et Ombres, vous serez frappés des progrès que le poète a accomplis dans la voie du réalisme. C’est ici le pittoresque des Misérables, ce pittoresque qui s'attache aux aspects dela réalité quotidienne, vulgaire même, et qui marque dans l'œuvre de Hugo une des courbes de son évolution. Si lon appelle réalisme, en effet, le souci de l'exactitude dans la représentation du réel, Hugo n’a jamais cessé d’être réaliste quoique à des degrés divers. Toutes ses œuvres renferment des vers qui attestent ses facultés d’observateur exact. Même dans les Orientales où il s’abandonne librement à son rêve, la sûreté de son coup d'œil se révèle à chaque instant. Le drapeau « dont le reflet sur l'onde, tour à tour — s élargit et s’allonge » peut servir d'exemple entre mille !. Sa vision de peintre et de sculpteur ly portait. Mais le mot réalisme se prend encore en un autre sens et l’on désigne de ce terme le goût de la réalité vulgaire fidèlement observée et reproduite. En ce sens aussi, Hugo fut un réaliste, et tout particulièrement dans les Misérables 2. Or cette seconde forme de réalisme dérive logiquement de la première. Car observer constamment la réalité, toute réalité, c'est se mettre en posture de porter le plus souvent son attention sur la réalité vulgaire, puisque cette dernière est la plus fréquente. Aussi voyons-nous Hugo glisser à certains égards sur cette pente, et dans la seconde partie de sa carrière, à partir des Chäti-