Légende, xvi : & les Trônes d'Orient
pétuel contact avec l’infinité de la nature. Ce point de développement de son génie, Hugo, dans les Orientales, ne l'a pas encore atteint. Sa conception du monde est celle d’un monde fermé : c'est le monde du moyen âge avec le ciel au-dessus, l'enfer au-dessous. À la conception biblique qui sexprime dans le Feu du Ciel correspond un pittoresque fermé, limité aux apparences sensibles des choses, et d’où le mystère, par une conséquence toute naturelle, est exclu. Cette particularisation dela vision est alors si essentielle au pittoresque de Hugo, qu'elle apparaît même dans les descriptions générales, comme on le voit par les strophes suivantes qui constituent l'un des tableaux les pluscomplets,
les plus précis et les mieux suivis du recueil :
Lorsqu'un vaisseau vaincu dérive en pleine mer,
Que ses voiles carrées,
Pendent le long des mâts. par les boulets de fer Largement déchirées ;
Qu'on n'y voit que des morts tombés de toutes parts, Ancres, agrès, voilures,
Grands mâts rompus traînant leurs cordages épars Comme des chevelures ;
Que le vaisseau couvert de fumée et de bruit Tourne ainsi qu'une roue,
Qu'un flux et qu’un reflux d'hommes roule et s'enfuit De la poupe à la proue ;
Lorsqu’à la voix des chefs nul soldat ne répond, Que la mer monte et gronde,
Que les canons éteints nagent dans l'entrepont S'entrechoquant dans l'onde ;
Qu'on voit le lourd colosse ouvrir au flot marin, Sa blessure béante,
Et saigner à travers son armure d’airain La galère géante,
Qu'elle vogue au hasard comme un corps palpitant, La carène entr'ouverte,
Comme un grand poisson mort dont le ventre flottant Argente l'onde verte 1...