‹ Le Pittoresque: Dans le Lyrisme et dans l'ÉpopéeChapitre 105 sur 138 · LE POÈTE · texte numérisé non relu

LE POÈTE

Les deux derniers ouvrages que nous ayons à étudier, les Chansons des rues et des bois et l'Art d'être grand-pére, nous réservent une surprise : le visionnaire sy efface ; Île poète y paraît. Après le pittoresque du peintre, après celui du visionnaire, nous allons nous trouver en présence de deux formes nouvelles de pittoresque, toutes deux parlaitement originales, et toutes deux essentiellement poétiques. L'une, celle des Chansons, est constituée par la tendance lyrique, l'autre doit ses caractéristiques à l'atmosphère de songe qui la pénètre de toutes parts. Si originales qu'elles soient d’ailleurs, elles ne sont pas absolument sans liens avec les formes du pittoresque antérieur.

Nous avons vu, en effet, qu'à partir des Contemplalions, Victor Hugo tend à faire prédominer, dans sa poésie proprement pittoresque, l'élément spirituel sur l'élément sensible, tandis que dans ses peintures de la première manière, l'élément sensible demeurait,en somme, le principal, l'impression générale que le poète cherchait à produire résultant ators de la composition même de l’ensemble du tableau, au contraire de ce qui devait avoir lieu plus tard. Seulement, dans les œuvres visionnaires, l'élément spirituel était surtout le dramatique ou le sublime. Maintenant, c'est le poétique.

L'élément proprement poétique exerce une influence analogue à celle de l'élément dramatique, épique ou sublime. Il pénètre le pittoresque, modifie l'impression générale que

laisse la vision des choses, et en vient ainsi aisément à transformer la vision elle-même :

Les pourpres du couchant sont sous les branches d'arbre. La rougeur monte au front des déesses de marbre Qui semblent palpiter, sentant venir la nuit !.

Cette pénétration du pittoresque par le poétique n'est pas nouvelle : les premières œuvres de Victor Hugo nous en fourniraient maint exemple. Mais auparavant, poétique ou non, le pittoresque était au premier plan. Dans les œuvres de la seconde manière, au contraire, le poétique tend visiblement à l’hégémonie. Les passages les plus pittoresques

O O nous montrent souvent une subordination très étroite de l'élément plastique à l'inspiration poétique : Nous sommes les doreurs de proues.

. Les vents tournant comme des roues Sur la verte rondeur des eaux, Mélent les lueurs et les ombres

Et dans les plis des vagues sombres Traînent les obliques vaisseaux ?.

Ce phénomène est assez rare, ilest vrai, dans la Légende où dominent l'allure épique, l'effet dramatique et la tendance au sublime. Mais il apparaît avec une grande netteté dans d’autres recueils :

Les lutins, les hirondelles, Entrevus, évanouis,

Font un ravissant bruit d'ailes Dans la bleue horreur des nuits.

L'’elfe tombe des lianes

Avec des fleurs plein les mains.

On voit de pâles dianes

Dans la lueur des chemins.

L’ondin baise les nymphées ;

Le hallier rit quand il sent

1. La Légende des siècles, xxxvr : « la Rose de l'infante » 2. Ibid., xvi : (la Chanson des doreurs de proue ».

Page 1