L'ART D'ÊTRE GRAND-PÈRE
Plaines où brusquement ou voit des arrivées
De fleuves tout à coup grossis et déchaînés,
Où l’on entend rugir les lions étonnés
Que l’eau montante enferme en des îles subites, Désert dont les gavials sont les noirs cénobites,
Où le boa, sans souffle et sans tressaillement,
Semble un tronc d’arbre à terre et dort affreusement ‘.
« Paysage de lune où rôde la chimère », écrit-il lui-même dans la même pièce. Aussi sera-t-iltenté par l'Extrême-Orient, vu sur un vase de porcelaine, comme il l’a été par les Tropiques hantés d'animaux énormes et presque fabuleux. Mais son Extrême-Orient, comme ses Tropiques, demeurent enveloppés de la même atmosphère irréelle par où se marque la prédominance continue du spirituel sur le sensible.
O Ciel ! Toute la Chine est par terre en morceaux !
Ce vase pâle et doux comme un reflet des eaux,
Couvert d'oiseaux, de fleurs, de fruits et des mensonges
De ce vague idéal qui sort du bleu des songes,
Ce vase unique, étrange, impossible, engourdi,
Gardant sur lui le clair de lune en plein midi,
Qui paraissait vivant, où luisait une flamme,
Qui semblait presque un monstre et semblait presque une âme... Beau vase ! Sa rondeur était de rêves pleine !
Des bœufs d’or y broutaient des prés de porcelaine ?...
Cette atmosphère de songe dont il enveloppe les pays lointains couvre aussi les aspects familiers du pays natal. Témoin ce paysage de Bretagne, ce délicieux tableau qu'il intitule Choses du soir, titre vaporeux et poétique, comme tout le pittoresque de l'ouvrage. Nous pourrions citer ce poème enentier, ear le même caractère y subsiste de la première ligne à la dernière, mais en raison même de cette unité, nous nous contenterons, ne voulant étendre outre mesure les citations, d'en donner ces strophes mer veil-
leuses :
AN TE = 2. VI, vi : « le Pot cassé ».
Le brouillard est froid, la bruyère est grise ; Les troupeaux de bœufs vont aux abreuvoirs.
La lune, sortant des nuages noirs,
Semble une clarté qui vient par surprise.
Le voyageur marche, et la lande est brune ;
Une ombre est derrière, une ombre est devant ; Blancheur au couchant ; lueur au levant ;
Ici crépuscule et là clair de lune.
La sorcière assise allonge sa lippe ; L'araignée accroche au toit son filet ; Le lutin reluit dans le feu follet Comme un pistil d’or dans une tulipe !.
Le poétique pénètre de toutes parts la peinture : il ne dissout pas l'élément plastique, mais il en atténue les couleurs, en fond les contours, depuis le premier vers de Ja pièce qui est aussi le premier de notre citation jusqu'au dernier où « derrière la vitre où la lampe luit, — les petits enfants ont des têtes roses ». Ailleurs le poète brouillera les formes et les couleurs sous cette atmosphère de rêve
La lune parut, fit un spectre du menhir,
De l'étang un linceul, du sentier un mensons Et du noir paysage inexprimable un songe
RC
Et voici maintenant ce que devient le réalisme de Hugo. imprégné désormais de rêve :
Le long des berges court la perdrix au pied leste.
Comme pour l’entraîner dans leur danse céleste, Les nuages ont pris la lune au milieu d’eux.
La nuit tombe, on se baigne, et la faulx sur l'épaule, Le faucheur rentre au gîte, essuyant sa sueur.
Le crépuscule jette une pâle lueur
Sur des formes qu'on voit rire dans la rivière.
Monsieur le curé passe et ferme son bréviaire *. IT, 11 : « Choses du soir ».