Livre lyrique, vi : « Près d'Avranches
En revanche, jamais Hugo n’a mis dans son pittoresque plus de souplesse et d’aisance. Le pittoresque de la Légende des siècles a plus de force et de cohésion, un relief plus saisissant, une contexture plus serrée. Il n'a pas cette grâce légère et cette liberté d’allures que rendent plus sensibles encore la succession rapide des tableaux, et l’'exubérante richesse des images. Dans les Orientales, au contraire, le poète ne s'asservit pas à sa vision, ne s’hypnotise pas sur elle. Au lieu de s'identifier commeil fera plus tard, avec les spectacles qu'il évoque, il les laisse en quelque manière extérieurs à lui, et leur donne quelque chose de ce flottement harmonieux qu'on sent dans les premières strophes de Lazzara où le vers semble avoir des ailes.
Au total, précision déjà très grande du dessin, mais prépondérance de la couleur, vivacité, variété et richesse des teintes, succession rapide et accumulation des images, souplesse, vie, mouvement et liberté de la peinture, et en même temps caractère superficiel et limité de celle-ci, sont les différents traits que nous avons dégagés. On peut essayer de les résumer dans une intuition répondant à la disposition d'âme du poète.
Ici, en effet, Victor Ilugo s’abandonne à son imagination avec toute la fougue et l’impétuosité de la jeunesse. Il ne se meut que dans le domaine de sa fantaisie. C’est un monde imaginaire qui l’occupe. Il ne vise pas à reproduire exactement le réel, il se sert des éléments puisés dans le réel pour construire son rêve, etce rêve, il le fait ample et divers, éclatant et magnifique. Tous les caractères distinctifs du pittoresque des Orientales s'expliquent par là. La prédominance de l'imagination rend compte tout à la fois de l'éclat un peu artificiel de la couleur et de la liberté du dessin qui n’est ni concentré, ni réaliste. Elle nous explique même dans une large mesure le caractère propre de sa vision, particulière et complète, car le poète ne sortant pas ici du monde de ses rêves, domine entièrement sa vision et s'enferme
en elle tout entier. Plus tard, lorsqu'il se sera mis en face. de la nature, il devra se maintenir toujours en contact avec l'infini, et son horizon s'élargira ou se prolongera. sans limites. Il devra se soumettre à la réalité qu'il aura sous les yeux, et les différents éléments de ses tableaux, au lieu de garder en quelque manière une allure indépendante où se sent la liberté du créateur, seront plus étroitement unis les uns aux autres et s'appelleront pour ainsi dire. Mais maintenant il est le maître de sa vision et il en dispose à son gré.
C'est ce que. nous prouve d’ailleurs la manière dont il peint l'Espagne. On a dit que Victor Hugo qui n'avait point vu l'Orient, et avait vu l'Espagne, nous avait donné dans son livre des « Espagnoles » au lieu « d'Orientales ». Un tel jugement ne me paraît pas conforme à la vérité. La lumière et l'éclat des couleurs font, il est vrai, penser à l'Espagne, mais l'Espagne elle-même ne nous est point restituée. L'Orient de Victor Hugo est le fils de sa fantaisie : c’est un monde imaginaire, qu'il a créé en vertu de son droit de poète, et la réalité n’y est pas représentée par l'Espagne plus que par la Turquie, l'Egypte ou la Grèce. Lors même que Victor Hugo prétend nous la décrire, l'Espagne qu'il nous montre est visiblement rêvée : il utilise ses souvenirs, à coup sûr, mais avec quel mélange de fantaisie ! La preuve en est qu'il décrit avec prédilection les villes mêmes qu'il n'a point vues !. Rien ne ressemble moins d’ailleurs à une étude d’après nature que l’esquisse des différentes villes passées en revue par le poète L’évocation de « l’éblouissant généralife », « les clairons des tours vermeilles » et les cloches qui éveillent «les dulcaynes du sonore Albaycin » rappellent l'Espagne du temps des Maures, celle qu'il s’est
1. Victor Hugo n'était pas descendu au delà de Madrid (Victor Hugo raconté, xvu-xxr. Odes, V, 1x : « Mon enfance ». Il n’a donc connu ni Tolède, ni Cordoue, ni Séville, ni Grenade.
représentée à travers la brillante poésie du Romancero!. La description de l’Alhambra où la lune, au travers des arceaux arabes « sème les murs de trèfles blancs » est une pure imagivation, et la strophe merveilleuse que le poète lui consacre. quoiqu'elle rende très bien le caractère féerique de son architecture, nous transporte trop visiblement dans une atmosphère de rêve, pour que nous eussions pu y voir l'expression d'une vision réelle, lors même qu'il nous eût été prouvé que le poète avait vu l'Alhambra 2.
Au moment de son premier voyage outre Pyrénées, d'ailleurs, Hugo était à un âge où le souvenir lui-même prend la forme du rêve. L'énumération rapide qu'il nous donne, dans les Odes, des villes d'Espagne visitées par lui, ne diffère nullement par le ton ni par la couleur de la description fantaisiste des Orientales. Ségovie, nous dit-on dans Victor Hugo raconté, était toujours restée comme un rêve dans son imagination. Plus tard, le poète a revu, en partie, l'Espagne de son enfance: elle a réveillé en lui des souvenirs oubliés ou lui est apparue fort différente de ce qu'il s'attendait à
1. Voyez en particulier la belle romance de Zaïde décrivant une fête de nuit : elle n’est pas sans analogie avec les strophes de Hugo sur Grenade (Orient., xxx1) qui s’en rapprochent encore d'ailleurs par la beauté du tableau, le coloris brillant et la richesse de l'expression. À noter dans les deux œuvres la prédominance des impressions lumineuses et sonores :
Muchas cañas Ilevan verdes Y. en las manos blancas hachas..
Ya los clarines comienzan, Ya las trompas y las dulzainas, Ya los gridos y alaridos.… Ya les responden las cajas Y el envidioso Albaicin, Con mil ecos acompaña, Etc.
(Romancero general)
Nous empruntons le texte de cette romance à l'édition de D. Agustin Duran (Madrid, 1849).
2, Orientales, xxx1 : {€ Grenade ».
L'Alhambra ! l'Alhambra ! Palais que les génies Ont doré comme un rêve et rempli d'harmonies !
trouver !. Nous ne devons done pas nous étonner de voir les souvenirs de l'Espagne ne figurer chez lui que dans les œuvres où domine-le rêve. Ce que nous avons appelé le rêve pittoresque constituait pour de tels souvenirs une sphère naturelle d'attraction. C’est ce que prouveraient encore ces quelques vers des Feuilles d'automne ?.
Castille, Aragon, mes Espagnes !
Je ne veux traverser vos plaines, vos cités,
Franchir vos ponts d’une arche entre deux monts jetés, Voir vos palais romains et maures,
Votre Guadalquivir qui serpente et s'enfuit,
Que dans ces chars dorés qu'emplissent de leur bruit Les grelots des mules sonores.
La couleur espagnole reste faible encore, surtout si l'on compare ces vers au passage de Masferrer où le poète évoque les danses des gitanes, et qu'il avait écrit d’ailleurs après avoir revu l'Espagne, à un âge où il était probablement plus capable d'en saisir le caractère original #. Mais quoi qu'il en soit, le tableau des Feuilles d'automne garde encore la forme du rêve. Déjà, cependant, le poète s'y abstient de mêler à la réalité la fantaisie, et de substituer à des souvenirs une vision imaginaire. C’est qu'en effet, au moment où il écrit ces vers, il a cessé de se mouvoir exclusivement dans le monde de ses rêves. Il s’est tourné vers la vie. Au rêve pittoresque va succéder la reproduction du réel.
1. Alpes et Pyrénées, 1843, vu-xr. Sa première impression est une surprise : € Fontarabie m'avait laissé une impression lumineuse. Je ne l'ai pas revue comme je l'avais vue. » (vr.) Plus tard des souvenirs oubliés se réveillent avec force (x1 : « Pampelune. »)