‹ Le Pittoresque: Dans le Lyrisme et dans l'ÉpopéeChapitre 30 sur 138 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

$ 1. — Période d'essais: les Feuilles d'automne ; les Chants du crépuscule.

Les Orientales sont toujours pittoresques. Les recueils suivants ne le seront plus qu’en partie. Les Feuilles d’automne, poésies d’intimités, n'ont qu'une couleur très atténuée et un dessin fort vague. Cependant une forme nouvelle de pittoresque s’y élabore déjà, qui s’accuse d’une manière plus sensible dans les Chants du crépuscule et trouve enfin son expression définitive avec les Voix intérieures ei les Rayons et les Ombres. |

Dans quelques pièces des Feuilles d'automne l'inspiration pittoresque des Orientales se fait encore plus ou moins sentir. Les deux premiers Soleils couchants, de même date que les Orientales, en gardent la couleur et l'éclat. On peut cependant noter déjà que le poète peint ici d'après nature, et prend pour point de départ l'observation directe du réel. L'imagination l'emporte encore sur l'observation, mais le poète ne s’y abandonne pas de prime abord : il fait un effort visible pour écrire ce qu’il a sous les yeux; ce qu'il voit devient le point d'appui de son imagination qui se donne libre carrière dans les seules limites de la perception présente. Un pâle éclair est le glaive qu'un géant tire dans les nues ; un nuage se transforme en « un grand crocodile au dos large et rayé, aux trois rangs de dents acérées » ; d'autres qui pendent la pointe en bas sont des montagnes renversées et ainsi de suite. Dans le second Soleil couchant l'observation

directe et simple apparaît même :

Et là-bas, allumant ses vitres étoilées, Avec sa cathédrale aux flèches dentelées…..

La ville aux mille toits découpe l'horizon f.

D'autres pièces encore prolongent dans les Feuilles d'automne le pittoresque des Orientales. Dans l'alcôve sombre, À une femme ?, par exemple, en gardent comme le reflet affaibli. La couleur est déjà moins vive, la lumière moins intense. Mais cette couleur discrète n’est point sans charme. Elle est même tout à fait savoureuse dans les strophes qui commencent par le vers: « Contempler dans son bain sans voiles. » %. C’est toujours le rêve pittoresque, où l'imagination se donne libre carrière ; c'est aussi le pittoresque successif où les images défilent tour à tour, sans que leur ordre ait d'autre raison que la fantaisie du créateur.

Mais déjà le poète s'attache à la réalité, la saisit sur le vif, s'applique à la reproduire exactement tel qu'il la vue; et c'est là une forme de pittoresque qui, dans les recueils précédents, demeurait exceptionnelle: Pluie d'Eté, dans les Odes. en offre un exemple #. Le ciel qui reprend sa couleur, les terres qui luisent fécondées sous un réseau d’argent, les insectes qui pendent à des feuilles comme à des îles, et dont la flottante cité, entraînée par l’eau, est retenue par une paille, sontautant de détails qui nous donnent l'impression de la réalité observée, prisesur le fait. Nous en dirons autant de quelques vers des Orientales où la pensée du poète se reporte sur le spectacle de l'automne occidental ou de l'hiver parisien :

Le grand bois jaunissant dore seul la colline ; On dirait qu'en ces jours où l’automne décline, Le soleil et la pluie ont rouillé la forêt ?.

C'est Paris, c’est l'hiver.

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