A l'arc de triomphe
sormais il ne progressera plus. Après les Rayons et les Ombres, le poète gardera le silence pendant treize ans, et ces treize années écoulées, le pittoresque de ce dernier recueil revivra presque intact dans les pages les plus pittoresques des Châtiments. Ensuite Hugo renouvellera complètement sa manière. Comme sa pensée poétique, son génie de peintre va se transformer.
Nous avons eu déjà l'occasion de citer le beau portrait de Charles X qui fait pensér aux portraits de Lawrence. Le même poème contient des passages aussi parfaits. On y retrouve ce souci d'observation exacte que nous avons noté déjà
dans le recueil antérieur :
Dans un coin une table, un fauteuil de velours, Miraient dans le parquet leurs pieds dorés et lourds. Par une porte en vitre, au dehors, l’œil en foule Apercevait au Join des armoires de Boulle,
Des vases du Japon, des laques, des émaux,
Et des chandeliers d'or aux immenses rameaux.
Un salon rouge orné de glaces de Venise,
Plein de ces bronzes grecs que l'esprit divinise, Multipliait sans fin ses lustres de cristal ;
Et comme une statue à lames de métal,
On voyait, casque au front, luire dans l’encoignure Un garde argent et bleu d’une fière tournure.
Une singulière maitrise se révèle dans ces peintures si nettes et si achevées. Pas un trait n’y est perdu. Le poète embrasse tout son sujet d'un coup d'œil clair et sûr, et nous en restitue toutes les parties, en accordant à chacune d'elles l’exacte place qui lui revient dans l’ensemble. C'est un art tout classique — que Victor Hugo abandonnera dans la seconde partie de sa carrière — où le réel n’est ni déformé, ni grossi, mais fidèlement copié, sans cesser d'être soigneusement choisi. La même mesure et la même sobriété apparaissent dans ce tableau de l’empereur :
Là, derrière son dos croisant ses fortes mains, Ebranlant le plancher sous ses pas surhumains,
Bien souvent l'empereur quand il était le maître De la porte enrêvant allait à la fenêtre !.
Ces quelques citations montreraient déjà que la peinture des intérieurs et celles de l'être humain tiennent une plus grande place dans les Rayons et les Ombres que dans les précédents recueils. Hugo ne s'était guère révélé jusqu'ici comme portraitiste ?, ni comme peintre d’intérieurs. On ne trouve rien, avant les Rayons et les Ombres, qu'on puisse comparer à des tableaux comme ceux-ci :
En classe, un banc de chêne usé, lustré, splendide, Une table, un pupitre, un lourd encrier noir,
Une lampe, humble sœur de l'étoile du soir, M'accueillaient gravement et doucement #.…
Il y a dans ces intérieurs quelque chose de l’intimité des peintres hollandais, avec moins de réalisme, moins de profondeur peut-être, mais avec une allure plus légère, plus distinguée, plus française :
Et dans l’intérieur par moments luit et passe
Une ombre, une figure, une fée, une grâce, Jeune fille du peuple au chant plein de bonheur.
Le matin, elle chante et puis elle travaille, Sérieuse, les pieds sur sa chaise de paille, Cousant, taillant, brodant quelques dessins choisis .
Ainsi donc Victor Hugo élargit le champ de sa vision pittoresque. Il va chercher des modèles dans un domaine plus vaste. Mais ce goût nouveau des portraits et des intérieurs ne lui fait pas délaisser la nature. Il s’attache aux paysages