‹ Le Pittoresque: Dans le Lyrisme et dans l'ÉpopéeChapitre 62 sur 138 · Notre-Dame de Paris, I, vi: «la Cruche cassée · texte numérisé non relu

Notre-Dame de Paris, I, vi: «la Cruche cassée

3. Id., ibid. Comparez avec les Quatre Vents de l'Esprit (HI, xx1).

Il semble en ces durs chemins Que les hommes ont des branches Que les arbres ont des mains,

C£. infra IF partie, 1. I, ch. m1, et la citation d'Alpes et Pyrénées

trouvons donc ici cette déformation de la vision et cette confusion des formes qui sont l’une des caractéristiques de la manière du visionnaire. Cependant ce n'est pas encore, à proprement parler, la représentation du visionnaire, parce que l’apparence humaine des maisons est présentée comme une illusion due tout à la fois à l'obscurité et à l’effarement de Pierre Gringoire, et que la confusion des formes nous est donnée par le poète comme un fait exceptionnel, tandis que dans la représentation visionnaire, de semblables effets sont pris pour des réalités ou pour les symboles d’une réalité, et s’y lient en tout cas au sentiment d’une réalité mystérieuse. En outre, le tableau prend ici l'allure générale d’une caricature, ce qui Ôôte tout sérieux à la vision. Plus significatif est le chapitre consacré aux bhallucinations de Frollo où la manière visionnaire est déjà complète : « Claude, dans l'état d’hallucination où il se trouvait, crut voir, de ses yeux vivants, le clocher de l'enfer ; les mille lumières répandues sur toute la hauteur de l'épouvantable tourlui parurent autant de porches de l’immense fournaise intérieure... » Et plus loin : « L’archidiacre, en apercevant tout autour du chœur ces blèmes pointes d'ogives, crut voir des mitres d'évèques damnés. 11 ferma les yeux, et quand il les rouvrit, il crut que c'était un cercle de visages pâles qui regardaient !. » Cependant ici encore la représentation nous est donnée pour une illusion, causée par l’égarement de la passion ou par l'épouvante de Claude Frollo à la pensée de l'abime où il entraine la Esmeralda et de la damnation éternelle qui l'attend lui-même. Elle constitue aux veux du romancier une vision anormale. Or, tout au contraire, dans l'œuvre du

(1843, vnr) : « Pour les esprits pensifs, toutes les parties de la nature,

même les plas disparates au premier coup d'œil, se rattachent entre elles

par une foule d’harmonies secrètes. qui font du grand tout un inextri-

cable réseau, vivant d’une seule vie... un dans la variété. » 1. IX,1: « Fièvre ».

poète visionnaire, cette vision deviendra une vision normale, parce que l'état d’âme mystique de Claude Frollo sera luimême en quelque manière devenu le sien. La déformation de la vision a, en -effet, son origine dans une disposition active de l'âme à voir les choses autrement qu'elles ne se présentent d’elles-mêmes, et par conséquent suppose comme sa condition un état affectif spécial. En fait, lorsque Hugo nous dépeint les illusions et les hallucinations de Gringoire ou de Frollo, il assigne lui-même à celles-ci un état d'âme affectif, l'étonnement, la frayeur, etc., sentiment qui, chez Claude Frollo, est très nettement de nature mystique. Or nous voyons précisément Victor Hugo progresser dans ce sens, et adopter peu à peu pour son propre compte une vision analogue à celle de Claude. Le Rhin en offre de multiples exemples : « Ainsi éclairée, ce n'était plus une tour, c'était la tête noire d’un effrayant Pluton ouvrant sa gueule pleine de feu et regardant la colline avec ses yeux de braise !. » Au cours d’un voyage en diligence, le poète prête de même au paysage un aspect effrayant et extraordinaire. « Les arbres de la plaine ne sont plus des arbres... ce sont des géants hideux... La ronce siffle au bord du chemin comme une poignée d’aspics.. la ligne des collines ondule comme le ventre d'un boa qui digère 2. » Cependant, là encore, la déformation de la vision est expressément donnée ou pour une simple comparaison ou pour une demi-hallucination. Elle ne suppose point une conception philosophique qui la justifie; le poète ne la prend pas au sérieux ; il ne nous donne pas l'impression qu'il en est dupe. Plus tard, il nous donnera l'impression contraire : il la prend au sérieux. Il est véritablement halluciné. C’est qu'en effet sa vision

1. Lettre XXVIIT : « Heidelberg ». Voyez également dans la même lettre la description de Neckarsteinach qui ressemble tant aux descriptions épiques de la Légende des siècles.

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