‹ Le Pittoresque: Dans le Lyrisme et dans l'ÉpopéeChapitre 15 sur 138 · Contemplations, I, xxu · texte numérisé non relu

Contemplations, I, xxu

Regarde des choses confuses Dans le profond ciel plein d'oiseaux !.

Certaines de ses compositions ont la fougue, la poésie et la couleur des Delacroix :

C'était l'heure où sortaient les chevaux du soleil,

Le cie], tout frémissant du glorieux réveil,

Ouvrait les deux battants de sa porte sonore.

Blancs. ils apparaissaient, formidables d'aurore. Derrière eux. comme un orbe éclatant, couvert d'yeux, Eclatait la rondeur du grand char radieux ;

On distinguait le bras du dieu qui les dirige ;

Aquilon achevait d’atteler le quadrige ;

Les quatre ardents chevaux dressaient leurs poitrails d’or. Faisant les premiers pas, ils se cabraient encor

Entre la zone obscure et la zone enflammée.

De leurs crins d’où semblait sortir une fumée

De perles, de saphirs, d’onyx, de diamants,

Dispersée et fuyante au fond des éléments,

Les deux premiers, l'œil fier, la narine embrasée, Secouaient dans le jour des gouttes de rosée ;

Le dernier secouait des astres dans la nuit ?.

Un autre poème évoque avec une netteté singulière la Justice et la Vengeance divines poursuivant le Crime, de Prud’hon :

J’ai pour esclave un astre ; alors que vient le soir, J'ai ma lampe ; la lune au front humain m'éclaire ; Et si quelque assassin dans le bois séculaire

Vers l'ombre la plus sûre et le plus àpre lieu S'enfuit, je le poursuis de ce masque de feu *.

C’est à Millet que fait penser le semeur des Chansons des rues et des bois. « Chez Millet, écrit M. Charles Saunier, ce qui frappe avant tout, c'est l'attitude ; et celle-ci est tellement essentielle, prenante, que l'émotion s impose, intense,

1. Chansons des rues et des bois, I, vi, 20 : « Lettre ». 2. Légende des siècles, xxu : (le Satyre »,1. 3. Légende des siècles, 1ix : « Abîme ».

d'un seul coup, sans qu'un épisode accessoire la prépare ou la vienne entretenir !. » Ici aussi, Hugo s'attache à l'attitude. Comme Millet, il nous montre le paysan laborieux et tenace, profondément attaché à la terre, et il en sent la grandeur ; comme lui, il élève au sublime la réalité quotidienne en élargissant jusqu'aux étoiles « le geste auguste du semeur » ?.

Réaliste à la manière de Millet, romantique à la manière de Delacroix, néo-classique à la manière de Corot, il est parfois aussi impressionniste à la manière des peintres modernes :

« Les statues nues et blanches avaient des robes d'ombre trouées de lumière : ces déesses étaient déguenillées de soleil ; il leur pendait des rayons de tous côtés *. »

Avec le mauvais goût en moins et le talent en plus, c'est déjà la vision de nos impressionnistes. Ailleurs Hugo rappellera Jean Veber, et l'on se demande si des passages comme ceux-ci n'auraient pas inspiré la Maison borgne ou les maisons sont des visages ; « Ces vieilles baraques du moyen âge normand ont des profils presque humains... La lucarne est l'œil borgne.… Elles se touchent du front comme si elles complotaient un mauvais coup #. » — « Un hideux encadrement de vieilles maisons dont les façades. lui semblaient dans l'ombre d'énormes têtes de vieilles femmes rangées en cercle, monstrueuses et rechignées, qui regardaient le sabbat en clignant des yeux 5. »

On pourrait sans doute multiplier les exemples, mais il n'entre pas dans le dessein de cet ouvrage d’instituer un pa-

1. Histoire du paysage en France, Jean-François Millet, p. 245. 2. Chansons des rues et des bois, II, 1, 3: « Saison des semailles » :

«le Soir ». Le Semeur de Millet figurait au Salon de 1850. Hugo a pu le connaître.

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