‹ Le Pittoresque: Dans le Lyrisme et dans l'ÉpopéeChapitre 108 sur 138 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

On discerne dans l'œuvre de Victor Hugo, à dater des Chätiments, un penchant visible vers le réalisme, entendu comme souci d'observation de la réalité quotidienne et même vulgaire. Ce réalisme inclinant au naturalisme trouve son expression la plus parfaite dans les Misérables. Il y prend d’ailleurs, à plusieurs reprises, comme dans la Légende des siècles, comme dan$ Quatre-vingt-treize, une allure épique, et n'exclut, à aucun degré, ce profond idéalisme qui imprègne toute l’œuvre de Hugo. Il n’en va guère différemment pour les Chansons des rues et des bois.

Le révolutionnaire, qui proclamait qu’il n'y a pas de mots nobles ni de mots roturiers !, restait dans la logique de son système en faisant, dans son pittoresque,, la part de la réalité vulgaire, Au moment où la peinture du xix° siècle, comme d’ailleurs la littérature elle-même, passe du romantisme au réalisme, Victor Hugo qui fut toujours de son temps, devait prendre part, dans une mesure quelconque, à l'évolution générale. En fait, il lance sa proclamation réaliste comme’ autrefois ses manifestes romantiques.

Rien n’est haut ni bas ; les fontaines

Lavent la pourpre et le sayon ; L'aube d'Ivry, l'aube d'Athènes

Sont faites du même rayon ?.

Mais au moment même où il fraternise avec le réalisme, il lui reste réfractaire par le fond même de son tempéra-

1. Les Contemplations, I, vu : « Réponse à un,acte d'accusation ». 2, Les Chansons des rues et des bois, 1,1, 4 : &le Poète bat aux champs», 1.

ment. L'observation exacte du détail convient sans doute à la netteté de son regard, mais la discipline naturaliste qui consiste dans l'observation scrupuleuse de tous les détails répugne à son exubérance vaturelle, à l'excès de force qu'il sent en lui et qui aspire à déborder. Aussi le réalisme de Hugo apparait-il plus souvent dans des vers isolés que dans l'ensemble d'une composition. Son profond idéalisme et son inspiration puissante le rendent rebelle au joug. Déjà, dans la Légende des siècles, le réalisme est noyé dans l'épopée. Dans les Chansons des rues et des bois, ilest étouffé par le lyrisme.

Jusque dans ses élans vers le réalisme, Hugo reste romantique. Il cède en effet à son besoin de grandir et d’ennoblir les choses. Un vrai réaliste rabaisseraÿt la pourpre au niveau du sayon : lui, élève le sayon à la dignité de la pourpre. Comme Millet, il s'applique à la réalité vulgaire pour la hausser jusqu’au sublime. Le geste auguste du semeur s’élargit jusqu'aux étoiles. C’est une glorification perpétuelle de l'aventure banale, de la réalité quotidienne, du détail vulgaire :

Amis, le corset de Denise Vaut la ceinture de Vénus !.

Il n'entend pas s'abaisser au niveau de ce qu'il chante, mais au contraire le faire monter jusqu’à lui : Fils, j'élève à la dignité De Géorgiques les campagnes - Quelconques où flambe l'été 2. :

« La réalité est, dans ce livre, modifiée par tout ce qui dans l'homme va au delà du réel », écrit-il lui-même dans sa préface.

En quoi consiste donc le réalisme des Chansons des rues el des bois? Simplement dans l'application de la pensée du

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