‹ Le Pittoresque: Dans le Lyrisme et dans l'ÉpopéeChapitre 61 sur 138 · DEUXIÈME PARTIE LE VISIONNAIRE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE LE VISIONNAIRE

Dans ia deuxième partie de sa carrière, c’est-à-dire à partir de l'exil, la vision de Hugo prend souvent le caractère d’une hallucination : le poète devient visionnaire. Auparavant, il donnaït volontiers aux événements que son imagination lui retraçait l'apparence d’un conte ou d’une légende qui lui serait venue par oui-dire : « On ditqu alors .…. les trois têtes soudain parlèrent.. !» «Onditqu'alors. on vitde loin Babel... , regarder par-dessus les monts de l'horizon ?.» « Ne me demandez pas d'où me vient cette histoire. Nos pères l’ont contée et moi je la redis*. » Par la suite, le poète parlera de ce qu'il imagine comme d'une vision directe :

Je vis dans la nuée un clairon monstrueux ‘.

Je vis cette faucheuse : elle était dans son champ *. Je vis un ange blanc qui passait sur ma tête ©.

Un soir dans un chemin, Je vis passer un homme 7. Et je vis au-dessus de ma tête un point noir à.

La guerre s’est dressée, et J'ai vu, moi rêveur, Passer dans un éclair sa face aux cris terribles.

Et j'ai vu frissonner l’homme de grand chemin ?.

. Les Orientales, m1 : & les Têtes du sérail ».

. Ibid., 1: «le Feu du ciel ».

. Ballades, xv : (la Péri et la Fée ».

. La Légende des siècles, 1x : (la Trompette du jugement dernier ». . Les Contemplations, IV, xvi : QÇ Mors ».

Ibid. II, xvur : € Apparition ».

. Lbid., IL, 1 : « Ecrit sur un exemplaire de la Divina Commedia ».

. Dieu : (passim ».

. Les Châtiments : Q la Fin ».

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Il écrira — outre la Trompette du Jugement dernier — deux poèmes qui ont pour sujets des visions, la Vision d'où est sorti ce livre et la Vision de Dante. la seconde aussi ordonnée et précise que la première est chaotique. Sa vision désormais semble s'imposer à lui. Il s’identifie davantage avec l'objet quil évoque, vit pour ainsi dire de sa vie, au lieu de s’en abstraire et de s’en détacher, comme dans ses premiers recueils, où souvent il invite les autres à regarder avec lui :

La voyez-vous passer la nuée au flanc noir ! ? Voyez comme elle court 2...

Vois cette branche d'arbre

L’arc-en-ciel ! L’are-en-ciel ! Regarde “..

Cette différence d’attitude semble répondre au changement qui s'est produit dans la vie du poète, à son isolement, à son exil. Le poète se renferme en lui-même, se concentre sur sa vision, et vit désormais dans l'absolu de sa propre pensée. Sous des influences diverses, mais concordantes, la mort de sa fille, la solitude en face de la mer, il s'interroge plus profondément, plus obstinément qu'autrefois sur la destinée humaine, le sens de l'existence, le problème du mal *. Sa conception de l'univers s'approfondit ; des tendances mystiques se font jour. Le sentiment de la vie interne des choses se formule et se développe ; et non seulement la vie est partout, mais encore la métempsychose est une réalité. Le poète ne se borne pas à voir la vie dans la matière ; il s’enfonce dans l'au delà, il plonge au milieu des forces occultes et des destinées mystérieuses 6. Il aspire en quelque sorte à se fondre dans l'océan de la réalité infinie dont il sent si bien l'immensité qu'il la déclare incompréhensible

. Les Orientales. 1 : «le Feu du ciel », 1.

. Ibid. xx1 : & Lazzara ».

. Feuilles d'automne, xxxvi.

. Odes, V, xxiv : «Pluie d'été ».

Les Contemplations, t. I.

. Ibid. : « Ce que dit la bouche d'ombre ».

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et inconnaissable, aboutissant sans cesse dans ses recherches à l'affirmation d'un mystère qu'aucun regard, aucune intelligence ne peut pénétrer !, Sous l'impression de cette réalité suprême qu'il sent partoutagissante, forcescosmiques, immensité de l'être, puissance de Dieu, hanté par la vision d’un audelà formidable, les formes extérieures des choses ne sont plus pour lui que des prétextes à en chercher la vie intérieure et la signification morale. L'intérêt qu'elles ont pour lui réside avant tout dans la réalité spirituelle ou morale dont elles sont la manifestation ou le symbole. Plus le fond spirituel de sa pensée prend d'importance à ses yeux, moins les apparences sensibles ont de valeur en elles-mêmes. En revanche, elles ont comme moyen d'expression une valeur supérieure.

Cette réalité mystérieuse qu’il aperçoit, le poète veut nous la rendre sensible. Il concentre son attention surelle, il s’hypnotise sur sa vision intérieure, et par là même il donne à ce qu'il imagine le caractère d’une véritable hallucination. L'œil du peintre et du sculpteur est devenu celui du visionnaire.

La transformation de la vision répond donc à une transformation plus profonde qui s’est opérée dans l’âme du poète, et dans sa pensée. Victor Hugo s’est d'abord attaché à l'extérieur de la nature, s’est laissé séduire par la magie des formes et des couleurs. À cette phase de sa pensée répond le pittoresque brillant des Orientales. Puis il a voulu regarder de plus près cette nature qui n'avait d’abord été que l'aliment de son imagination : il l’a longuement étudiée dans son ensemble et dans ses détails, et à ce contact, il a été entraîné à la pénétrer de jour en jour davantage. Il a voulu en retrouver la vie profonde. Elle est devenue pour lui un livre dans lequel il s’est efforcé de lire, et dont il a cru, jusqu’à un certain point, découvrir le sens. À ce jeu, l'intuition

1. Dieu, n, 8 et 9. La Légende des siècles, 1 : « Suprématie » ; 1V «le Titan », 6; Lxr : & Abîme ».

est devenue prépondérante: elle tend visiblement à se substituer en lui à l'intelligence ; c'est un progrès vers le mysticisme et vers l'occultisme, marqué dès 1854 par la composition -du début de la Fin de Satan. C'est en même temps un effort pour arriver à résoudre par l'intelligence l'énigme de l'univers, qui aboutit à des dissertations plus ou moins abstraites, dontla première, écrite en 1855, est Dieu. Mais à vouloir pénétrer la nature, Victor Hugo en a mieux senti les mystères. Si loin qu'aille son regard, au delà des forces occultes qu'il saisit, il aperçoit l'illimité !.

Mais si la représentation du visionnaire est liée, en fait, à des tendances mystiques nouvelles, et à une intuition nouvelle de la nature, si même, à ne considérer l'élément pittoresque que dans la poésie, elle semble dériver uniquement de l’évolution de sa pensée, il n’en faudrait pas conclure qu'elle fùt absolument nouvelleen soi, dans l’ensemble de l'œuvre. En effet, elle apparaît dans les œuvres en prose beaucoup plus tôt que dans les œuvres en vers. Nous en trouvons les premiers exemples dans Notre-Dame de Paris. C'est d'abord Gringoire, arrivant dansla cour des miracles, où les façades des vieilles maisons lui semblent « dans l'ombre d'énormes têtes de vieilles femmes rangées en cercle, monstrueuses, et rechignées, qui regardaient le sabbat en clignant des yeux ?. » Dans cette même cour, « on pouvait voir passer un chien qui ressemblait à un homme, un homme qui ressemblait à un chien. Les limites des races et des espèces semblaient s'effacer dans cette cité comme dans un pandémonium.….. Chacun y participait de tout #. » Nous

1. Dieu, n, 8 et 9. La Légende des siècles, m1 : € Suprématie » ; 1v : « le Titan », 6.

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