‹ Le Pittoresque: Dans le Lyrisme et dans l'ÉpopéeChapitre 118 sur 138 · le Sacre de la femme · texte numérisé non relu

le Sacre de la femme

DUT ut, 6 où LEurre, x

Autrefois inséparables, Et maintenant séparés.

Gaie, elle court dans les prés, La belle aux chants adorables.

La belle aux chants adorés, Elle court dans la prairie.

Les bois pleins de rêverie De ses yeux sont éclairés.

Apparition exquise !

Elle marche en soupirant

Avec cet air conquérant

Qu'on a quand on est conquise.

Soubrette divine et leste,

La Toilette au doigt tremblant À mis un frais chapeau blanc Sur ce flamboiement céleste.

Le poète ne nous a même pas dit si son héroïne a les cheveux blonds ou bruns, les yeux bleus ou noirs, et cependant il a si bien l'intention de la peindre, et de fait, il nous la fait si bien voir, qu'il nous invite à la contempler :

Regardez-la maintenant.

Que cette belle est superbe ! \

Mais cette gracieuse évocation n'est rien encore auprès de ces trois strophes :

Le voyez-vous ? Le voilà.

Il est le centre. Il flamboie.

Il luit. Jamais plus de joie Dans plus d’orgueil ne brilla.

Il brille au milieu des femmes, Tous les yeux lui disant oui, Comme un astre épanoui

Dans un triomphe de flammes.

I1 cherche en face de lui Un sourire peu sévère,

Il chante, il lève son verre, Eblouissant, ébloui !.

Yu, vi, 29 : € l'Oubli »:

Ïci, vraiment, l’élément sensible n’est plus rien. Sa subordination à l'élément spirituel est si parfaite, si absolue, que ce dernier seul subsiste et rayonne, et n’en constitue pas moins, par la toute-puissance de l'artiste, une précise et magnifique vision.

Plus large sans doute est fa part de l'élément sensible dans le poème Aux Cheval. Pour ces raisons, j'aurais dû, semble-t-il, en bonne logique, en parler d'abord. Mais il m’eût paru sacrilège de ne point finir mon chapitre sur les admirables vers par lesquels Hugo clôt son livre. L’art y est le même que dans le passage précédemment cité. Le pittoresque n’y résulte pas d'une juxtaposition de mots évocateurs, mais de lélan souverain de l'ensemble. Il sort de l'inspiration soutenue par le rythme, comme Minerve sortit tout armée du cerveau de Jupiter.

Rien n'égale l'ampleur magnifique de la vision. Le poète nous ouvre l’espace. Tout ce que son vers évoque enveloppe l'infini.

Fuis ! Devant toi les étendues

Que ton pied souvent viola Tremblent et s'ouvrent éperdues.

. Cabre=toi, piaffe, redéploie Tes farouches ailes, titan, Avec Ja fureur de la Joie.

L'évocation des formes sensibles témoigne d’une vigueur d'imagination sans égale :

.. Et qu'on apercçoive d'en bas Ta forme sombre sous les astres.

Ton poitrail resplendit, on croit Que l'aube aux tresses dénouées, Le dore, et sur ta croupe on voit Toutes les ombres des nuées.

.. Et du vent que dans le ciel font Tes vastes plumes secouées…

Vole..

Droit à la cible aux cieux fixée - Comme si je t'avais lancé,

Flèche, de l’arc de ma pensée.

Le mouvement du poème emporte tout. Il donne leur vie aux images. Le pittoresque est en quelque sorte créé, non plus du dehors, mais du dedans, et ce progrès s’accentue encore, s'il est possible, dans les dernières strophes où la vision finale du poète ne peut plus être localisée dans un vers ni dans une strophe, mais jaillit superbement de leur ensemble indivisible.

‘ Si le passé se reconstruit, Dans toute son horreur première, Si l'abîme fait de la nuit, O cheval, fais de la lumière.

Tu n'as pas.pour rien quatre fers, Galope sur l'ombre insondable ; Qu'un rejaillissement d'éclairs Soit ton annonce formidable.

Traverse tout, enfers, tombeaux, Précipices, néants, mensonges,

Et qu'on entende tes sabots Sonner sur le plafond des songes.

Comme sur l’enclume un forgeur, Sur les brumes universelles Abats-toi, fauve voyageur,

O puissant faiseur d’étincelles !

Sers les hommes en les fuyant.

Au-dessus de leurs fronts funèbres, Si le zénith reste effrayant,

Si le ciel s'obstine aux ténèbres,

Si l'espace est une forêt,

S'il fait nuit comme dans les bibles, Si pas un rayon ne paraît,

Toi, detes quatre pieds terribles,

Faisant subitement tout voir, Malgré l'ombre, malgré les voiles, Envoie à ce fatal ciel noir

Une éclaboussure d'étoiles.

Page 1